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Une ville, des hommes et des chiens



Crédit photo : Tahiti Infos
Crédit photo : Tahiti Infos
Qu’est-ce qu’une ville ? Un lieu de résidence et d’activités diurnes et nocturnes différentes de celles de la campagne ? Sans doute. Et, si à la campagne, l’habitat est plutôt dispersé, en ville, la cohabitation est plus étroite entre les activités tertiaires (commerces, bureau, enseignement, restauration, cinémas, boîtes de nuit, administration, soins…) et les résidences en appartement. Tout cela dans un espace beaucoup plus restreint où se côtoient bien plus de personnes. Or plus l’espace à partager est restreint, plus grande doit être la vigilance exercée par chacun pour que cet espace commun ne se transforme pas en lieu de conflits permanents et d’insécurité. C’est pour cela que les urbanistes ont conçu entre autres, les trottoirs pour les piétons et les chaussées pour les véhicules de toutes sortes où les garer et circuler. Parfois, des commerces débordent sur les trottoirs et c’est agaçant d’avoir à éviter leurs présentoirs ressentis intempestifs sinon agressifs, tant ils contrarient nos déambulations tranquilles. On aimerait que ces présentoirs restent dans les limites des murs de leurs magasins, derrière les vitrines. Et puis on apprend qu’à Papeete, les trottoirs sont très souvent des propriétés privées offertes aux promeneurs et clients potentiels par les commerçants propriétaires. Et comme dans tout mouvement de don, un contre-don est attendu en retour de cet espace offert par le commerçant : l’achat d’un service ou d’une marchandise. Or, la présence de mendiants accompagnés de chiens, même gentils, n’incite pas le promeneur à s’attarder à la devanture. Par lâcheté sans doute, mais c’est ainsi et je ne fais pas exception, après avoir donné, on évite le regard implorant et la main quémandant une pièce ou plus. Puis, on évite la rue où l’on sait retrouver la détresse la plus dérangeante. Il n’y a plus de plaisir à traîner en ville tant la mendicité devient insistante derrière le moindre sourire que l’on a cru être de simple sympathie. Au point de ne plus avoir envie de sourire du tout de crainte d’être déçue par l’expression reçue comme un signe amical, mais évoluant en rictus incitant à l’apitoiement suivi d’un regard oblique tentant d’être culpabilisateur... et même dragueur ! Mais oui ! N’importe quoi ! À la fin, on évite la ville pour se réfugier dans les grands centres commerciaux où, si des collectes à objectifs précis sont organisées, la sollicitation quotidienne est tenue à distance.
Bien que conçue par les hommes pour eux-mêmes, il est de bon ton de dire que les villes ne favorisent guère l’épanouissement humain et encore moins celui des animaux, hormis les nuisibles : rats, cafards et autres. Ailleurs, dans bien des grandes villes du monde, la présence de chiens de compagnie est mal supportée car même tenus en laisse, toilettés et enrubannés, il faut bien qu’ils déposent leurs déjections quelque part. Et leurs maîtres, y compris les "biens sous tous rapports", les emmènent dans les rues, posant de vrais problèmes d’hygiène et de santé publique. Une de mes filles, étudiante, a même planché sur le ramassage des crottes de chien à Paris. Et partout, c’est à qui dira : "La ville n’est pas faite pour les chiens", "les chiens ne sont pas faits pour la ville."
Récemment, la mairie de Papeete a organisé la capture des chiens errants sans maîtres et des chiens de maîtres errants sans domicile fixe. Il semble que cela se soit fait sans tact ni gentillesse. À la misère matérielle, se rajoute pour ces maîtres-là, la déchirure d’avec le dernier lien amical préservé jusque-là semble-t-il. Pour autant, je ne pense pas que les agents municipaux l’aient fait de gaieté de cœur. Mais comment faire ? Comment préserver certaines activités urbaines menacées par ces présences dérangeantes de plus en plus insistantes ?
Dans mon enfance, il y avait Mathieu, que tout le monde aimait et gâtait, même quand il nous insultait parce que d’autres gosses lui avaient fait des farces qui l’avaient mis en colère. Il y avait Montagné, une clocharde ainsi nommée car elle était tombée désespérément amoureuse d’un monsieur qui portait ce nom-là. Sa spécialité était de ramasser tous les papiers qu’elle trouvait pour les accumuler dans la pièce qu’elle habitait et qui ne pouvait plus l’accueillir tant les papiers avaient pris toute la place. Lucien était le troisième larron qui parlait du nez : fa’o. Si Lucien habitait dans sa famille, Mathieu et Montagné vivaient dans la rue. En réalité, ils n’étaient pas les seuls sans domicile. D’autres vivaient sous les ponts, se cachaient la nuit pour dormir dans des lieux à l’abri des regards. Le jour, ils se présentaient aux yeux de tous, tout propres et dignes, travaillant ci et là. Certains embarquaient sur des bateaux comme matelots, descendaient dans une île où ils participaient à la récolte du coprah dans une famille ou l’autre puis repartaient ailleurs ou faisaient souche ici ou là.
Les temps ont changé, les mœurs aussi. La mendicité ne fait plus honte. Étaler sa misère n’est plus impudique. Le nombre des laissés-pour-compte augmente et les autorités ne savent que faire pour en réduire le nombre.
Si l’Europe doit faire face à la migration de la misère et des conflits du continent africain, nous avons à gérer notre migration intérieure, née de nos échecs familiaux, éducatifs, religieux, politiques et du saccage de notre environnement. Chacun de nos semblables empêtrés dans ces situations de ruptures de liens ne semble pas savoir que faire de ce qu’il ou elle a reçu de la vie. Semble absent le sentiment d’appartenance à une collectivité où ils et elles peuvent apporter de la joie et des compétences. Un jour, en sortant de la cathédrale, une amie a ramassé deux gamins que des parents offraient à qui voulait les prendre. Bien que maman de déjà trois enfants, elle les a pris. Ces gamins avaient des ascendances qui furent un temps prestigieuses côté popa’a comme côté mā’ohi. Avec son mari, elle leur offrit une autre éducation que celle de la rue où l’instinct de survie pousse à s’approprier tout ce qui passe à portée de la main. Un mendiant me l’a d’ailleurs expliqué : "Je n’ai pas honte de mendier. Moi, je ne vole pas."
Déconcertante histoire que celle d’une population à qui fut assénée l’idée de l’infériorité de sa culture ancestrale. Elle a si bien su épouser les valeurs de la société chrétienne et de la civilisation occidentale qu’elle les vit à la perfection dans tous ses travers.

Jeudi 28 Juin 2018 - écrit par Simone Grand


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Simone Grand

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"Tahiti paradis"

Des premiers explorateurs à aujourd’hui, le mythe du "Tahiti paradis" n’a pas beaucoup vieilli, il a plutôt changé de sens. De la beauté des îles, des lagons, des populations qui ont fait la réputation mondiale de la destination depuis plus de deux siècles – et qui en sont encore le principal moteur économique interne –, on est passé à un Eldorado d’une toute autre nature : celui des margoulins de tout poil et de tout horizon. Petit "pays", qui fait figure de riche dans un bassin géographique qui n’a pas encore livré toutes ses richesses, la Polynésie française a souvent été la cible d’hommes et de projets plus que douteux. À croire qu’elle n’a déjà pas assez affaire avec ceux qui y vivent…

Les vendeurs de couvertures chauffantes ont fait place à d’autres vendeurs, bien plus avisés et plus ambitieux. Je me souviens de ce projet d’une course internationale de voiliers – qui n’attirerait que des grands noms (!) – qui a fait flop, à la fin des années 1980. Mais ceci n’est rien en comparaison de ceux qui sont à deux doigts de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. À l’instar des promoteurs des "Îles flottantes", qui ont bien failli réussir leur coup (coût ?). Le gouvernement avait mordu à l’hameçon, avant de le recracher sous la pression populaire. À notre connaissance, et depuis ce désistement, les "Îles flottantes" n’ont toujours pas trouvé un lieu d’amarrage… Surprenant, pour un projet si novateur, non… ? Il faut croire qu’ailleurs dans le monde, on est un peu plus regardant.

Entre ce projet de milliardaires américains, et celui du financement du "Village tahitien" (version Flosse) par un milliardaire arabe, repoussé par le vote de la population, il faut déduire que c’est elle qui détient le bon sens. C’est peut-être pour cette raison qu’elle se montre sceptique quant aux projets plus ou moins avancés que sont le projet aquacole de Hao, dont les rendez-vous avec les investisseurs chinois ne cessent d’être repoussés, ou celui du "Village tahitien" version Fritch, dont la date des 200 jours pour la signature du protocole vient d’être dépassée. Les investisseurs néo-zélandais et samoans ne seraient-ils plus les hommes de la situation ? On n’ose croire que le maintien de Samoa sur la liste noire de l’Union européenne des paradis fiscaux y soit pour quelque chose... Il semble que les garanties financières ne soient pas au rendez-vous. On aurait certainement dû et pu se montrer plus regardant sur cet aspect lors de la candidature.

Mais à Tahiti, au paradis, on a tendance à faire un peu trop confiance et, parfois même, à n’importe qui. Vous ne me croyez pas ? Je vous invite à lire le sujet édifiant (voir page 6) sur une société condamnée en 2017 et pour laquelle le Pays offre son soutien !

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier

Luc Ollivier