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Un royaume pour Bibi

De manière récurrente, ici ou ailleurs, y compris dans les sociétés organisées en systèmes jusqu’ici efficaces, des royaumes pointent le bout de leur nez en toute candeur et/ou perversité. Ainsi sont nos sociétés humaines. Elles ne satisfont jamais tout le monde.



Ici, à Tahiti, c’est la voiture qui est souveraine. Aucun projet fiable de transport en commun ne s’annonce à l’horizon. Crédit photo : Caio Garrubba, 1968
Ici, à Tahiti, c’est la voiture qui est souveraine. Aucun projet fiable de transport en commun ne s’annonce à l’horizon. Crédit photo : Caio Garrubba, 1968
Aux temps anciens, chaque île et/ou district avait son ari’i entouré de sa cour régnant sur ses subalternes. Une cosmogonie divine était élaborée pour justifier l’ordre des préséances terrestres, avec tout un système de rituels se compliquant ou pas, selon l’importance des populations concernées.
Lors du Contact, les îles, bouleversées par l’introduction de maladies contagieuses, virent s’installer de nouveaux systèmes de gouvernement avec parfois des Européens se substituant aux chefs traditionnels. La presqu’île de Tahiti vécut très brièvement ce type d’expérience avec un Vehiatua ari’i popa’a, mutiné de la Bounty fuyant le gibet de la royauté britannique. Désigné par le Vehiatua ari’i local agonisant, le ari’i anglais n’eut pas le temps d’être investi, car il fut immédiatement tué par son meilleur comparse mutin possédé par la jalousie.
On peut se demander ce que cela aurait donné s’il avait régné en même temps que Tū venu des Tuamotu et à qui la chance avait souri. Tous les scenarii sont imaginables. Les jours de pluie pourraient être l’occasion d’encourager nos enfants à inventer des histoires similaires à celles de Games of Thrones où au lieu de couronnes et de trônes, il serait question de maro = ceinture, de tahirihiri = éventail et de marae = temple de pierre, etc.
Sous pavillon français, les clés du pouvoir se conquièrent cycliquement en élisant des représentants. Ceux-ci sont chargés de gérer le patrimoine commun naturel, immobilier, mobi-lier, culturel, économique, intellectuel, social et financier… en contrepartie d’une rémunération et des vanités du pouvoir. À intervalles réguliers, les cartes sont rebattues. L’étrangeté de notre temps est d’observer la tendance à une totale remise en cause de tout ce qui jusqu’ici a fonctionné. La société dans sa majorité avait été jusqu’ici persuadée que s’il n’existait pas de pire système au monde, il n’y en avait pas de meilleur. Mais la confiance dans les mécanismes de régulation et rééquilibrage des déviances s’érode. Le sentiment d’être grugé, mené en bateau et pris pour des crétins engendre toujours un malaise insidieux, de la colère et une hyper susceptibilité.
Des gouvernés s’insurgent, comme s’ils étaient dirigés par des originaires d’autres planètes, voire d’autres
galaxies. J’ai même l’impression parfois d’entendre chez les métropolitains mécontents la même tonalité de discours que celle de nos indépendantistes.
L’indiscrétion des outils numériques a favorisé l’étalage impudique de l’opulence de certains. L’acceptation traditionnelle de la nécessaire frustration se transforme en une intolérance vengeresse haineuse. Le verbe avoir subjugue le verbe être.
Inquiétante réalité que celle de la promotion de la haine et la désignation de coupables à décapiter pour rêver tout haut en brandir les têtes au bout de fourches et piques. Depuis une vingtaine de semaines, la mode est à la revendication d’absence de devoirs pour soi, s’opposant à l’absence de droits pour qui ne pense pas comme soi. Même sans preuves et grâce à la rumeur amplifiée par les réseaux sociaux, d’aucuns sont désignés coupables. Et gare à qui oserait se proposer en rassembleur. Tout compagnon de lutte au coude à coude qu’il ait pu être au cours d’une dizaine de semaines, il devient un traître à abattre. Menaces de mort pleuvent. Les mots se font boulets, munitions, dégueulis ; suivis parfois d’agressions physiques ou d’atteinte aux biens matériels. Et cela avec une inimaginable fierté d’avoir accompli des actes d’immonde lâcheté.
Ainsi, tous les samedis, en métropole, ça défile. Les simples manifestants acceptent comme une fatalité d’être utilisés par ceux venus casser sans penser aux conséquences pour autrui, dont on n’a rien à cirer. Ce curieux rituel célèbre aussi la bizarre détestation de toute réussite scolaire et sociale. La foule s’autoproclame “peuple” et exclut quiconque ne rentre pas dans ses normes. Les actuelles règles du jeu n’importent que pour justifier ses propres actes et s’arroger tous les droits. Et, comme dans un processus sacrificiel, l’humanité est déniée aux élus et aux gardiens de la paix sociale, fortement encouragés au suicide… en attendant sans doute l’instant paroxystique d’une mise à mort individuelle et/ou collective. Inquiétante perspective.

Ici, à Tahiti, c’est la voiture qui est souveraine. Fabriquée pour faciliter la circulation d’un point à un autre, elle se transforme en piège à précieux temps de vie, émet des gaz polluants, sabote notre santé, percole notre budget, grignote l’espace vital avant de devenir épave à recycler coûteusement. Son triomphe témoigne de l’absence de pensée intelligente et attentive aux contraintes liées à son utilisation immodérée et exclusive. J’ignore si des hauts fonctionnaires français auraient mieux anticipé nos actuels problèmes, mais force est de constater que sur le plan prévisionnel, nos gouvernants ne furent guère folichons. Pourtant, ils et elles se prétendent investis d’un mana singulier ! ! ! Drôle de mana qui nous rend tous esclaves contraints de l’automobile. Aucun projet fiable de transport en commun n’a vu le jour ou ne s’annonce à l’horizon. Comme si nos gouvernants nous avaient tous asservis aux importateurs de véhicules automobiles. Notre argent, fruit de notre labeur et des produits de la terre et de la mer, fuit vers les firmes industrielles qui nous vampirisent et nous appauvrissent avec notre assentiment plus ou moins conscient. Pour faciliter leur utilisation, nous saccageons nos précieuses rivières pour l’entretien et la rénovation des routes au lieu de chercher à transformer les déchets que nous générons en matériaux de substitution. Et une fois devenues épaves, avec soumission, nous cherchons et payons quelqu’un ailleurs pour nous en débarrasser. Quand admettrons-nous que nous nous comportons en fieffés imbéciles ?
Adolescente, à 14 ans, je partis en métropole pour suivre une seconde de lycée alors inexistante ici. Là-bas, le père d’un camarade de classe m’a expliqué que le premier sou gagné était celui qui avait été économisé. Ici, nous nous comportons en richissimes écervelés enrichissant ceux d’ailleurs au détriment de nous-mêmes, de nos enfants, de notre fenua, de notre eau, de notre air et de notre océan !

Vendredi 3 Mai 2019 - écrit par Simone Grand


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Vendredi 3 Mai 2019 - 09:03 Être une nation, posséder un patrimoine…


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De reports en reports

De reports en reports
À l’instar des Anglais et de leur Brexit, qui ne cesse de diviser tout autant qu’il ne cesse de jouer la montre, nos gouvernants se voient contraints de reporter une nouvelle fois l’échéance de la signature de contrat du "Village tahitien". Pour rappel, les six lots sur lesquels s’était positionné le groupe Kaitiaki Tagaloa portent sur la conception de quatre hôtels et de deux résidences en condominium. Il s’agit de six lots, sur les 16 que comporte ce projet complexe. Ce vaste chantier, qui doit révolutionner le tourisme sur l’île de Tahiti en quelques années — durant lesquelles l’économie et surtout l’emploi devraient connaître un sérieux coup d’accélérateur — soulève toutes les interrogations et commence à ressembler à une Arlésienne.
En août 2018, le vice-président Teva Rohfritsch ne cachait pas son enthousiasme, déclarant que la signature du contrat portant sur les six premiers lots du projet avec le groupement d’investisseurs néo-zélandais et samoans, Kaitiaki Tagaloa, pourrait même intervenir avant la fin de l’année 2018, bien avant les 200 jours prévus. Il n’en fut rien. À la date butoir du 22 mars 2019, pas de signature, au prétexte que "l’investisseur néo-zélandais a souhaité associer deux nouvelles tribus maori au projet. Nous avons donc souhaité prendre toutes les garanties financières nécessaires plutôt que de signer." Premiers signes d’inquiétude, alors que la rumeur d’un report pour manque de garanties financières circulait déjà depuis quelques semaines. Il fut donc accordé un délai de 45 jours, au terme desquels, en fonction des garanties qui seraient présentées, ces contrats seraient signés par lots. Ceux qui n’auront pas fait l’objet de garantie seraient remis en compétition. Des contacts avec des investisseurs, y compris locaux, étaient avancés. Coup de pression, ou de bluff, sur le groupement Kaitiaki Tagaloa ?
La seconde option a primé, puisqu’au terme de ces 45 jours, l’établissement Tahiti Nui aménagement et développement (TNAD) annonçait par communiqué sa décision de reporter de 55 jours le délai laissé au groupement, pour se conformer "aux obligations du protocole d’engagement", signé en août 2018. À ce jour, TNAD n’aurait donc pas toutes les garanties financières pour s’assurer que ces investisseurs soient capables d’aller au bout du projet ! En bientôt un an de négociations, nous ne savons toujours pas si ils ont les reins assez solides !
Après deux reports, on n’imagine pas le gouvernement en avancer un troisième pour quelques raisons que ce soit. Restera alors à présenter la carte des investisseurs étrangers et locaux, que le ministère garde secret. Rendez-vous le 30 juin.
Le dossier, qui reviendra forcément sur la scène politique à la première occasion, est plutôt mal engagé. Il n’est pas sans rappeler celui de Hao, pour lequel l’arrivée des conteneurs était annoncée en avril. De nouveaux changements sont prévus, qui reportent le début du chantier au début de l’année prochaine. Encore un rendez-vous manqué.

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.


Luc Ollivier

Luc Ollivier