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Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son



Les embouchures de rivières étaient des lieux de capture de nourriture abondante, même pour des gamins malhabiles.  Crédit photo : Tudor Washington Collins
Les embouchures de rivières étaient des lieux de capture de nourriture abondante, même pour des gamins malhabiles. Crédit photo : Tudor Washington Collins
A-t-on déjà vu l’avenir d’une société abandonnée entre les mains d’un statisticien ? Dont il serait seul à poser la référence de base, analyser les données et les interpréter ? Quel cauchemar s’annoncerait là ! Il semble que pour ledit statisticien, le socle sur lequel repose notre société est : l’équilibre des finances de la Caisse de prévoyance sociale. Et rien d’autre. Loin de moi l’idée de ne pas veiller à ce nécessaire équilibre. Au contraire. Mais en faire le seul indépassable horizon me semble bien déraisonnable. Un audit est nécessaire dans cet établissement où, comme dans quasiment toutes les officines du Pays créées par nos politiciens, il y a eu, dès leur création, un morceau de fromage à se partager entre copains et fēti’i. Et ces privilèges indus sont devenus “avantages acquis” syndicaux. Ces prérogatives imméritées favorisent chez leurs bénéficiaires un sentiment de classe d’où ça toise les plus démunis de la population avec une morgue que les colons n’auraient jamais osé adopter. Y aligner les salaires et autres indemnités sur le smig défini par les conventions collectives rendrait les relations employés/cotisants plus harmonieuses, car ça rappellerait aux agents de la CPS (Caisse de prévoyance sociale, ndlr) que le plus humble des smicards est leur employeur.
Chacun peut comprendre que pour assurer l’équilibre financier de la caisse, les cotisations des actifs doivent être supérieures aux besoins des inactifs. En raisonnant sans réfléchir, dans notre société où la baisse de la natalité fut fortement encouragée durant les précédentes décennies, la seule issue serait évidemment : l’immigration de jeunes actifs. Nous n’avons pas entendu dire quelles seraient les activités auxquelles pourraient s’adonner les immigrés. Est-ce pour augmenter le nombre de celles et ceux qui pointent au Service de l’emploi, de la formation et de l’insertion professionnelle (Sefi) ?
L’ennui avec les solutions irréfléchies et l’absence de débat intelligent, c’est que cela provoque des controverses stériles, où l’on s’invective au détriment de sa santé et en créant une musique discordante malsaine. Inévitablement, cela génère l’angoisse d’une invasion étrangère qui, dès son expression, est taxée d’attitude raciste ! ! ! Nous ne risquons pas de trouver des solutions intelligentes à un problème posé de cette manière-là !

La génération précédente qui s’attarde, et dont je suis, peut rappeler qu’à un moment où la population était moindre, tout ce qu’on portait à sa bouche n’était pas considéré comme ayant une valeur vénale. Notre compte en banque était inexistant. Mais dans un milieu où les rivières n’étaient pas encore décapées, stérilisées par une exploitation stupide des alluvions, sables, graviers et rochers, il était possible de s’y nourrir de délicieuses fritures d’alevins et juvéniles de poissons. Les embouchures de rivières surtout, étaient des lieux de capture de nourriture abondante, même pour des gamins malhabiles. Nous n’avions pas de belles routes goudronnées. Les voitures étaient peu nombreuses. Sur les vélos pédalaient allègrement des messieurs qui pinçaient le bas de leurs pantalons et des dames qui ramenaient sur un bras leurs amples jupes pour que revers et volants n’aillent pas s’entortiller dans les rayons de bicyclettes. Les parents complétaient leurs moyens de subsistance par des activités monnayables et en participant à un partage constant des productions entre voisins, parents et amis. Les enfants participaient à ces échanges relevant à la fois du don mutuel et de l’échange de bons procédés ; concernant aussi des travaux de construction, de fabrication de nourriture, de vêtements...

Il y a peu, j’étais à Hitia’a en bord de route et attendais avec d’autres. Je ne reconnaissais pas l’endroit. Un homme me montra sur le sol la trace d’une ligne de béton et m’expliqua qu’il s’agissait d’un muret désormais enfoui. Ça y est, j’ai su où j’étais. À 17 ans, j’avais l’habitude de m’y asseoir au bord de mer. En soixante ans, la route était montée de 60 centimètre ! En soixante ans, une rivière avait vu son lit descendre de 60 centimètres ! C’est une réalité témoignant de l’avidité et de la désinvolture d’une génération ou deux d’irresponsables des ponts et chaussées et à qui fut, et est toujours hélas, confiée la gestion des rivières. Que l’eau, sans qui aucune vie n’est possible, relève de la gestion publique est normal. Mais le problème est qu’ils font croire que le sol devient public dès que l’eau passe dessus ! Tout en est perverti. Car pour certains, c’est le jackpot. Et je me suis souvenue des pêcheurs au filet qui venaient me voir au service de la pêche. Ils dénonçaient leurs pertes de captures suite aux travaux dans la rivière. Je n’ai jamais pu obtenir la moindre indemnisation pour eux. Ils ont dû se rabattre sur du poisson en conserves importées, en s’endettant chez le commerçant, généralement chinois à cette époque-là. Ils s’appauvrissaient pendant que pavanaient les chefs des travaux publics dans leurs luxueuses voitures décapotables. Et ça partait en concours de pêche de haute mer, attrapant de majestueux espadons avec lesquels il posaient pour la postérité. Peu auparavant, ces mêmes irresponsables hautement rémunérés avaient saccagé les récifs frangeants garde-manger traditionnels. Les autorités les fêtaient. L’argent coulait à flots dans leurs mains et poches. Pauvres de nous !

Quand le corps est douloureux dès le lever, il est recommandé de le bouger amicalement. C’est ainsi que vers les 5 heures du matin, bien chaussée, je marche vers le soleil levant. Au fur et à mesure des pas qui se multiplient, la colonne vertébrale se redresse, se tonifie, perd de sa raideur, se décrispe, se délie. Les mouvements si pénibles au départ, deviennent plaisir de la marche et de la récupération de ses membres de nouveau assouplis. Quand, en plus, le ciel vous fait grâce de nuages se colorant de rose et laissant passer de doux et glorieux rayons de soleil, c’est tout simplement la joie.
Mais pour que la joie demeure, il importe de regarder où l’on met les pieds. La semaine dernière, des rouleaux compresseurs étalaient du bitume enrobant des pierres concassées de
rivières. Ce que j’ai compris, mais je peux me tromper, c’est que pour éviter une détérioration rapide de l’enrobé, il est essentiel d’en faire une surface aussi unie et lisse que possible. Ceci, afin que l’eau de pluie glisse dessus sans creuser de ravines qui deviendront ornières et nids-de-poule. Eh bien, je peux vous assurer que, comme si c’était fait exprès, ça ressemble à un tīfaifai troué, un patchwork aux coutures laissées lâches et même manquantes. À la veille de la saison des pluies, c’est sûr, des accidents de deux-roues se produiront, des pneus et jantes de roues de voitures seront abîmés. Et l’on fera appel aux mêmes entreprises qui gâcheront le travail et obligeront à prélever, à nos frais, encore plus dans les rivières dont certaines verront leurs lits, pourtant propriétés privées, escamotés au profit de ces saccageurs. Avez-vous aussi remarqué la hauteur actuelle des trottoirs et de leurs garnitures ? À Paea, où je me suis rendue il y a quelques mois, cela en était choquant. Des amies m’y ont signalé qu’autrefois leur propriété surplombait la route. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Dans un certain nombre d’années, un archéologue pourra évaluer la quantité de matériaux gaspillés et les sinistres aggravés engendrés par cette avidité et ce type de société à routes bitumées et maisons en béton.
C’est le moment ou jamais d’opter pour un autre fonctionnement de société. Tout nous y contraint.

Je terminerai en disant mon émotion devant les résultats des élections en Nouvelle-Calédonie. Ce qui m’émeut, c’est la volonté de chaque côté de tout faire pour que la vraie victoire soit la paix qu’ils auront réussi à préserver, ensemble, quel que soit le verdict des urnes. J’admire.

Vendredi 23 Octobre 2020 - écrit par Simone Grand


Simone Grand

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La mémoire des essais nucléaires au risque d’Alzheimer…

Après la publication de notre dossier consacré à une arnaque au tapa “made in Thailand” envahissant le marché polynésien (lire TPM n° 445 du 18 décembre 2020), qui a suscité l’indignation dans le monde de la culture, le soutien du Pays affiché aux artisans quelques jours plus tard devant les médias étonne pour ne pas dire détone… En effet, le gouvernement a laissé filer un trafic de “faux tapa” qui inonde depuis une vingtaine d’années les curios, les musées et même aujourd’hui certains hôtels de luxe, mais il n’hésite pas à s’afficher fièrement en grand défenseur des artisans pour une opération lancée dans les magasins Carrefour et Champion pour les fêtes de fin d’année. Cherchez l’erreur…

Autre actualité qui nous fait dresser les poils, au rayon des archives militaires cette fois : l’historien Jean-Marc Regnault nous alerte sur la récente complexification de l’accès des documents dont la communication porte atteinte au secret de la défense nationale. Alors que la loi du 15 juillet 2008 relative aux archives, inscrite dans le code du patrimoine, prévoyait un délai de cinquante ans pour autoriser leur consultation, une révision des dispositions en 2011 a précisé que tout document portant un marquage “Secret Défense”, dit “classifié au titre du secret de la défense nationale”, devait être déclassifié par l’autorité compétente avant communication… Eh bien figurez-vous que la situation s’est aggravée depuis 2020 en raison d’une interprétation de plus en plus restrictive de cette instruction interministérielle, qui a entraîné le blocage de nombreux fonds aux Archives nationales, aux Archives du Centre d’histoire de Sciences Po à Paris, comme aux archives de la Défense. En clair, cela signifie que des documents qui étaient librement communicables et communiqués, des documents qui avaient été publiés dans de nombreux livres d’Histoire, sont désormais… inaccessibles ! C’est l’objet de notre dossier de Une pour ce premier numéro de l’année (lire pages 14 à 16). Pourquoi l’État poursuit-il sa politique de l’autruche et fait tout pour cacher la vérité historique ? Y aurait-il tant de secrets inavoués et inavouables ? La reconnaissance du fait nucléaire serait-elle un perpétuel combat ? D’ailleurs, y aura-t-il jamais un Centre de mémoire des essais en Polynésie ? La question est posée.

Enfin, parce que nous aimons aussi vous faire vous évader, retrouvez notre portrait haut en couleur de Titouan Lamazou (lire pages 18 à 25). Artiste talentueux et navigateur insatiable, celui qui a été piqué au tiare il y a plus de quarante ans déjà a décidé de poser l’encre et les pinceaux au fenua. Découvrez un homme d’exception, qui confie avoir une “empathie sociale congénitale”, mais également un peintre de génie, qui a eu à cœur de créer une gamme de produits dérivés de ses œuvres privilégiant une coopération locale avec l’ambition d’une production 100% “made in Tahiti. Un bel exemple d’énergie positive, dont nous devrions nous inspirer. Toute la rédaction de Tahiti Pacifique vous souhaite, chers lecteurs, une excellente année et vous adresse ses meilleurs vœux pour 2021.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT