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Toute honte bue, "Ha’amā ’ore"

L’expression "toute honte bue" pour dire l’impudence, le culot, le sans vergogne, l’absence de scrupules, le cynisme, l’indécence, est intéressante. Telle qu’elle fut utilisée en littérature, et usitée de nos jours, elle compare la honte à un élément liquide buvable. Ce liquide ferait office de barrière, de frontière, dont le franchissement signe un comportement asocial, hors convenances, hors respectabilité, hors les usages d’une société.



"Ça fait honte pa’i", dévoile tout un monde de valeurs et de règles de conduite et d’inconduite tacites et explicites partagées. Crédit photo : Burt Glinn
"Ça fait honte pa’i", dévoile tout un monde de valeurs et de règles de conduite et d’inconduite tacites et explicites partagées. Crédit photo : Burt Glinn
En tahitien, "mea ha’amā pa’i" = "parce que c’est honteux", était traduit par : "ça fait honte pa’i". Mettre "parce que" en fin de phrase ne sonnant pas agréablement à l’oreille, le langage parlé franco-tahitien garda "pa’i". Ce jargon dans lequel se reconnaissait le mode de construction des phrases en tahitien et donc de fabrication d’une pensée, disparaît chez les générations actuelles. En disparaissant, ce parler singulier semble emporter avec lui une identité singulière, une façon d’être au monde qui se révèle avoir été tendue vers une certaine qualité de relations humaines. Qualité révélant le besoin de chaque locuteur d’être apprécié, estimé par son entourage et par tous. "Ça fait honte pa’i", dévoile tout un monde de valeurs et de règles de conduite et d’inconduite tacites et explicites partagées. Quand quelqu’un ayant mal agi était pris la main dans le sac, il baissait la tête, même si sa contrition était de façade. Rares étaient les fanfarons qui continuaient à défier ouvertement la société.
Aussi, ce qui fut donné à voir par les media lors du procès des trafiquants d’ice me laisse songeuse. Les compères n’en menaient certes pas large, mais ils affichaient une déconcertante décontraction. Comme s’ils ne réalisaient pas la gravité de leurs actes ou qu’ils s’en fichaient. Ils ne semblaient pas ravagés par la honte. Honte qu’ils semblaient avoir bue tout en attendant que l’épreuve de l’audience passe. Pourtant, dans l’absolu, quelle différence y a-t-il entre tuer plus ou moins lentement à l’aide de drogues ou tuer au moyen d’actes terroristes brutaux ? Dans un cas, la destruction de la vie humaine est différée, dans l’autre elle est immédiate. Mais dans les deux cas, il y a meurtres. La motivation affichée du terroriste islamiste est de tuer et mourir dans une extase annonciatrice des délices d’un paradis aux mille vierges. Nos trafiquants d’ice sont tout aussi sinistres. Qu’ils soient esclaves ou non des produits qu’ils se procurent et diffusent, leur objectif est la jouissance immédiate où l’empilement de milliers de liasses de billets participe à l’ivresse. Dans notre société, l’argent est devenu un marqueur social si puissant qu’il ringardise non seulement celles et ceux qui n’en possèdent pas, mais aussi les bénévoles qui ne monnaient ni leur temps ni leurs réalisations. "Ce qui n’est pas rétribué ne vaut rien" pourrait être une sentence inscrite au fronton d’édifices et sur les banderoles à l’entrée de manifestations.
Même si le "Ha’amā ’ore" = sans pudeur, sans vergogne, cynisme… est aussi vieux que le mot qui le désigne, notre société ultra-médiatisée peut élever ce type de comportement au rang de modèle, d’exemple à suivre. Comment ne pas penser à un certain homme politique s’autoproclamant metua du peuple et tentant de s’approprier la vaisselle de ce même peuple ? Son aplomb lorsqu’il fut pris la main dans le sac semble avoir fait des émules. Mais ne chargeons pas trop le personnage car ces délinquants n’ont pas eu besoin de lui pour commettre leurs actes et afficher une certaine désinvolture. Par contre, ils ont pu être confortés dans leurs attitudes. D’autant que des internautes n’hésitent pas à manifester ouvertement leur soutien aux trafiquants démasqués ! Ce qui militerait pour une vaste campagne d’information et de démystification de la drogue et de ses trafiquants.
Par ailleurs, des comportements indélicats révèlent un manque total d’empathie envers des familles éprouvées. Si les vols commis à l’intérieur de la maison du regretté Rony Tumaha’i maire de Punaauia, ont scandalisé, il ne s’agit pas hélas d’un cas isolé. Ce n’est pas la première fois qu’une famille pleurant un des siens dans une salle de prière ou au cimetière se retrouve avec l’intimité de son logement violée et ses objets précieux volés. Et cela ne s’arrête pas toujours là. Le lendemain, retournant sur la tombe, il n’est pas rare de constater que les fleurs ont été dérobées durant la nuit. La peur des tupapa’u, (esprits des défunts) n’est plus. Elle a été emportée avec la compassion. Que deviennent ces fleurs ? Existe-t-il un marché parallèle ? Retournent-elles chez certains fleuristes où l’on rachète ce qui a déjà été payé ? Ces larcins ne sont pas faits uniquement pour le fun. Une rétribution doit certainement être au bout. Cela doit manifestement relever d’une organisation efficace et lucrative. Qui s’intéressera aux gangs des fleurs de cimetières ?
"Ha’a" devant certains mots peut signifier "faire". "" signifiait : être honteux. Il peut signifier : propre, pur, sans souillures, lavé ou d’autres choses encore selon sa place dans la phrase et le contexte. "’Ore" = sans. Donc, outre le sens de "sans honte" donné à "ha’amā ’ore", il pourrait aussi signifier : "qui ne peut être lavé, indélébile." Ce sens-là donnerait à ces deux mots, un poids dissuasif pour quelqu’un d’habité par l’idée d’un Au-delà. En Au-delà, quelqu’un tiendrait un livre de comptes des actes et des non actes accomplis durant sa vie sur Terre. La vie sur Terre est "te Ao", le Jour, monde des vivants. La Nuit, "te Pō", est le monde des divinités et des défunts, lieu temps mystérieux de tous les possibles.
Lors de la conversion au christianisme, la Nuit, "te Pō" est devenue les ténèbres infernales et diaboliques. Le Jour, "te Ao", fut scindé en : "te Ao nei", monde des humains, et en : "te Ao rā", monde lumineux du dieu créateur.
Ces concepts sont des outils pour organiser la société humaine, la sauvegarder en contrôlant les pulsions humaines destructrices par des interdits, "tapu" et restrictions = "rahui". Ces vocables furent dédaignés au profit de "ture" issu de l’hébreu "Thora" pour dire "loi". Il est amusant de constater que si la novlangue mā’ohi déconsidère le mot tapu ; prononcé à l’anglaise "taboo" devenu "tabou", il est désormais considéré comme un terme scientifique international hautement pertinent pour dire les interdits sociaux et donc la loi.
Dérive des mots et dérive des comportements ne sont pas forcément liés. Mais ce que nous disent les tribunaux, c’est que les enfants à qui on ne pose pas de limites à la maison comme à l’école, auront inévitablement affaire aux policiers, gendarmes, juges et gardiens de prison. Et ce, qu’ils boivent ou non leur honte.

Vendredi 7 Septembre 2018 - écrit par Simone Grand


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Confiture et déconfitures…

Confiture et déconfitures…
Le landerneau polynésien a été agité ces dernières semaines. D'abord, on a appris que l'affaire JPK faisait de nouveaux remous et remontait à la surface plus de 21 ans après la disparition de Jean-Pascal Couraud, avec la garde à vue, puis la mise en examen pour "meurtre" de l'ex-compagne et de l'ami du journaliste, Miri Tatarata et Francis Stein, respectivement directrice de l'Environnement et directeur adjoint du Service de la culture et du patrimoine. L'occasion pour Tahiti Pacifique de se replonger dans ses archives et de rappeler comment la politique peut peser sur la justice (lire page 38). C'est valable encore aujourd'hui avec, comme piqûre de rappel, ce nouvel épisode dans l'affaire Te Maru Ata, où des propriétaires "irréductibles" font face depuis plus de vingt ans à l'obstination du promoteur du lotissement, Bill Ravel (lire page 16), qui a bénéficié à plusieurs reprises du soutien politique de Jean-Christophe Bouissou, ministre du Logement et de l’Aménagement du territoire, en charge des Transports interinsulaires maritimes et aériens, et porte-parole du gouvernement. Tous deux sont sous le coup d'une mise en examen pour "soupçons de corruption" aux côtés d'Emmanuel Sztejnberg-Martin, ancien responsable de la communication du haut-commissariat.
La même semaine, celle où l'on a célébré l'autonomie du Pays, une salve de condamnations et de mises en examen a ébranlé le fenua. Notre ex-président, Gaston Flosse, et notre actuel président, Édouard Fritch, ont été condamnés dans l'affaire de la citerne d'Erima : le premier a écopé de 2 ans de prison avec sursis, 10 millions de Fcfp d’amende et 3 ans d’inéligibilité ; quant au second, il lui est réclamé 5 millions de Fcfp d’amende et 46,3 millions de Fcfp de dommages et intérêts. Les deux hommes, ancien et actuel maires de Pirae, ont été accusés de "détournement de fonds publics" pour avoir fait supporter aux administrés de Pirae l’adduction en eau au domicile de Gaston Flosse, à Arue, depuis 1989. Ils ont décidé de faire appel de ces décisions. Dans la foulée, trois chefs de service locaux ont été mis en examen : deux pour meurtre (cités plus haut) et un pour proxénétisme de mineurs de moins de 15 ans (il sera jugé en comparution immédiate le 18 juillet, aux côtés de deux chefs d'entreprise et d'un pharmacien). Peu de temps auparavant, le maire de Papara et représentant à l'assemblée de la Polynésie française, Putai Taae, a été, lui aussi, condamné pour "prise illégale d'intérêts et recel d'abus de confiance" pour avoir versé des subventions à l’association Ia Ora Papara, dont il était le président d’honneur. L'affaire Haddad-Flosse, elle, a été renvoyée en septembre, pour la quatrième fois en quinze mois.
Au vu du nombre d'hommes politiques ou de responsables corrompus à Tahiti et dans les îles, on devrait lancer un concours : celui qui trempe le mieux le doigt dans la confiture ! D'ailleurs, souvent, ce n'est plus le doigt, mais le bras entier qui plonge dans le pot… Par contre, côté projets, le gouvernement collectionne les déconfitures, à l'instar du Village tahitien. Ainsi, malgré deux reports de date (le 22 mars et le 6 mai 2019), les investisseurs maoris et le Samoan Frederick Grey n'ont pas concrétisé leur offre. Le groupement Kaitiaki Tagaloa avait pourtant été déclaré lauréat le 13 avril 2018 des six lots d’hébergements touristiques de l'appel à projets sur les seize lots que constitue le projet global et avait signé le 17 août suivant le protocole d’engagement avec TNAD. Le délai ayant expiré, deux prolongations de 45 jours leur ont été accordées jusqu'à la date butoir du 30 juin dernier. Désormais, on attend le plan B de  la Vice-présidence, en charge de la supervision de ce grand projet d'investissement, qui a déjà coûté la bagatelle de 700 millions de Fcfp de frais d'études. On guette aussi des nouvelles de la ferme aquacole de Hao, dont on a fêté, le 6 mai dernier, le quatrième anniversaire de la première pierre inaugurale…

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt