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Vers une nouvelle stratégie et géopolitique du Pacifique


Vendredi 19 Mai 2017 - écrit par Boris Alexandre Spasov


"On ne peut jamais écrire ce que l’on ressent vraiment. Les mots ne peuvent s’élever dans les airs avec le cœur, ils ne font que tomber sur le papier." Lao She (Artiste, écrivain 1899-1966)



Fin avril, la Chine a mis à flot son deuxième porte-avions, le premier entièrement conçu  et réalisé dans le pays. Crédit photo : Agence France-Presse
Fin avril, la Chine a mis à flot son deuxième porte-avions, le premier entièrement conçu et réalisé dans le pays. Crédit photo : Agence France-Presse
La Chine

Nous allons aborder les réalités économiques dans le Pacifique et donc parler de la Chine comme première puissance mondiale économique. Toute proportion gardée, les migrations de personnes autour de l’océan Pacifique ont toujours été sporadiques, contrairement à la Méditerranée et à l’Atlantique.
Depuis 1985, les échanges commerciaux et migrations de personnes dans le Pacifique ont dépassé en valeur et en volume les échanges autour de l’océan Atlantique. Il y a eu un basculement des anciennes réalités. L’océan Pacifique est devenu le nouveau centre du monde. De quoi parlons-nous ? Tout simplement de nouvelles réalités économiques, politiques et culturelles auxquelles nous sommes confrontés.
La Chine a eu de grandes difficultés à digérer 40 années de maoïsme dont les cadres politique et économique ont été caractérisés par du dumping, planification centrale, allocation centrale… provoquant en quelques sorte une immobilisation de la puissance chinoise.
À la mort de Mao, Tang Xiang Ping a courageusement évoqué que l’économie de la société chinoise avait vécu un traumatisme pendant les années du maoïsme et les dix dernières années de la révolution culturelle.

De nos jours, l’économie chinoise est une économie éveillée et réactive pour plusieurs raisons. C'est d'abord grâce au réveil de la Chine et à la diaspora chinoise dans le monde :
- Dès que les portes se sont entrouvertes, les fermiers se sont mis à cultiver et les autres ont fait du commerce. On observe partout le développement phénoménal de l’industrie et du commerce chinois. Car il ne suffit pas de produire, il faut aussi vendre ! Oscar Barenton, ingénieur et industriel, disait qu'il y a trois façons de se ruiner : le jeu, les femmes et les ingénieurs. Les femmes c’est la façon la plus agréable, le jeu la façon la plus rapide, les ingénieurs la façon la plus certaine. Il voulait dire par là que les personnes auto-satisfaites de leurs produits sont condamnées par l’économie. En effet ce produit, il faut qu’il y ait un consommateur qui l’achète, il faut aussi un distributeur et un réseau… Or les Chinois ont compris cela depuis longtemps, et là où on n’attend pas les Chinois, c’est là où ils sont déjà, c’est-à-dire dans les circuits de distribution.
- La diaspora chinoise, c’est-à-dire l’ensemble des compatriotes à l’extérieur de la Chine, les Chinois de l’étranger de nationalité chinoise et les Chinois vivant à l’étranger ayant choisi la nationalité du pays d’accueil, sans oublier les Chinois "d’outre-mer" région Asie.
À Hong-Kong, en Indonésie, Thaïlande et Malaisie, ils sont environ 30 millions, tandis qu’à Taïwan, 20 millions, soit plus de 50 millions de personnes. En ce qui concerne le reste du monde, la population reste difficile à évaluer.
Les Chinois achètent beaucoup d’entreprises, y compris les entreprises de deuxième zone. Pourquoi ? Parce qu’elles commandent un marché local et font partie d’un réseau de distribution qui s’adapte à la demande. Avoir accès au consommateur final permet d’écouler n’importe quoi. La réalité de la puissance économique chinoise n’est rien sans des gens qui ont talent et courage.

Talent et sourire ! Tout est évoqué dans les excellentes bandes dessinées de Morris, dessinateur belge avec Lucky Luke. Dans toute l’aventure du Grand Ouest et la construction du chemin de fer (cheval de fer), vous voyez naturellement un Chinois qui tient plusieurs rôles suivant les besoins : blanchisseur, commerçant, restaurateur, etc., il est là ! Quand on a besoin de lui et là où on ne l’attend pas. Il occupe une place centrale et sans concurrence, son rôle est pacifique. Il évite la confrontation violente et vient soigner les plaies. Il s’organise au milieu de l’organisation des autres… Bien entendu, c’est une caricature, mais à y regarder de plus près, il y a tant à dire sur cette bande dessinée.
Je vais vous faire part d’une autre observation ou plutôt d’une expérience que je viens de vivre. Avec mon véhicule, je me suis rendu dans quatre garages pour un devis de pneumatiques et parallélisme sur Papeete. Les trois premiers garages m’ont reçu d’une façon très professionnelle ; les devis oscillaient entre 112 000 et 142 000 Fcfp. Au dernier garage, à la remise du devis, j’étais un peu gêné par le montant et c’est naturellement qu’une des personnes du staff me recommande d’aller voir le "Chinois !" qui est… le quatrième garage donc ! Chez "le Chinois", on me tend un devis de 84 000 Fcfp d’une marque de pneu non connue. Après vérification, c’est un pneu qui est une sous-marque de Michelin, fabriqué en Chine avec un cahier des charges Michelin. Et naturellement, ce responsable sans que je lui demande quoi que ce soit me propose un trois fois sans frais. Cela se passe à Tahiti en 2017, mais en Europe et ailleurs, c’est identique. Indéniablement, les Chinois ont non seulement leurs réseaux, mais aussi une autre vision du commerce.

Nouvel An chinois à Tahiti. Crédit photo : Archives Tahiti Pacifique
Nouvel An chinois à Tahiti. Crédit photo : Archives Tahiti Pacifique
Le phénomène historique des Chinois à l’étranger est principalement dû à deux facteurs :
L’implantation des colonies occidentales aux XVIIIe et XIXe siècles et une migration massive des Chinois du sud dont une partie a migré à l’intérieur de la Chine où il y avait besoin de main d’œuvre dans les plantations : c’est l’époque des "coolies". L’autre partie a pris naturellement la mer pour continuer l’aventure vers d’autres mondes, échappant ainsi à une forme d’esclavage. En effet, la société chinoise depuis des millénaires est essentiellement axée sur les devoirs de l’homme. C’est donc avec le sourire que la diaspora chinoise découvre un autre fondement :
"les droits de l’homme".
Sur le plan démographique, on dénombre 1,4 milliard de Chinois aujourd’hui, uniquement en Chine. Un marché et un défi majeur, où nous pouvons être des exportateurs et où les Chinois peuvent inonder un certain nombre d’industries standardisées. Un potentiel économique gigantesque pour nous autres non asiatiques, encore faut-il appréhender ce qu’est le modèle culturel asiatique.
Quant à l’économie chinoise, on parle aujourd’hui d’hégémonie mondiale. On ne peut se déplacer, y compris dans les endroits isolés, sans rencontrer un produit provenant de Chine. La Chine inonde le monde de sa production et de sa culture. Parallèlement et paradoxalement, nous sommes entrés dans un monde de non-sens en Chine comme ailleurs sur la planète. Le responsable : la révolution du monde de l’information. En Chine, par exemple, on trouve plusieurs centaines de chaînes de télévision offrant aux Chinois une information décousue sur le monde, tout ceci relayé par satellites.
D’une façon ou d’une autre, la Chine fait partie de la globalisation mondiale. Ainsi, par le biais des nouvelles technologies, un nouveau monde pluri-polaire apparaît avec un géant chinois qui pense intégrer ses voisins pour devenir un géant asiatique. D’une certaine façon, nous y sommes déjà.
Sur le plan politique, les objectifs réels de la Chine sont assez mal identifiés, mais une chose est sûre, c’est que cela se développe sous notre regard. L’intégration mondiale de la Chine implique aussi la politique. Ce mouvement n’est pas près de s’arrêter car il n’y a pas de résistance majeure. La globalisation financière lisse les différents qui pourraient surgir ici et là. Notre capacité à résonner avec des schémas anciens va fatalement nous confronter à des surprises.
Le Pacifique Sud, il n’y pas si longtemps, était considéré par la France, les États-Unis et l’Angleterre comme un enjeu stratégique. La France, comme ses alliés, s’y est peu à peu désengagée depuis 1990 en réduisant les aides et en fermant les ambassades. Rien d’étonnant à ce que la Chine occupe dorénavant les places vacantes. La Chine possède à elle seule neuf représentations diplomatiques dans le Pacifique Sud. Plus que n’importe quel autre pays. Le Pacifique Sud est déjà sous influence de Pékin.
Les puissances occidentales, dont la France, se retirent peu à peu de l’échiquier du Pacifique, ce qui va impliquer d’ici peu de temps une présence militaire chinoise. Cette dernière développe les capacités de sa marine et avec le dernier porte-avions mis en service, il n’y a plus de doute. Les prémisses que nous sommes en train de vivre avec la "diplomatie du chéquier", le référent des liens diplomatiques, avec toutes les îles-nations du Pacifique Sud, auront obligatoirement une contrepartie.
Certaines îles se sont montrées particulièrement vénales sur les avantages économiques proposés par la Chine. Les "îles-pays" qui reconnaissent la Chine se sont vu gratifiées financièrement sur des projets d’assistance : Kiribati avec
5,5 millions de dollars, Fidji avec 4 millions de dollars et deux cargos, Vanuatu avec 9,4 millions de dollars ! En Polynésie, quelle est la nature exacte des relations avec la Chine ?
Dans ce cadre et pour contrer l’Apex (Asie Pacific Economic Cooperation), les États-Unis se sont empressés de créer le TPP (Trans-Pacific Partenariat), qui inclut dix pays du Pacifique et satellites, à l’exception de la Chine.
L’argument principal de Barack Obama a été de dire : "Si nous n’imposons pas les règles, la Chine les écrira à notre place dans la région. Nous serons alors exclus." Les moyens mis en œuvre, notamment économiques et financiers, au service d’une ambition géopolitique chinoise auront raison du TPP. L’élection de Trump, hostile à l’accord de libre-échange TPP, porte le coup de grâce de cet accord.

Le mois dernier, le président Fritch recevait une délégation d'hommes politiques chinois. Crédit photo :Présidence
Le mois dernier, le président Fritch recevait une délégation d'hommes politiques chinois. Crédit photo :Présidence
Les conséquences sont d’abord économiques : la Chine va consolider les accords de commerce régionaux afin de conserver les "marchés". Pékin va refaçonner ensuite le paysage des échanges économiques en Asie, avec le projet d’une zone de libre-échange Asie-Pacifique (FTAAP) qui vise à unir les 21 membres de l’Apex
Enfin, Pékin portera aussi le RCEP, projet d’accord de libre-échange entre l’ASEAN (Association des nations du Sud-Est asiatique) et leurs partenaires régionaux,
Australie et Inde entre autres, mais sans les États-Unis. Il faut avouer que dans le scénario évoqué, les Occidentaux ont œuvré efficacement pour ce résultat, grâce à nos "meilleurs stratèges et experts".
Le désengagement des États-Unis et de la France en Afrique a laissé une place vacante occupée par la Chine. Le désengagement des États-Unis en Amérique latine et centrale, notamment le Mexique, va laisser aussi un vide qui sera vite comblé. Le Nicaragua étudie un projet chinois de construction d’un canal reliant l’Atlantique au Pacifique pour ne plus dépendre de Panama. Par ailleurs, les Chinois régulent les marchés du minerai mondial ; le nickel en Nouvelle-Calédonie, par exemple, est dicté par les flux et les intérêts chinois…
Le désengagement de la France dans le Pacifique a pour conséquence la réduction de sa flotte de navires a minima. Aujourd’hui, sur la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna (et je ne parle pas des terres en Antarctique), il n’y a qu’une poignée de navires tous corps confondus : Douane, Affaires maritimes, Marine et Gendarmerie, avec un parc de navires vieillissant et parfois en panne. Pour la surveillance d’un territoire qui est trois fois plus grand que l’Europe !
L’enjeu de la mer dans le Pacifique est avant tout, pour le moment, l’enjeu de la pêche. C’est surtout vrai pour la Polynésie française, donc une zone de tension en perspective. La Chine, compte tenu de sa démographie, est le principal marché pour les produits de la mer et possède la plus grande flotte mondiale de navires de pêche. Une flotte estimée à quelque 3 000 à 4 000 navires, sans compter les navires-photocopies : même coque, même nom, même immatriculation et les navires de pêche clandestins. Les navires chinois sont sur toutes les mers du monde pour une pêche légale et illégale.
Les confrontations sont donc inévitables : les gardes-côtes argentins, par exemple, ont coulé récemment un bateau de pêche chinois qui était en action de pêche sur les eaux territoriales argentines. Malgré plusieurs avertissements et sommations, le navire de pêche chinois a tenté de rentrer en collision avec le navire garde-côte. L’ordre de tir a donc été donné.
Au Japon, ce sont plusieurs centaines de bateaux de pêche, parfois épaulés par les navires des gardes-côtes chinois, qui sont en action en mer de Chine. Toujours en mer de Chine, c’est l’Indonésie qui ouvre le feu sur des navires de pêche chinois. En Afrique de l’Ouest, Togo, Ghana, Côte d’Ivoire, Bénin… et le sud de l’Atlantique, les incidents sont légion. Bien entendu, les Chinois ne sont pas les seuls à piller les océans. Mais les méthodes et techniques utilisées par la flotte chinoise prennent des proportions gigantesques.
Dans ces conditions, le manque de moyens au niveau des contrôles en Polynésie française laisse, de fait, un espace vacant où pêche illégale et trafic de drogue vont se multiplier… Sinophile amateur, j’apprécie la culture et l’art chinois, ainsi que leur gastronomie, mais je comprends aussi que l’on puisse détester cette juxtaposition d’intérêts au-dessus de nos têtes.
Néanmoins, je suis convaincu que chaque incident dans le Pacifique est désormais susceptible de déclencher une escalade d’événements ayant pour finalité "le conflit". La Corée du Nord en est un exemple et un prétexte pour les deux "grandes puissances" du Pacifique.
Cette synthèse vulgarisée est quelque part frustrante dans le sens où chaque paragraphe devrait être un livre afin d’avoir une approche plus fine. Par bonheur, la bibliographie qui traite de la Chine est conséquente et je vous invite à la consulter.


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Des chaises vides aux Assises

Depuis quelques semaines, la population polynésienne est invitée à s’exprimer lors des Assises des Outre-mer. Le gouvernement central a délégué un référent qui tente de recueillir les attentes des populations, qu’elles soient à Tahiti, à Moorea ou aux Australes, en attendant d’autres archipels. Après la loi sur l'Égalité réelle des Outre-mer, l’État fait un pas de plus vers ses petits bouts de France qui participent, sous diverses formes, à sa grandeur. La première phase de cette consultation, entamée début octobre, s’est terminée la semaine dernière et force est de constater qu’elle n’a pas recueilli un franc succès. Un manque de communication ? Un désintérêt de la population sur des questions pourtant centrales ? Une méfiance envers l’État et des interlocuteurs inconnus ? Un fiu de tout ce qui touche au politique ? Certainement un mixte de ces suggestions.
Pour ceux qui ont pris la peine de se déplacer ou de faire part de leurs desiderata via un site Internet dédié (www.assisesdesoutremer.fr. ), soit environ 1 000 personnes, les thèmes abordés ont tourné autour de la santé, de la sécurité et de l’éducation, nous apprend un communiqué du haut-commissariat. Et si Jacques Wadrawane, le référent des Assises des Outre-mer pour les collectivités françaises du Pacifique, s’est dit satisfait du déroulé de cette première phase en affirmant que "les participants ont fait part de problèmes concrets, de comment améliorer les conditions de vie au quotidien", il n’a pas manqué de noter que la population avait du mal à faire le distinguo entre les compétences de l’État et celles du Pays. Et l’on reparle de manque de culture politique des Polynésiens, que nos politologues ne manquent pas de rappeler avant chaque élection, entretenu par beaucoup, et qui empêche ce peuple de penser par lui-même, de s’élever.
Si ce manque de culture politique, surtout envers celle menée depuis Paris, peut être reproché aux Polynésiens, il est juste de rappeler que les élus de l’Hexagone se montrent tout aussi incultes envers les Outre-mer. C’est pourquoi la ministre de tutelle, Annick Girardin, essaye d’insuffler un "réflexe d’outre-mer" dans les décisions de ses collègues du gouvernement.
Quant au résultat de ces Assises, "les priorités vont maintenant être déterminées, sur la base de cette première consultation. Des projets seront ensuite soumis à l’avis de la population, de mi-janvier à fin février. Puis, les propositions feront l’objet d’un Livre Bleu. Jacques Wadrawane assure que ces idées déboucheront sur des réalisations concrètes, contrairement à ce qu’on a vu dans le passé, avec les États généraux de l’Outre-mer en 2009, notamment", peut-on lire en fin de communiqué. Il manque de préciser que, pour le moment, il n’y a pas de budget réservé aux décisions qui sortiront des Assises qui, elles-mêmes, n’ont bénéficié que d’un budget très limité (72 millions de Fcfp) pour l’ensemble des territoires et collectivités.
Un recueil de doléances, mais par d’argent pour les appliquer, du moins dans un proche avenir. On verra bien si ce sont les chaises vides qui avaient raison.
Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier