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Une caisse de chômage ou un revenu minimum d’activité pour tous ?


Vendredi 12 Juin 2020 - écrit par Roland Clavreul




Crédit photo : Dominique Schmitt
Crédit photo : Dominique Schmitt
"La soudaineté et l’intensité de la crise a fait chuter brutalement les salaires et les revenus souvent modestes de tous ceux qui, salariés ou travailleurs indépendants, exerçaient une activité dans les secteurs non protégés de notre économie. Les personnes sans revenus, les SDF, mais aussi beaucoup de jeunes se sont retrouvés dans le dénuement le plus total, les associations caritatives étant partiellement bloquées à cause du virus dans l’exercice de leurs actions habituelles.

Notre système de protection sociale n’était pas armé ni préparé à un cataclysme sanitaire, économique et social d’une telle ampleur. Sous l’impulsion des partenaires sociaux, syndicats et employeurs, le Territoire et l’État ont pris les mesures d’urgence pour venir au secours des entreprises et des salariés ou autres travailleurs en détresse ou des SDF. Les associations caritatives se sont organisées et mobilisées très vite, en lien avec les mairies, pour venir en aide, surtout dans le domaine alimentaire et les produits de première nécessité. Tout cela a permis de franchir la première phase de la crise dans un contexte de solidarité collective entre les familles.

Maintenant, il faut réfléchir à l’élaboration des solutions d’avenir à court terme et moyen terme pour mieux protéger les Polynésiens vivant en situation précaire ou travaillant dans des secteurs les plus fragiles, car exposés aux aléas climatiques, sanitaires, économiques, dans un contexte d’isolement insulaire.
D’une façon générale, les travailleurs salariés du privé et les travailleurs indépendants de Polynésie, sont peu protégés et à la merci d’accidents de toute nature, dont ils sont les premières victimes. La crise sociale actuelle a remis dans l’actualité le débat autour de la création d’une caisse de chômage en Polynésie. Cela permettrait effectivement d’assurer un minimum de ressources pour les travailleurs victimes de l’effondrement de leur entreprise. Il est donc parfaitement compréhensible que les représentants des salariés, un peu sidérés par l’ampleur des dégâts humains, soient tentés de revendiquer la mise en place de cette caisse de chômage déjà demandée dans le passé. Si la demande est recevable et justifiable comme moyen de limitation de la misère soudaine et absolue, la question est de savoir si la création de cette caisse de chômage est le seul dispositif pertinent pour répondre à cette question : « Comment assurer la protection des salariés, des travailleurs et de la population de Polynésie, tout en faisant de l’activité le moteur et le ressort de notre économie et de notre société » ?

Dans une situation de crise, nous manquons souvent de recul car l’urgence est là. Pour répondre à la problématique qui est posée, il est utile de pratiquer la distanciation intellectuelle et politique minimale afin de réfléchir aux solutions à apporter. J’ai déjà eu l’occasion à plusieurs reprises d’interpeller tous les partenaires sur les inégalités grandissantes au sein de la société polynésienne. La crise va creuser, si rien n’est fait, ces inégalités, entre un secteur à l’abri, protégé, avec de bons revenus, des avantages acquis depuis des années, et une masse de travailleurs et salariés très fragilisés, sans certitude pour le lendemain de leurs familles et de leurs enfants, dans un contexte d’effondrement économique. Ce n’est plus acceptable. Nous avons donc, collectivement, à réfléchir à un type de société qui confère à chaque homme et à chaque citoyen la même dignité. Notre société polynésienne est à l’image d’autres sociétés surtout occidentales qui ont fait du profit le seul moteur, mais qui ont abandonné toute une partie des hommes et femmes de la Nation dans un statut de citoyens de seconde zone. Cette situation a été dénoncée, depuis des années, par des responsables de beaucoup d’associations, mais aussi par des économistes et chercheurs en sciences sociales de renommée mondiale. Il faut faire la part de l’utopie, de l’idéologie et du réalisme dans les solutions qu’ils nous proposent, tout en recherchant ce qui pourrait convenir à la Polynésie et surtout aux Polynésiens. Parmi les études sérieuses, on peut citer comme lanceurs d’alerte les travaux de :
- Louis Chauvel, sociologue, dans son ouvrage intitulé La Spirale du déclassement, montrant le décrochage d’une partie de la population et notamment de la jeunesse, une génération de baby-boomers ayant confisqué pouvoir et ressources ;
- Christophe Guilluy, dans son livre sur Le Crépuscule de la France d’en haut, dans lequel il décrit le divorce entre une classe aisée profitant de la mondialisation et une France d’en bas, « périphérique », en grande difficulté ;
- Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, qui révèle comment de mauvais choix économiques peuvent générer pauvreté, souffrances sociales, troubles politiques ;
- Angus Deaton, prix Nobel d’économie qui, dans son ouvrage La Grande Évasion, s’inquiète de l’aggravation des inégalités exacerbée par l’affaiblissement de la croissance. Le risque : que les plus riches ou les plus aisés détournent le pouvoir politique vers leurs seuls intérêts ;
- Anthony Atkinson, en Angleterre, et Thomas Piketty, en France, deux économistes, et leurs études sur les inégalités et les moyens pour les corriger partiellement.

Réduire les inégalités

Ces analyses ne sont que des interpellations et des outils de réflexion mais qui, en les adaptant à la Polynésie, peuvent permettre de prendre les décisions les plus pertinentes pour lutter contre la précarité et réduire les inégalités. Cette réflexion doit inclure deux catégories de Polynésiens, à savoir les jeunes de 18 à 25 ans, qu’ils soient diplômés, sans formation ou en errance, mais aussi les personnes âgées en situation de dépendance ou de handicap. Les principales problématiques qui seront à aborder devraient être les suivantes :
- l’éducation et la formation, dont il faudra améliorer l’intégration aux valeurs et aux besoins du Territoire ;
- le logement : le confinement a révélé dans quelles conditions étaient logées beaucoup de nos familles, dans une promiscuité totale ;
- l’emploi : nous avons vu la fragilité de notre économie et les risques liés à notre isolement.

Le problème de la création et de la sauvegarde des emplois est central, car il conditionne les ressources et la survie de beaucoup de familles. Il faut donc à la fois tout mettre en œuvre pour créer des emplois et soutenir l’activité, mais aussi pour mieux protéger les travailleurs salariés ou indépendants. Dans les deux cas, il est nécessaire de mobiliser des moyens financiers importants. Par contre, les sources des financements et l’utilisation des fonds ne sont pas forcément identiques et ils doivent être bien ciblés. Il apparaîtrait judicieux que tout ce qui est du domaine de la protection des travailleurs soit prioritairement financé par la fiscalité, car nous sommes tous concernés et nous devons avoir une vision solidaire. Comment peut-on imaginer que les heureux salariés du secteur protégé (fonctionnaires d’État, fonctionnaires territoriaux et autres élus, retraités avec bonnes pensions...), qui n’ont pas été touchés financièrement, regardent passer la caravane des victimes du virus et des personnes en total dénuement sans qu’aucun effort ne soit demandé sous une forme ou une autre ? La charité ne suffit plus, même si elle est nécessaire.
Nous rejoignons le problème de la caisse de chômage. Sur qui devrait reposer prioritairement le financement si elle est mise en place ?
Pourquoi la Polynésie ne pourrait-elle pas réfléchir à des hypothèses autres que la création d’une caisse de chômage, qui condamne à l’inactivité et développe un sentiment d’inutilité sociale et de dévalorisation personnelle.
Le revenu universel d’activité, déjà expérimenté dans certains pays (en général de faible population), consisterait à proposer, à tout Polynésien sans ressources et à la recherche d’un travail, une activité et un emploi avec un salaire minimum garanti qui, bien qu’inférieur au Smig, permettrait cependant à chaque bénéficiaire de recevoir un revenu au-dessus du seuil de pauvreté tel que défini en Polynésie (autour de 50 000 Fcfp) et qui se rapprocherait de ce que les Anglo-Saxons appellent avec pudeur un « revenu décent » (ce salaire décent pourrait se négocier antre partenaires sociaux aux environs de 100 000 Fcfp brut). Le salarié pourrait obtenir un contrat public garanti à temps plein ou à temps partiel. Les domaines peuvent êtres multiples, comme la petite enfance, l’accompagnement sanitaire et éducatif, les services destinés aux jeunes, les services à domicile, les soins et aides aux personnes âgées, l’animation culturelle et sportive, l’environnement et l’aménagement du territoire, la mise en valeur agricole. Il y a tant à faire.
Ces emplois soumis à cotisations sociales seraient proposés dans des services publics, des associations, etc., dans lesquels le poste serait défini pour un minimum d’heures par semaine. Le travailleur pourrait ajouter des heures à son portefeuille personnel, y compris en assurant une partie de celles-ci dans des entreprises privées. L’idéal reste que ce bénéficiaire atteigne autant que possible et au plus vite le niveau du Smig ou accède progressivement à des postes plus rémunérateurs du secteur privé ou public.

L’idée de base est de privilégier et financer le travail plutôt que l’inactivité. En cas de crise, comme celle que nous connaissons, le revenu minimum serait maintenu. Les familles ne plongeraient pas dans le dénuement absolu et ne seraient pas en permanence dans le régime de l’assistance, de la charité publique ou de l’assistanat.
D’une certaine façon, le Pays a déjà initié (à titre temporaire) des dispositifs – à travers le DIESE et le DESETI – qui pourraient permettre de poser les jalons d’un système plus durable, dont il faudrait évidemment définir les modalités de financement. Entre la mise en place d’une caisse de chômage et le choix de dispositifs fondés sur le principe d’une activité et d’un emploi protégé pour tous, il est utile de réfléchir.
Si rien d’autre n’est pensé, réfléchi ou voulu de la part du politique et des partenaires sociaux, la caisse de chômage constitue, effectivement, la seule solution.

Pour faire des choix ambitieux socialement et allant dans le sens de l’intérêt du plus grand nombre et particulièrement de ceux qui sont sans protection, une réflexion sur la mobilisation et l’utilisation de l’argent dans notre territoire est nécessaire. Les modes de financements – prêts garantis par l’État ou le Territoire, aides directes de l’État, subventions ciblées, cotisations et fiscalité – sont à articuler entre eux et à hiérarchiser, mais la fiscalité repensée et modernisée doit être au cœur d’un projet novateur pour plus de solidarité.
Bonne réflexion."


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Doudou et la “positive attitude”

Doudou et la “positive attitude”
On connaissait déjà le “dîner de cons”, place désormais au “bal des positivons”. Le concept est simple : il s’agit de positiver le plus possible face au Covid-19 et d’adopter l’attitude du “faites ce que je dis, pas ce que je fais”. Et… on a trouvé notre champion : Doudou, bien sûr ! Imbattable à ce petit jeu, il n’a d’abord pas supporté que Taote Raynal lui tienne tête lors des points presse et lui a mis un revers de la main droite pour reprendre la partie de la main gauche. Puis, c’est avec Dodo que cela s’est corsé… Finalement, les cas actifs ont explosé, les morts ont commencé à tomber, alors aux oubliettes la transparence ! Le peuple d’en bas n’a qu’à se contenter de voir défiler des chiffres balancés par le service com’ de la Présidence, avec des carrés épidémiologiques qui changent, sans aucune explication ni commentaire sur tel ou tel décès. Mais c’est lors de son voyage à Paname que Doudou a réussi à décrocher le pompon. Tellement heureux de retrouver Macron et ses copains du gouvernement central, mais aussi de leur présenter ses nouvelles ouailles locales, qu’il en a oublié la distanciation physique et le port correct du masque, avant d’être déclaré positif au Covid-19 à son retour au fenua ! Chapeau l’artiste, la “positive attitude” a payé et même le président français a failli en faire les frais. On n’est pas passé loin du combo parfait, peut-être la prochaine fois.
Il convient de saluer notre héros local, qui, comme le rapporte un communiqué officiel, “conscient de la vivacité de la propagation du virus à Paris (…), a néanmoins pris le risque d’aller à la rencontre des autorités nationales, pour défendre des dossiers vitaux pour la Polynésie”. Cette “mission nécessaire” de Doudou a suscité la risée de nos confrères de la presse écrite. Le Monde, par exemple, va droit au but : “Les élections sénatoriales, qui ont regroupé le 27 septembre à Papeete des grands électeurs venus de toutes les îles, ont pu participer à la diffusion du virus dans les archipels. Malgré les appels à respecter les gestes barrières, beaucoup d’élus se sont embrassés, comme le veulent les coutumes polynésiennes.” D’ailleurs, les ministères et les mairies sont, eux aussi, de plus en plus “positifs” avec une flambée de “covidés” ces dernières semaines. Quant au lycée du Diadème, la plus grosse structure scolaire du fenua (2 300 élèves, 250 profs), il s’est montré si bon élève en la matière que l’établissement a dû fermer ses portes. Et quand on sait que Doudou, censé montrer l’exemple, a assisté, une petite semaine seulement après sa contamination, à la grande fête solennelle pour les 90 ans de Monseigneur Coppenrath, on reste sans voix. De quoi créer de bons gros clusters !
Il nous reste donc plus qu’à “positiver” aussi et guetter le pic épidémique, en espérant que les 60 lits en réanimation du Centre hospitalier suffiront à surmonter cette crise sanitaire interminable. Dans ce “bal des positivons”, Macron reste évidemment le chef d’orchestre suprême. Et il a encore changé le tempo : depuis le 17 octobre, les grandes métropoles françaises sont soumises à un couvre-feu – qui est en réalité un confinement partiel sur le temps libre –, et “la règle des 6” doit être appliquée pendant que les transports en commun sont bondés et que lycéens et étudiants s’entassent dans des classes. “Continuez à travailler comme d’habitude”, nous dit notre cher président, mais sachez-le : “Les plus précaires sont les premières victimes.” Nous voilà prévenus ! On a de plus en plus hâte de le recevoir à domicile à la fin du premier trimestre 2021…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT