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"Une culture optimiste"



"Une culture optimiste"
C’est ainsi que Serge Dunis qualifiait la culture polynésienne : "optimiste". Précisant qu’à l’époque où les Européens imaginaient une Terre plate bordée en ses confins par des gouffres infernaux grouillants de monstres dévorants, les héros, ’aito polynésiens, sillonnaient le grand Océan et peuplaient ses îles éparpillées. Le capitaine Cook s’en émerveilla en découvrant aux Hawaii une langue identique à celle de Tahiti, Aotearoa et à tant d’autres îles.
Défiant les croyances, entraves à la pensée et aux élans vers la compréhension du monde, des chercheurs européens comprirent la rotondité de la Terre et des navigateurs constatèrent l’inexistence de monstres infernaux. Toutefois, involontairement souvent, aux populations visitées, ils rendirent réels les plus terrifiants de leurs propres cauchemars. Porteurs de germes morbides et mortels, ils semèrent la maladie et la mort entraînant de terribles "holocaustes microbiens". Les quelques survivants adoptèrent le Dieu de ceux qui ne mouraient pas, les soignaient, se substituaient à leurs autorités ancestrales disqualifiées diabolisées et leur prescrivaient le devoir sacré du silence et de l’oubli des souffrances introduites. Les sauveurs ne pouvaient admettre que leur présence fut à ce point funeste. Et deux siècles plus tard, leurs adeptes nient toujours la réalité de cette terrifiante nuisance initiale, préférant s’en prendre à d’autres plus récentes.
En déchiffrant ce monumental non-dit, j’ai commencé à décoder bien des comportements. Car, en s’interdisant de nettoyer les poussières du passé, on se cultive et se chérit des allergènes sous les pe’ue (nattes de pandanus). C’est ainsi que le présent est empoisonné et plombé dans ses projections dynamiques vers l’avenir au profit de litanies plaintives plus ou moins agressives. Sans doute est-ce aussi l’origine du fallacieux mythe du "Tahitien vivant au jour le jour, incapable de penser à demain." Niant au passage sa passion des généalogies ancrant dans un passé lointain et occultant ses plantations et son obsession de gestion des ressources naturelles par les tapu (interdits) et rahui (restrictions) en prévision des pénuries. Au-delà d’une attitude de croyant en l’existence de fallacieuses inaptitudes génétiques, c’est surtout un déni du réel par qui se croit plus malin que ses parents.
Il y eut la guerre de 1842, devenue franco-tahitienne parce que les Anglais se sont défilés. Parmi mes ancêtres, il y eut des combattants des deux côtés. À la recherche d’informations, je découvris des écrits de militaires français louangeant les guerriers tahitiens hissés au rang de "héros d’Homère". L’estime réciproque fut si grande que Bruat célébra la fin des hostilités en "réconciliation" et non en victoire. Une de mes arrière-grands-mères en fut un des fruits. Aussi, certains appels à fourbir des armes enterrées par mes arrière-arrière-grands-parents bruns et blancs, décidés à ne plus les utiliser les uns contre les autres, me semblent débiles.
Plus récemment, mais il y a déjà 60 ans, la France décide de réaliser des expérimentations nucléaires. Le discours indépendantiste de Pouvana’a a O’opa gêne. Au nom de la raison d’État, il est neutralisé de manière indigne. Pour réunir dans les urnes le nombre nécessaire de bulletins de vote favorables, les résidents Chinois jusque-là étrangers sont naturalisés français.
Ainsi peuvent être résumés à très grands traits, des faits peu contestables expliquant notre réalité d’aujourd’hui. Réalité à partir de laquelle, en dignes descendants des aventureux conquérants en pirogues hauturières, il nous appartient d’imaginer et construire en confiance, un avenir prospère. Ceci en adoptant l’esprit des mythes des origines qui n’ont rien de plaintif ni de râleur.
D’ailleurs, ressasser des amertumes est très mauvais pour la santé. Dans ma classe d’âge de ru’au (étant cadette, teina, le terme matahiapo, aîné, m’est inapproprié) septuagénaires et plus, celles et ceux qui tournent les pages de leur vie en ayant assumé leurs actes, sont de compagnie agréable et joyeuse malgré les inévitables misères. Leurs esprits bouillonnent de projets épicés d’humour et d’autodérision. Contrairement à celles et ceux qui cultivent leurs jardins épineux de rancunes tenaces, cajolent des reproches à autrui tels des boulets totémiques ou des icônes adorées. Les ronchons transportent avec eux typhons, tempête et rude hiver par les plus splendides temps.
Certains répètent et brandissent à l’envi le mot "colonisation" comme étant la cause de tout ce qui cloche, dysfonctionne, dérape dans les familles et la société. Avec Natura et Ma’ohi, ce mot forme désormais une triade magique rythmant tout discours estampillé "indigène" virtuel ou réel ainsi exonéré de toute responsabilité. Comme dans une sorte de paternalisme à l’envers où l’Indigène n’est plus le "grand-enfant" des coloniaux d’hier mais une "victime" de la colonisation. Mais c’est le même mépris qui est à l’œuvre… D’autant que la majorité des geignard(e)s tètent au pis de la vache fiscale du "bourreau désigné", jusqu’à se péter la peau en vergetures tant ils sont repus jusqu’à la nausée. Ils sont le contraire d’un mien cousin pur popa’a antinucléaire et contribuable métropolitain qui démissionna de son boulot dans une entreprise en lien avec le Centre d’expérimentation nucléaire. Il prit un autre travail moins rémunéré mais plus conforme à ses convictions. Chez nous, point de cette cohérence-là. Comme le démontra magistralement une manif de fonctionnaires d’État locaux, fiers anticolonialistes affichés, mais refusant bec et ongles le projet de l’État doublement honni d’oser vouloir confier la gestion de leurs carrières, salaires, indices, indexations, primes diverses et retraites, aux… autorités locales.
Ils n’imaginent point d’autre scenario. Ils ne s’imaginent point d’autre destin. Tenir un autre discours leur est impensable. La notion de rebond après les inévitables traumatismes de la vie et les vicissitudes de l’Histoire leur est étrangère. Prisonniers de schémas ringards, ils s’angoissent d’une possible libération de leurs geôles mentales. Sans pudeur aucune, sans légitimité élective, d’aucuns ont, en notre nom, émis des gémissements victimaires devant l’assemblée des Nations unies. Une honte !
Le réveil agressif de leaders à la croix christique ostensible, contre des expérimentations nucléaires terminées depuis deux décennies, a quelque chose de loufoque tant il est tardif. Certes ils ont recueilli plus de 35 000 signatures de soutien pour poser des questions. Quelles questions ? Nul ne le sait pour l’heure. Mais si le Cid put dire : "Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort, nous nous vîmes trois mille en arrivant au port" ; l’association des "193" se vit à moins de trente pour tempêter
à tort et à travers. L’argument dramatique de contamination au plutonium de gravats de Hao où aucune expérimentation n’eut jamais lieu, laissa l’expert Barrillot complètement coi. Pourtant sa sympathie militante et courageuse en faveur des victimes du nucléaire n’a jamais failli. Renseignements pris, aux Gambier, des rivalités familiales internes sous couleurs politiciennes antagonistes et économiques concurrentes instrumentalisent les angoisses des uns et l’exaltation combative des autres en veine de grands défis à dérisoires risques encourus. Il faudra sans doute ouvrir sur place une carrière de matériaux. Ce qui dans une île si petite aura des conséquences écologiques dommageables sur lesquelles les manifestants ont certainement planché pour peu qu’ils réfléchissent en dépit de l’ivresse des manifs.
Ainsi va la vie en démocratie où des tyrans aux petits ou grands pieds utilisent ses principes pour tenter de l’abattre. Mais pour l’heure, l’étonnante affluence aux urnes éparses et trop rares de la primaire de la droite aux élections présidentielles est plutôt rassurante. Sauf pour le personnel politique dépassé par la ferveur des électeurs. Pourtant, nos responsables sont loin d’être des d’intellectuels... cible privilégiée des populismes à la mode mondialisée. Une chance, nous échappons pour l’heure à cette tendance.

Vendredi 25 Novembre 2016 - écrit par Simone Grand


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Délinquance : peut-on se réjouir de chiffres qui sont “dans la moyenne nationale” ?

Délinquance : peut-on se réjouir de chiffres qui sont “dans la moyenne nationale” ?
À l’heure du bilan à mi-parcours du Plan de prévention de la délinquance 2018-2020, on ne vous cache pas notre étonnement en prenant connaissance des résultats donnés par l’État et le Pays, même si, en cette période préélectorale, plus grand-chose ne nous surprend. Et puis, on le sait, il est facile de “faire parler” les chiffres. Concrètement, la cinquième réunion plénière du Conseil territorial de la prévention de la délinquance annonce une diminution des faits constatés dans quasiment tous les secteurs. Ainsi, les atteintes volontaires à l’intégrité physique resteraient stables entre 2018 et 2019 ; idem pour les atteintes aux biens ; le nombre d’accidents et de blessés sur les routes aurait également baissé, etc. Mais si l’on analyse ces données de plus près, on s’aperçoit en réalité qu’elles sont floues, puisque l’on compare parfois les
douze mois de l’année 2018 avec la période de janvier à septembre (neuf mois) pour l’année 2019. Par exemple, il est indiqué que
3 femmes et 1 homme ont été tués à la suite de violences conjugales en 2018” contre “2 femmes depuis le début de l’année 2019”. Ou encore : “Au 31 octobre 2019, on recense 29 tués contre 30 tués à la même période en 2018, soit une baisse de -3,3 %”. Personne ne sait comment vont évoluer ces statistiques d’ici la fin de l’année…

D’une part, ces méthodes de calcul ne semblent pas permettre de tirer des conclusions précises et, d’autre part, on ne peut pas se réjouir de ces mauvais chiffres. Toutefois, le haut-commissaire a résumé (relativisé ?) la situation en ces termes : “Sur les atteintes aux biens, nous sommes plutôt en dessous de la moyenne nationale, sur les violences aux personnes, nous sommes dans la moyenne nationale et en-dessous de certains territoires ultramarins.” Cette démarche, consistant à se baser sur le ratio national, est-elle appropriée ? Nous en doutons fortement. Cela nous fait amèrement penser à l’anecdote cocasse que nous avons vécue en 2018 alors que nous menions des investigations sur l’augmentation des nuisances sonores et la montée de la violence chez les jeunes au fenua. Bien que le commissaire divisionnaire de la Direction de la sécurité publique était d’accord pour échanger sur ces thèmes épineux, l’ancien responsable de la communication du haussariat – qui a été débarqué entre-temps, car mis en examen pour complicité de trafic d’influence active, aux côtés de Bill Ravel – nous avait fait comprendre, en “off”, qu’il n’y avait “pas de sujet”… Nous lui avons prouvé le contraire en publiant deux dossiers de fond sur ces problématiques irréfutables (lire TPM n° 389 du 7 septembre 2018 et TPM n° 391 du 5 octobre 2018), qui nous ont valus de très bons retours.

Dominique Sorain a cependant jugé “préoccupante” l’augmentation des trafics de drogue et notamment d’ice. Et pour cause, il y a urgence lorsque l’on voit le nombre effarant de saisies effectuées par les douanes locales ! M. Édouard Fritch, lui, a proposé “la création très prochaine d’une Délégation à la promotion de la jeunesse et à la prévention de la délinquance”, qui sera dirigé par l’homme à la chemise mauve (Teiva Manutahi), mais aussi “une intensification des moyens de lutte contre le trafic de plus en plus inquiétant de l’ice”. Sauf qu’il n’y a toujours pas de centre de désintoxication à Tahiti, malgré la mise en place d’un Plan de santé mentale 2019-2021 qui s’avère de plus en plus nécessaire (lire notre dossier de Une en page 16)… En l’absence donc d’un pôle de santé mentale, un projet de postcure devrait être enfin examiné lors du prochain collectif budgétaire. Les quatre priorités identifiées dans le cadre du plan biennal (la lutte contre les addictions, la prévention de la délinquance des mineurs, la réduction des violences intrafamiliales et la lutte contre l’insécurité routière) doivent être poursuivies sans relâche. Il suffit de sortir de chez soi, d’observer et de constater que tous ces sujets sont malheureusement de plus en plus d’actualité dans une société marquée par des inégalités sociales croissantes. Quant aux addictions aux drogues dures, ne sont-elles pas le reflet d’une jeunesse en manque de repères et d’accompagnement, prête à exploser à la figure de ses aînés telle une cocotte-minute ? Il est grand temps d’agir avant que la gangrène ne poursuive son œuvre !

Ensemble, faisons bouger les lignes !
Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt