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Un monde habitable

Lors de l’émission littéraire La Grande Librairie, une écrivaine haïtienne vivant en métropole, a stimulé ma réflexion en disant : "Les politiciens de chez nous ont fait de notre île un monde inhabitable."



Que d’argent public dépensé pour enlaidir notre fenua ! D’aucuns se sont prodigieusement enrichis de nous avoir appauvris à tous les niveaux !  Crédit photo : A. Robinson, 1959
Que d’argent public dépensé pour enlaidir notre fenua ! D’aucuns se sont prodigieusement enrichis de nous avoir appauvris à tous les niveaux ! Crédit photo : A. Robinson, 1959
Après tout, que demandons-nous à celles et ceux qui veulent nous gouverner, décider de notre sort, de notre environnement naturel, social, culturel, économique et religieux ? Au fond, nous ne leur demandons rien d’autre que d’agir et œuvrer pour que notre monde demeure habitable. Rien que cela, mais tout cela. Or, si notre PIB a augmenté, il n’y a jamais eu autant de sans domicile fixe, sans famille, sans bien, sans lieu d’attache, sans racines, sans gîte, sans projet, sans activité, sans eau douce et sans couvert assurés. Pourtant, ils répondent à tous les critères préconisés par les ombrageux tenants de la "mā’ohitude" de Ma’ohi Nui. D’afficher agressivement le désir d’éviction des Popa’ā et autres non-natifs ne fait pourtant pas disparaître cette exclusion agissante, actuelle et bien réelle de "purs" miséreux bien mā’ohi de plus en plus nombreux à hanter nos rues. Et qui ont beaucoup de mal à se tenir propres. Et s’ils sentent mauvais trop souvent, c’est que l’eau douce claire et potable n’est plus à la portée de tous. Elle n’est plus naturellement disponible pour tout un chacun. Nos fiers et arrogants ingénieurs locaux, nos gouvernants se sont chargés d’assécher les zones facilement accessibles des cours d’eau tout autour de l’île. Dans la zone urbaine, les Nahoata, Hamuta, Fautau’a, Papeava, Tipaeru’i, etc., ne sont plus que des marigots putrides et/ou torrents boueux impétueux selon les saisons. Il fut un temps pas si lointain où des femmes y lavaient le linge pendant que leurs enfants s’ébattaient et pêchaient le repas du soir. Nul ne pouvait imaginer que, sous la férule de leurs descendants, la grande misère vécue aujourd’hui par certains pouvait être une réalité. En cet hier plutôt proche, chacun était persuadé d’émerger encore tout poisseux d’un passé de païen arriéré et que, grâce aux lumières de la religion et de la civilisation popa’ā, les lendemains ne pouvaient être que lumineux.
Sur la côte ouest, seule la Vaima fut épargnée du vandalisme de nos autorités. Elle est un dernier témoignage de l’habitabilité charmante de notre île d’avant leur règne. Imaginez, il y avait des lieux magiques similaires partout. Sur la côte est, les escales limpides d’autrefois sont des lieux désormais glauques. Que d’argent public dépensé pour enlaidir notre fenua ! D’aucuns se sont prodigieusement enrichis de nous avoir appauvris à tous les niveaux ! Et j’observe qu’à leurs funérailles, c’est à qui agitera l’encensoir avec le plus de trémolos dans la voix… Ainsi sommes-nous en nos îles où, en plus, souffrir des nuisances sonores est souvent taxé d’intolérance envers la vie.
Un monde habitable, c’est aussi se rappeler sans cesse les liens tissés tout autour de la planète au fil des générations. Entendre des commentateurs ressasser l’étrangeté européenne pour les insulaires que nous sommes me laisse perplexe.
Dans quasiment chaque famille, il y a eu quelqu’un qui est allé combattre en 1914-18 ou en 1939-40, en ces temps funestes, où la susceptibilité nationaliste était un dogme. Dogme mortifère s’il en fut. Étrange comme beaucoup d’électeurs semblent l’avoir oublié. Certains de nos grands-parents, grands-oncles, grands-cousins ou amis de grands-parents ont toujours leur tombe aux antipodes. Parmi les survivants des conflits meurtriers du siècle dernier, certains y ont fait souche, engendrant de "purs" Européens indigènes, mā’ohi continentaux. D’autres ont ramené une vahine popa’ā qui a mis au monde de "purs" mā’ohi insulaires.
Notre mémoire flanche et chancelle. Elle zigzague étrangement entre des références familiales acceptées et d’autres rejetées, en affirmant une chose et son contraire dans la même phrase. Dans le domaine du sacré, les samedis et surtout le dimanche, ce ne sont pas des divinités océaniennes qui sont célébrées. L’on prie et l’on adore un Dieu d’origine sémite passé par le filtre de la pensée européenne. Nier cette omniprésence européenne me semble relever d’une cécité singulière. Quant aux habitudes alimentaires, les pâtes italiennes, les fromages français, les fruits, légumes et autres aliments carnés importés directement d’Europe ou via les USA paraissent moins exotiques aux consommateurs que le po’e ’ape (préparation à base d’un tubercule d’aracée). Dans les recettes culinaires élaborées par des experts locaux et dans les bouquets des fleuristes, ce sont les plantes du jardin qui sont dites exotiques. L’indifférence constatée envers les enjeux européens provient à mon avis essentiellement de la paresse des responsables politiques, de la presse et de l’éducation à rappeler les liens qui se sont tissés au cour du temps et des générations. Il suffit de feuilleter l’annuaire pour constater les conséquences des migrations opérées par quelque ancêtre français, anglais, suisse, autrichien, danois, suédois, polonais, magyar, allemand, belge, écossais, italien, corse et autre, sans oublier les Chinois. Ils ont fui la misère pour devenir des fers de lance de la colonisation, ici… où ils ont engendré des allergiques déclarés à leurs patries d’origine… Étrange humanité !

Je suis ahurie d’entendre la violence haineuse des anti-Union européenne. Comme s’ils avaient la nostalgie des temps désastreux où des espaces immenses étaient devenus inhabitables et/ou charniers pestilentiels sous les feux de la mitraille et la diffusion de gaz toxiques.
Surprenants aussi sont des descendants de ceux qui avaient mis en coupe réglée des continents entiers, y convertissant les peuples à leurs religions et cultures estimées supérieures à celles qu’ils détruisaient. Les migrations actuelles des descendants des asservis d’hier vers les maîtres à vivre et à penser de toujours ressemblent à un phénoménal effet boomerang.
Les civilisateurs d’antan n’ont pas mesuré l’importance du lien intergénérationnel noué avec les peuples ébranlés au nom de "la" civilisation. Il semble bien qu’ils aient enchaîné leurs descendances dans une étroite interdépendance qu’il appartient aux générations actuelles d’accepter comme un héritage à transcender.
L’Europe est née de décombres guerriers, dans l’esprit et le cœur d’hommes de bien désireux d’offrir à leurs enfants une paix durable. Ils ont réussi. Les décombres coloniaux attendent que se mettent à l’ouvrage de nouveaux hommes et nouvelles femmes de bien.

Vendredi 14 Juin 2019 - écrit par Simone Grand


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Doudou et la “positive attitude”

Doudou et la “positive attitude”
On connaissait déjà le “dîner de cons”, place désormais au “bal des positivons”. Le concept est simple : il s’agit de positiver le plus possible face au Covid-19 et d’adopter l’attitude du “faites ce que je dis, pas ce que je fais”. Et… on a trouvé notre champion : Doudou, bien sûr ! Imbattable à ce petit jeu, il n’a d’abord pas supporté que Taote Raynal lui tienne tête lors des points presse et lui a mis un revers de la main droite pour reprendre la partie de la main gauche. Puis, c’est avec Dodo que cela s’est corsé… Finalement, les cas actifs ont explosé, les morts ont commencé à tomber, alors aux oubliettes la transparence ! Le peuple d’en bas n’a qu’à se contenter de voir défiler des chiffres balancés par le service com’ de la Présidence, avec des carrés épidémiologiques qui changent, sans aucune explication ni commentaire sur tel ou tel décès. Mais c’est lors de son voyage à Paname que Doudou a réussi à décrocher le pompon. Tellement heureux de retrouver Macron et ses copains du gouvernement central, mais aussi de leur présenter ses nouvelles ouailles locales, qu’il en a oublié la distanciation physique et le port correct du masque, avant d’être déclaré positif au Covid-19 à son retour au fenua ! Chapeau l’artiste, la “positive attitude” a payé et même le président français a failli en faire les frais. On n’est pas passé loin du combo parfait, peut-être la prochaine fois.
Il convient de saluer notre héros local, qui, comme le rapporte un communiqué officiel, “conscient de la vivacité de la propagation du virus à Paris (…), a néanmoins pris le risque d’aller à la rencontre des autorités nationales, pour défendre des dossiers vitaux pour la Polynésie”. Cette “mission nécessaire” de Doudou a suscité la risée de nos confrères de la presse écrite. Le Monde, par exemple, va droit au but : “Les élections sénatoriales, qui ont regroupé le 27 septembre à Papeete des grands électeurs venus de toutes les îles, ont pu participer à la diffusion du virus dans les archipels. Malgré les appels à respecter les gestes barrières, beaucoup d’élus se sont embrassés, comme le veulent les coutumes polynésiennes.” D’ailleurs, les ministères et les mairies sont, eux aussi, de plus en plus “positifs” avec une flambée de “covidés” ces dernières semaines. Quant au lycée du Diadème, la plus grosse structure scolaire du fenua (2 300 élèves, 250 profs), il s’est montré si bon élève en la matière que l’établissement a dû fermer ses portes. Et quand on sait que Doudou, censé montrer l’exemple, a assisté, une petite semaine seulement après sa contamination, à la grande fête solennelle pour les 90 ans de Monseigneur Coppenrath, on reste sans voix. De quoi créer de bons gros clusters !
Il nous reste donc plus qu’à “positiver” aussi et guetter le pic épidémique, en espérant que les 60 lits en réanimation du Centre hospitalier suffiront à surmonter cette crise sanitaire interminable. Dans ce “bal des positivons”, Macron reste évidemment le chef d’orchestre suprême. Et il a encore changé le tempo : depuis le 17 octobre, les grandes métropoles françaises sont soumises à un couvre-feu – qui est en réalité un confinement partiel sur le temps libre –, et “la règle des 6” doit être appliquée pendant que les transports en commun sont bondés et que lycéens et étudiants s’entassent dans des classes. “Continuez à travailler comme d’habitude”, nous dit notre cher président, mais sachez-le : “Les plus précaires sont les premières victimes.” Nous voilà prévenus ! On a de plus en plus hâte de le recevoir à domicile à la fin du premier trimestre 2021…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT