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Une identité fondée sur le statut de victime ?

À entendre certains discours du parti indépendantiste, l’on pourrait penser que le nouveau marqueur de l’identité polynésienne est celui de victime.



Les missionnaires ont rabaissé les Polynésiens au rang de "païens arriérés, idolâtres adorateurs du démon". Mais être victime un jour ne signifie pas forcément "victime toujours".  Crédit photo : DR
Les missionnaires ont rabaissé les Polynésiens au rang de "païens arriérés, idolâtres adorateurs du démon". Mais être victime un jour ne signifie pas forcément "victime toujours". Crédit photo : DR
Au cours de l’Histoire, les qualificatifs ont varié selon les personnes qui se sont prononcées sur l’identité insulaire. Durant des siècles, les Polynésiens se sont définis "enfants de divinités", dotés de grandes capacités pour relever les défis de la vie dans une réalité géographique océanique. À la fin du XVIIIe siècle, les premiers navigateurs les ont décrits "bons sauvages dotés de qualités remarquables". Les missionnaires les ont rabaissés au rang de "païens arriérés, idolâtres adorateurs du démon". Cette dernière formule, la majorité se l’est appropriée avec ferveur depuis deux siècles désormais. L’attribution du titre de "citoyens de la République française laïque" n’a en rien modifié ce qui est devenu une autodévalorisation fièrement revendiquée et ambiguë de son être. À partir des années 1970, d’aucuns ont aussi opté pour l’appellation Mā’ohi, en tordant le sens du mot, devenu officiel dans une acceptation quasi unanime de la manipulation de sens. Depuis quelque temps, l’on milite pour se voir attribuer le statut de "victime" de la politique nucléaire française. Même si le préjudice est réel, réduire la réalité aux seuls inconvénients peut paraître abusif.
L’appel à se libérer "d’insoutenables contraintes, d’une oppression étouffante, d’entraves scandaleuses à la liberté, de censure…" et autres monstruosités rencontrant peu d’échos dans nos démocratiques urnes, ce parti et les associations adeptes de la victimisation se sont tournées avec quelque succès vers les instances internationales.
J’avoue que ces actions et discours m’interpellent, me déconcertent. En majorité, les militants font partie des nantis du système qu’ils dénoncent. Système auquel ils sont accrochés comme des kapikapi (petits bivalves) aux karena (pâtés de corail) des lagons d’atolls des Tuamotu. Des fonctionnaires d’État ne sont pas les moins déconcertants. Crachant sur le colonisateur auquel ils veulent toutefois être assimilés pour bénéficier de certains avantages, après des concours réussis haut la main, d’aucuns se drapent dans la bannière du pauvre colonisé pour obtenir d’autres avantages. Ceci tout en refusant de voir leurs salaires, cotisations sociales et caisse de retraite gérés par les responsables politiques, syndicaux et administratifs locaux. Manifestant ainsi une suprême défiance envers celles et ceux qu’ils proclament être en droit et aptitudes à remplacer légitimement les autorités de l’État dans des secteurs aussi résiduels soient-ils. Bizarre ! Non ?

Certains discoureurs me sidèrent sur d’autres aspects. Ce sont souvent les mêmes, mais il y en a d’autres. Métissés européens et/ou asiatiques, ils doivent leur existence à l’Histoire coloniale. Car dans les petits États océaniens indépendants du Pacifique, les étrangers furent toujours tenus à distance et le demeurent. Les non-Indigènes y sont minoritaires (moins de 10%) et les métis marginaux. Pourtant, cela n’empêche nullement certains de nos concitoyens d’exprimer une grande colère envers les "coloniaux", comme s’ils étaient de pure race autochtone, sans aucune goutte de sang allochtone. Ils et elles posent aux victimes d’une colonisation abjecte… sans laquelle non seulement ils et elles n’auraient pas existé mais aussi, sans laquelle ils et elles n’auraient pas hérité du statut social enviable qui leur permet aujourd’hui de parler haut et fort et de pavaner. Étrange ! Non ?

D’autant qu’il y aurait plusieurs façons d’être victime. Il y a celle où, après avoir pansé ses plaies, on cherche à oublier sans chercher à comprendre ni les comment ni les pourquoi d’une telle expérience douloureuse. L’attitude du "même pas mal" peut conduire à une étrange répétition des situations pénibles pouvant se poursuivre sur plusieurs générations. Et ça ne s’arrête que quand on dévoile des secrets de famille et procède à une sorte de rituel de nettoyage. Il y a celle où, par un curieux mécanisme, la victime plaint son tortionnaire, lui voue une profonde reconnaissance pour l’avoir laissée en vie au point de prendre parti pour son agresseur contre ses sauveurs surpris. Cette curieuse mutation a reçu le nom de syndrome de Stockholm, où s’était déroulée une prise d’otages. Mais toute une série de variations de comportement peut exister, allant de la relation sadomasochiste secrète à celle de défoulement sur autrui où l’on devient bourreau... revendiqué légitime ! Autre fait surprenant mais bien réel, le statut de victime peut être vécu comme un titre quasi honorifique dont on cherche à tirer des bénéfices secondaires symboliques ou matériels. L’important étant de se voir décerner la médaille de plus grande victime mondiale du moment ou de tous les temps. Une telle distinction sert d’alibi à de curieux comportements, dont celui d’immobilisme, de passivité, où l’on s’interdit toute créativité. Comme l’union fait la force, une grande énergie est développée pour recruter et accroître son clan victimaire où toute inventivité devient menace pour le groupe ainsi formé.

On peut aussi considérer qu’être victime un jour ne signifie pas forcément être "victime toujours". La relation victime/bourreau n’est pas une inexorable fatalité. Se transformer en bourreau en reproduisant à l’envers une situation douloureuse perverse offre des options vertigineuses et nauséeuses. Alors qu’il est possible de se libérer de cette distribution pernicieuse des rôles. Il est possible d’inventer des relations de liberté et de respect mutuel. Cela mobilise bien sûr d’autres ressources de notre être aux facettes multiples. Nous pouvons nous surprendre en faisant mentir les sentences d’incapacité congénitale supposée, proférées par des censeurs eux-mêmes complexés, pour reconquérir la précieuse estime de soi permettant de relever tous les défis. L’on se réconcilierait ainsi avec l’optimisme des anciens Polynésiens aventureux et inventifs. Il est possible de rebondir après avoir été terrassé. J’avoue préférer cette dernière hypothèse. Elle n’est pas la plus facile à adopter, mais elle est intéressante, car elle permet de s’offrir une évolution de son identité au cours du temps et de vivre plusieurs vies en une seule.
Bonne et heureuse année à tous.

Vendredi 25 Janvier 2019 - écrit par Simone Grand


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De l’art de se compliquer la vie

De l’art de se compliquer la vie
L’art de se créer des problèmes quand les champs politique et économique sont dégagés est-il l’apanage de nos élus ? Certainement pas, mais quand même. Il faut leur reconnaître une propension à se crêper le chignon à la moindre occasion, à la moindre contrariété, un peu comme des enfants gâtés. Et l’actualité de ces derniers jours ne viendra pas démentir nos écrits. Les chiffres de l’économie tombent et chaque trimestre apporte un peu plus de crédit à la reprise. Pour les plus sceptiques, pas de "Moody’s Blues", car l’agence internationale y va de son "A3 avec perspective positive", une note que n’a jamais atteinte le Pays. Il a commencé à redistribuer, majoritairement envers les communes, pas moins de 5 milliards de Fcfp. Tout va donc pour le mieux en Polynésie française ? Eh bien, non ! Une crise chasse l’autre, et la politique remplace l’économique.

Dire que des tensions ont vu le jour au sein du Tapura est un doux euphémisme. Et si la maison ne brûle pas encore, Édouard Fritch va devoir jouer les pompiers de service. Des flammèches sont apparues, tout d’abord avec les parlementaires polynésiens à Paris. Ils ont peu goûté – et l’ont fait savoir – de n’avoir pas été consultés lors du soutien du Tapura à La République en Marche (LRM) pour les élections européennes de mai. On imagine leurs explications embarrassées sur les bancs de l’Assemblée ou du Sénat avec leurs pairs centristes. Comme un retour de flamme, l’initiative de la députée Maina Sage : elle a obtenu de l’Assemblée nationale un changement du texte initial sur la reconnaissance du fait nucléaire par l’État, modifiant le terme "contribution" par celui de "mise à contribution". "Le débat nucléaire devrait nous rassembler, il ne devrait pas y avoir de débat sémantique", a déclaré en retour le président Fritch, qui assure avoir laissé faire sa députée…
Outre les parlementaires, c’est ici même, à l’assemblée de la Polynésie française (APF), que le ton est monté au sein des représentants de la majorité pour se mettre d’accord sur la composition des commissions et, notamment, pour choisir leurs différents présidents.
 À tel point que le bruit de la création d’un nouveau groupe politique à l’APF a couru dans les couloirs. Des élus se sont émus des méthodes de management d’Édouard Fritch. Faut-il voir l’intégration d’Angelo Frebault, représentant banni du Tahoera’a, comme une réponse à ces mouvements d’humeur ? Toujours est-il qu’avec maintenant 40 représentants sur 57, le Tapura est en capacité de faire face à quelques grognements, voire à des menaces. 
Quant à l’opposition, elle se gausse. Mais est-elle également à la hauteur de ce que les citoyens attendent de leurs politiques ? Le député Tavini Moetai Brotherson partageait sur un réseau social : "Voilà donc le Tapura qui siège à l’UDI, après avoir soutenu Juppé et Fillon (Les Républicains), mais qui soutient aujourd’hui LRM aux Européennes... Mais dont un membre éminent est accessoirement secrétaire territorial des "Républicains"..." Son parti, après s’être rapproché en d’autres occasions du Parti socialiste, fait aujourd’hui cavalier seul et va même plus loin : il organise son propre scrutin, en appelant la population à déposer des bulletins faits maison "Maohi Nui" dans les urnes des élections européennes ! Quant au Tahoera'a, plutôt discret, il la joue retour au bercail, avec une demande de soutien à la liste des Républicains, après avoir soutenu, il y a deux ans, la candidate Marine Le Pen ! 
J’allais oublier, cerise sur le gâteau, l’arrivée de "The Polynesian Kingdom of Atooi", un gouvernement autoproclamé avec, à sa tête, le roi Ali’i Nui Aleka Aipoalani, qui vit à Hawaii. Les Pakumotu ne sont donc plus seuls !

Les années passent et on a l’impression de vivre toujours la même histoire, sur le fenua. Pathétique ou comique, c’est selon…

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier