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Une vision de la Nouvelle-Calédonie qui dérange

Des milliers de pages, des reportages, des forums innombrables sont consacrés au "Caillou" tandis que s’approche le référendum qui doit décider… de rien du tout, finalement. C’est l’impression que laisse un livre percutant, selon lequel le résultat de la consultation du 4 novembre serait inscrit dans un processus engagé depuis quarante ans.



Campagne pour le "non" à l'indépendance au sein du parti Calédonie Ensemble. Crédit photo : Calédonie Ensemble
Campagne pour le "non" à l'indépendance au sein du parti Calédonie Ensemble. Crédit photo : Calédonie Ensemble
Jean-Luc Mathieu, La Nouvelle-Calédonie sera-t-elle indépendante ? Analyse d’une politique publique, L’Harmattan, juillet 2018, 127 p.

Dès l’introduction, une phrase bouleverse bien des idées reçues sur la politique de l’État à l’égard des territoires du Pacifique :
"i[Alors que la colonisation se caractérise par l’exploitation de territoires lointains […] la néo-colonisation se caractérise, au contraire, par le fait que la France paye volontiers pour conserver des territoires lointains.]i"

Ceux qui croyaient (j’en étais) que la France se désintéressait de ses territoires depuis la fermeture du CEP ou, tout au moins, n’avait aucune politique cohérente, n’en reviendront pas. Certes, on avait bien noté une inflexion depuis l’élection présidentielle de 2012. Un colloque au Sénat, en janvier 2013, avait montré – comme le disait l’amiral Vichot – "i[que le Gouvernement [de François Hollande] prenait davantage en considération le Pacifique que les Gouvernements précédents]i", mais de là à imaginer que tout avait été fait depuis 1978 pour faire en sorte que le référendum de 2018 rejetât la "pleine souveraineté", il y avait un pas que nous n’étions pas prêts à admettre. Pourtant, telle est bien la thèse de J.-L. Mathieu qui, il faut bien le dire, est solidement construite, même si elle ne nous convainc pas totalement.
L’auteur montre – mais c’est une tautologie – que la colonisation dans ce qu’elle pouvait avoir de plus inadmissible était la règle en Nouvelle-Calédonie. Encore en 1972, alors que le corps électoral était majoritairement composé de Kanak, une politique délibérée des élites caldoches et du Gouvernement central voulut "blanchir" la Calédonie. Le Premier ministre Pierre Messmer, dans une directive restée célèbre, n’hésita pas à le dire ouvertement :
"i[L’immigration massive de citoyens métropolitains ou originaires des DOM devrait permettre d’éviter [une revendication nationaliste des populations autochtones] en améliorant le rapport numérique des communautés]i".

L’auteur se demande du reste comment des responsables politiques capables d’écrire de telles choses pouvaient se revendiquer du gaullisme…

Avec la venue au pouvoir de Giscard d’Estaing – et passé le gouvernement Chirac (1974-1976) – la droite se montra "plus subtile". Fut alors mise en œuvre "une politique visant à intégrer une partie des Mélanésiens au système dominant". Et sous Mitterrand alors ? J.-L. Mathieu l’affirme : pendant quarante ans, la même politique "a été poursuivie, avec les mêmes objectifs, désamorcer les revendications indépendantistes". Les formules de François Mitterrand étaient d’une "subtile imprécision" : "Sembler favorable aux revendications indépendantistes, mais ne l’affirmer en aucun cas". Rapidement, les indépendantistes se sentirent floués par un double langage. Tandis qu’Édgard Pisani était chargé de trouver un compromis entre les parties en présence, le président de la République déclara : "La France entend maintenir son rôle et sa présence stratégique dans cette partie du monde." Il annonça un "renforcement de la base militaire de Nouméa". Le plan Pisani d’une indépendance associée à la France fut mis sous le boisseau. Avec le retour de la droite au pouvoir, avec Jacques Chirac (1986-1988), prévalut "une idéologie de recolonisation systématique".
Ceux qui ont côtoyé Michel Rocard et Alain Christnacht auront quelque difficulté à suivre l’auteur quand il conclut que les accords de Matignon-Oudinot (1988) ont finalement intégré le FLNKS dans le système économique dominant. Il parle même de "capitulation de Jean-Marie Tjibaou sur l’essentiel". Les accords auraient été un "compromis-soumission". Pourtant, ceux-ci comportaient une avancée notable : la formation de cadres kanak. Mais pour J-L. Mathieu, "former des cadres, c’est les faire entrer essentiellement dans la fonction publique d’outre-mer, eu égard à ses incroyables niveaux de rémunération, c’est les insérer dans un système tordu qui lie durablement les territoires aux financements métropolitains et les éloigne de velléités indépendantistes".

Concert pour le "oui" à l'indépendance, à Dumbéa (Province Sud), le 6 octobre. Crédit photo : Pacific Research C. Nic Maclellan
Concert pour le "oui" à l'indépendance, à Dumbéa (Province Sud), le 6 octobre. Crédit photo : Pacific Research C. Nic Maclellan
Quant à l’Accord de Nouméa de 1998, il ne trouve pas davantage grâce aux yeux de l’auteur. Son défaut aurait été de prévoir après vingt ans un référendum d’autodétermination en ne proposant que l’indépendance et sans envisager une solution en cas de refus de celle-ci. Surtout, pendant ces vingt ans, les Calédoniens auront vécu dans une confortable autonomie "sans suffisante responsabilité financière", et l’auteur d’asséner que, sur le plan fiscal, "la Nouvelle-Calédonie est un véritable paradis pour les gens aisés". Jamais un Gouvernement "n’a osé revenir sur ce système tout à fait excessif", ce que la Cour des Comptes a aussi mis en évidence.
Sur un plan plus général, l’auteur dénonce la position hypocrite de l’État qui se prétend un arbitre, comme si on pouvait traiter sur un pied d’égalité dominants et dominés. Certes, des mesures positives ont été prises, sans que soit pour autant corrigé le fait que la Calédonie est une terre de profondes injustices, "chasse gardée de quelques grands groupes familiaux" et conserve une économie assistée.

De cette situation finalement assez confortable, le journal Le Monde pouvait ainsi analyser les choses :
"Pour bon nombre de Calédoniens, y compris Kanak, voter pour le projet indépendantiste, c’est aussi s’interroger sur son salaire ou sa retraite de demain, son système éducatif, sanitaire… Comment éviter un grand bond en arrière ?" (3 novembre 2017).

Les indépendantistes auraient été pris au piège, en obtenant d’eux que la question posée suscitât tant d’interrogations et conduisît nécessairement à une nette majorité de NON… ce qu’il faudra vérifier le 4 novembre.

L’auteur conclut avec pessimisme que rien ne laisse présager une situation harmonieuse dans cette collectivité où 47% des électeurs avaient choisi Marine Le Pen au second tour de la présidentielle de 2017. Il semble regretter qu’Edgard Pisani n’ait pas été suivi, sa solution d’indépendance-association lui paraissant la meilleure… à condition qu’elle rencontrât "d’authentiques décolonisateurs"… ce dont la France aurait manqué et manquerait encore.

Au-delà de l’aspect polémique de l’ouvrage, le lecteur trouvera d’intéressantes réflexions sur les sociétés d’outre-mer, donc sur la société polynésienne. Ainsi, l’article de Simone Grand du n° 390 de Tahiti-Pacifique se situait dans le même cadre, celui d’une société qui, sous le couvert de l’autonomie, a généré et/ou consolidé des inégalités. Le président Fritch, à l’ONU, l’avait aussi reconnu.

Vendredi 19 Octobre 2018 - écrit par Jean-Marc Regnault


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Opposition constructive

Le dictionnaire des synonymes vient de s’enrichir d’une nouvelle formule ! Le retournement de veste politique peut désormais être remplacé par de l’opposition constructive.
L’on doit cette nouveauté linguistique à Angelo Frebault, élu en mai dernier lors des élections territoriales sur la liste Tahoera’a, dont il fut exclu en septembre pour ne pas avoir suivi les consignes du parti lors du vote de la réforme des retraites, et qui vient de rejoindre les rangs du Tapura.
L’ancien secrétaire général de la CSTP-FO ne sera donc pas resté bien longtemps seul sur les bancs de l’assemblée puisqu’il a rejoint le parti au pouvoir. La question finalement n’est pas de savoir qui a approché l’autre, mais pourquoi le Tapura, avec sa très forte majorité, a recueilli celui que Gaston Flosse n’avait pas hésité à qualifier de "pomme pourrie" au moment de son éviction du Tahoera’a.
Le gouvernement a les mains libres pour faire passer tous ses textes à l’assemblée avec ses 39 voix, une 40e ne lui est donc pas d’une grande utilité. En seconde lecture, on peut croire qu’Édouard Fritch a fait sienne la devise du célèbre réalisateur Francis Ford Coppola : "Sois proche de tes amis et encore plus proche de tes ennemis."
En effet, les difficultés rencontrées par le gouvernement actuel en début d’année lors des annonces concernant la réforme du régime des retraites peuvent lui faire craindre d’autres mouvements d’ampleur de la rue à l’occasion des réformes à venir sur la Protection Sociale Généralisée, ou encore de la réforme du code du travail. Avoir en son sein l’un de ses anciens plus farouches opposants comme il l’a déjà fait avec un certain Pierre Frebault, ancien ministre de l’Économie d’Oscar Temaru, aujourd’hui directeur de la toute nouvelle Agence de régulation sanitaire et sociale (Arass) – chargée de piloter la politique de la santé et de la protection sociale en Polynésie – est un atout, doit-on penser. Reste à mesurer le réseau d’influence d’Angelo Frebault, renié par une grande partie du monde syndical lors de sa présence sur les listes électorales orange.
Le revers de la médaille est le risque d’apporter un peu plus de discrédit à notre classe politique, dont la cote de popularité est déjà très basse. Et les récentes gardes à vue qu’ont connues Oscar Temaru et Gaston Flosse, pour des raisons très différentes certes, ne viennent pas en redorer l’image.
Le Tapura a pris un risque, persuadé que le résultat des dernières élections le légitime en tout. En métropole, on voit comment le pouvoir s’use vite, des instituts de sondage prenne régulièrement la température ; on peut regretter qu’ici il n’y a pas de sonnette d’alarme.

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier