Tahiti-Pacifique magazine, n° 71, mars 1997

 TAHITI à HOLLYWOOD

L'industrie du rêve cinématographique a toujours été fascinée par Tahiti et les Mers du Sud et a largement exploité le filon

par Alex W. du PREL

Photos : Collections Ed Rampell & Luis Reyes

Voici un dossier largement illustré qui fait le tour (non exhaustif) des productions cinématographiques américaines dont le sujet concerne Tahiti et ses îles.

On remarquera que la grande majorité de ces films sont l'adaptation pour l'écran de livres publiés en langue anglaise. Il est donc évident que Tahiti doit son immense notoriété cinématographique à des écrivains tels que Stevenson, Melville, Charles Nordhoff et James Norman Hall, W. Sommerset Maugham et Frederick O'Brian qui furent tous à un moment ou à un autre résidents de nos îles. Notre gouvernement rêve de développer une industrie du cinéma dans nos îles et a passé des lois de défiscalistion pour l'inciter.

Peut-être devrait-il défiscaliser aussi à 100% les écrivains qui désireraient s'y installer, comme le fait l'Irlande depuis 40 ans. Car comme le prouve bien ce dossier, sans livre il n'y a point de films.

 

Le tout premier film jamais tourné en Polynésie française le fut aux Marquises, pas à Tahiti !

C'est « Ombres Blanches dans les Mers du Sud » (1927)

Après les livres de Melville, Stevenson et London, ce furent surtout les récits de voyage de Frédérick O'Brian qui intéressèrent véritablement l'Amérique aux îles de la Polynésie. Remarquable étude de la vie aux îles Marquises vers 1900, « White Shadows in the South Seas » décrit l'introduction de la civilisation occidentale et ses effets désastreux pour la population.

La belle "Polynésienne" du film est en réalité une mexicaine, Raquel Torres. Le film fut tourné en muet mais post-synchronisé en "parlant". Il fut récompensé par l'Oscar de la meilleure cinématographie en 1928.

 

Le deuxième film fut tourné à Tahiti :

The Pagan

(le Païen), tourné en 1928, est l'histoire d'une belle métisse qui est victime de la cruauté hypocrite d'un commerçant blanc. Bien que ce soit l'un des premiers films avec son, il n'y a pas de dialogues mais uniquement des chansons et de la musique avec des panneaux expliquant l'histoire, comme dans les films muets . L'acteur principal Ramon Navarro était célèbre pour avoir joué Ben Hur dans la version de 1926. La "belle métisse" était Dorothy Janis, une américaine. (à droite)

 

Le troisième film : Tabou, tourné à Bora Bora (1931)

L'un des films les plus célèbres de l'entre-deux Guerres fut Tabu, tourné par Murnau et Flaherty à Bora Bora.

Donnons la plume à Murnau lui-même pour raconter le Bora Bora d'antan et comment il y a tourné son film. Lisez absolument !

«Voici comment une jeune fille belle comme le crépuscule, aussi retirée de l'agitation du monde que l'était la Lucy Gray de Wordsmorth, est devenue pour un seul film une étoile de cinéma et puis s'est replongée au sein de l'obscurité. Elle s'appelle Réri, une étoile du Sud, née dans les îles du Pacifique, elle a joué le principal rôle de Tabou, la légende d'amour polynésienne qu'il m'a été donné de tourner à 5.000 kilomètres d'Hollywood.

Réri vivait dans le charmant atoll de Bora Bora, éloigné d'à peu près 500 kilomètres de l'île plus connue de Tahiti. mais qui appartient au même archipel, celui des îles de la Société. C'est probablement, de toutes ces gouttes de terre parsemées sur les eaux, la seule qui ait pu demeurer autant qu'il est possible, à l'abri de la civilisation. Avant que notre petit yacht eut pénétré dans le port minuscule de Bora Bora, il y a maintenant vingt mois, les naturels n'avaient encore jamais vu même un Kodak. J'avais l'intuition que les « Tabus » de ces îles pourraient constituer le thème de mon histoire. Un Tabu n'est autre que ce que le mot tabou signifie, une interdiction jetée non point par les hommes, mais par quelque pouvoir divin. Autour de cette idée nous avions tressé avec Robert J. Flaherty une intrigue sentimentale aussi simple que possible. Je savais que nous pouvions en faire un film saisissant, si nous avions la chance de rencontrer des acteurs vraiment capables d'en vivre les événements. Où les trouver ? Parmi les indigènes et non chez les acteurs d'Hollywood, bien entendu, parce que rien ne résiste au temps traversé par la volonté et parce qu'il nous fallait toucher des sommets d'intensité dramatique que bien peu d'acteurs auraient pu atteindre.

Nous avions commencé par nous installer à Tahiti, avec notre équipement et notre état-major. De là, nous étions partis à la recherche des endroits les plus pittoresques et de leurs plus aimables habitants. Une croisière de trois mois nous promena autour de toutes les îles de la Société dans le même petit yacht sur lequel nous avions déjà traversé le Pacifique. Il s'arrêta en bien des endroits avant de demeurer à Bora Bora. Mais là je vis à l'instant que je me trouvais en présence de « mon île ». C'est une pierre précieuse au milieu de la mer immense. L'atoll n'a que quelques kilomètres de circonférence et j'en fis le tour à pied en sept heures. Sa population ne dépasse pas 1200 habitants. Les indigènes n'y connaissent presque rien du monde extérieur. Ils y vivent sans pudeur un jeu perpétuel.

Je fus frappé par leur blancheur. Ce sont de purs Polynésiens sans trace de mélange. Leurs cheveux sont lisses et bouclés, leur peau aussi peu colorée que le permettent des conditions d'existence qui aboutissent à une nudité presque complète sous le soleil tropical. En outre ils comptent parmi les plus beaux et les plus courageux des habitants qui peuplent les îles de la Société. Avant que les Français n'y pénétrassent, Bora Bora était le centre d'un petit royaume d'îlots parce que sa population était la plus crainte, la plus parfaite physiquement et comptait les meilleurs guerriers des alentours.

Pendant que nous cherchions Bora Bora, nous faisions des essais avec des douzaines de jeunes Polynésiennes afin d'en trouver une à qui nous puissions confier le principal rôle. Je trouvai de grandes beautés, des beautés qui me surprirent, mais on en comptait bien peu qui fussent capables de paraître devant l'appareil de prise de vues. Puis à Bora Bora, nous entendîmes parler de Réri, une véritable fille des îles, dont tout le monde louait le charme et la modestie. Mais elle se trouvait précisément dans un autre atoll, de telle façon qu'il nous fallut attendre son retour.

De même qu'à première vue j'avais su que je me trouvais en présence de mon île, de même j'avais découvert mon étoile aussitôt que j'aperçus Réri. Elle n'avait que seize ans, mais possédait un type exquis de beauté juvénile. Jamais auparavant je n'avais vu d'aussi beaux traits, un aussi joli teint et par-dessus tout d'aussi admirables dents. Sa peau est une olive douce. C'est une aussi belle femme que les plus accomplies des filles d'Hollywood, avec la petite exception qu'elle présente cette légère platitude du visage qui caractérise les races océaniennes. Un peu plus tard, je trouvai Matahi, un gracieux garçon de la côte qui s'adaptait naturellement au rôle masculin. C'était le meilleur nageur de l'endroit et il a presque montré plus d'intelligence que Réri.

J'emmenai les jeunes gens à l'intérieur de l'île et leur imposai des répétitions quotidiennes jusqu'à ce qu'ils sussent dans les moindres détails ce qu'ils avaient à faire. Ils devaient se conduire aussi naturellement que dans leur vie de tous les jours, avec juste les modifications sentimentales que je leur indiquais. Je commençai le film et ils s'affirmèrent comme les plus naturels des acteurs. Un point sur lequel je me permets d insister et qui prouve leur ingénuité, aussi peu vraisemblable qu'elle paraisse : c'est que, à quelques exceptions près, je doute qu'ils aient su se trouver dans la situation de « tenir un rôle ». Ils considéraient les appareils comme des sortes d'ornements religieux. Nous leur semblions peut-être un peu au-dessus du niveau humain, comme des êtres capables de suggérer le plaisir ou la tristesse. Après six mois de travail ils avaient exécuté des scènes en tous points remarquables. Par ailleurs, je ne montrai pas à Réri les passages qu'elle interprétait avant la fin du film. Alors, vous n'auriez jamais vu personne d'aussi naïf et d'aussi timide. Elle manifestait une telle honte, qu'elle dissimulait son visage dans ses bras lorsque la lumière revint.

Puis, je m'en fus montrer mon Ïuvre au monde, laissant Réri continuer sa vie d'insoucieuse jeune fille polynésienne, au sein de sa famille, nouant d'innocentes intrigues avec ses amoureux d'enfance. Tôt ou tard elle se mariera.

F.W. Murnau

Extrait de La revue du Cinéma, N°21, 1931.

 

La Mutinerie sur le Bounty, première version(1935)

Si Tahiti est devenu un sujet favori pour les films américains, c'est surtout grâce à deux écrivains américains installés à Tahiti, Charles Nordhoff et James Norman Hall, qui produisirent des livres, ensemble ou séparément, lesquels servirent de base pour les scénarios. La trilogie basée sur la mutinerie sur le navire "Bounty" est le plus célèbre et dès 1937, la MGM filmait la première version avec Clark Gable en Fletcher Christian et Mamo Clark, une américaine, en Maimiti. Bien que quelques scènes furent tournées à Tahiti où l'on embaucha 2500 Tahitiens de tout âge pendant quelques semaines, l'essentiel du film fut tourné sur l'île de Catalina au large de Los Angeles avec des pirogues importées de hawaii.

 

"Never the Twain Shall Meet" et "Bird of paradise", du Tahiti "made in Hawaii" (1931 et 1932)

La majorité des films se situant dans le Pacifique Sud fut tourné à Hawaii, dans le Pacifique Nord car les réalisateurs se rendirent compte que ces îles avaient la même végétation que les nôtres. Le scénario était assez standard : un marin européen tombe amoureux d'une belle Polynésienne (généralement interprété par une mexicaine) et leur idylle se termine en désastre.

L'un des plus remarquables et plus populaires fut "Bird of Paradise" (Oiseau du Paradis) dans lequel Dolores Del Rio saute à la fin du film dans le cratère d'un volcan. (à droite).

 

Hurricane, première version (1937)

"l'Ouragan" est la mise à l'écran d'un livre de Nordhoff et Hall inspiré par les aventures vécus par les Paumotu lors des grands cyclones de 1903 et 1906. Bien que le film se passe aux Tuamotu, John Ford tourna ce film en studio à Hollywood, en ajoutant des scènes d'extérieur, quelques séquences de paysages filmées aux Samoa,

C'est le premier film des "Mers du Sud" où apparaissent Dorothy Lamour et Jon Hall, lesquels deviendront pour le monde entier de cette époque le cliché des "Polynésiens" qui vivent des tragédies grecques dans leurs îles.

 

Son of Fury (1942)

Inévitablement, il fallait que Tyrone Power, grand séducteur de Hollywood, tombe amoureux d'une "vahine", en l'occurence Mlle Gene Tierney. Le film fut réalisé à 100% dans les studios de la 20th Century Fox de Hollywood.

 

Aloma of The South Seas (1941) un Tahiti "Made in Porto Rico"

Après le succès de "Hurricane", les producteurs décidèrent de faire un autre film avec Dorothy Lamour (née Kaumayer à la Nouvelle Orléans, pour l'état civil) et Jon Hall, lequel déclare dans sa biographie avoir grandi à Tahiti et être né d'une mère polynésienne (?). Ce film sera "Aloma of the South Seas" .

Là, au lieu d'un cyclone, c'est un volcan qui va détruire une île et tous ses habitants, sauf les amoureux et leurs copains, bien sûr.

Ce film fut tourné en studio à Hollywood, et les scènes extérieures à Porto-Rico, aux Antilles !

 

"L'envouté"

(1941)

Paul Gauguin devait inévitablement intéresser Hollywood, surtout que Somerset Maugham avait écrit un classique sur la vie et la mort du grand peintre.

Ata, la Tahitienne, fut jouée par Elena Verdugo (encore une hispanique !) et George Sanders interpréta Gauguin.

Tout fut filmé dans les studios de United Artists où même un village tahitien entier fut construit.

 

The Tuttles of Tahiti (1942)

Encore un film à très grand succès basé sur le livre de Nordhoff et Hall "No More Gas" ("En panne d'essence", jamais traduit en français) ave Charles Laughton et, bien sûr, Jon Hall. Ce film qui décrit les anecdotes amusantes de la vie à Tahiti fut immensément populaire pendant la guerre aux USA.

 

South of Tahiti (1941)

est une vaste bêtise (avec des tigres dans nos îles) et des Polynésiennes mexicaines (Maria Montez).

 

Drums of Tahiti (1953)

autre grand navet en trois dimensions, c'est le récit d'un Américain qui délivre (en 1877 !!!) la reine Pomare des méchants Français. Tourné à 100% à Hollywood.

 

Bird of Paradise (1951)

Remake du film de 1932 avec Debra Paget et Louis Jourdan. Tout fut filmé à Hawaii bien que l'action est supposée se passer à Raiatea.

C'estun film magnifique.

 

Made in BORA BORA

Après TABU en 1931, Bora Bora sera oublié jusqu'en 1958 par Hollywood lorsque Cinerama South Sea Adventure viendra tourner une séquence avec Ramine Allen-Buchin (à gauche) en vedette. Ramine est aujourd'hui la maman du peintre Maui Seaman.

 

En 1962, quelques scènes de la Mutinerie sur le Bounty avec Marlon Brando seront tournées sur l'île,

 

puis en 1963 "Tiko et le Requin " de la MGM avec des acteurs Hawaiiens. (à droite).

 

En 1978, Dino de Laurentiis envahira l'île avec ses cinéastes et ses millions de dollars pendant un an pour y réaliser deux films :

- une nouvelle version de "Hurricane" ("L'ouragan") commencée par Roman Polansky et terminé par Jan Troel, avec Mia Farrow et le Hawaiien Dayton Ka'ne en vedettes (à gauche). De nombreux locaux furent engagés comme acteurs (Nick Rutgers et Nancy Hall -fille de James Norman Hall-, à droite avec Max von Sydow et Mia Farrow). Sachez aussi que le caporal Morrah, le féroce "marine" qui pourchassait sans relâche les héros du film n'était autre qu'un certain Alex W. du Prel. Là se trouve peut-être une des raisons pour lesquelles le film ne fut pas un succèsÉ

-Puis, utilisant la même équipe et une partie des décors (on avait construit une réplique de la ville de Pago Pago dans la baie de Pofai), de Laurentiis tourna rapidement "Beyond the Reef", aussi nommé "The Boy and the Shark" avec Dayton Ka'ne et la Tahitienne Keahi Farden (à gauche). Ce film fut un retentissant succèsÉ en Italie.

Vers 1980, un autre petit film fut tourné sur le Motu Tapu de Bora Bora. Nous l'oublierons car c'était un film porno italien.

 

Les acteurs tahitiens célèbres à Hollywood

Anna Chevalier, alias Reri, bien sûr pour son rôle dans Tabu. Elle tourna pendant huit ans à Hollywood, notamment avec John Hall dans "Hurricane", version 1937, avant de rentrer à Tahiti

Charles MAUU (à droite) aura le rôle principal dans "Pagan Love Song" (1950) avec Esther Williams.

Jocelyn LAGARDE reste une légende à Hollywood pour sa performance magnifique dans le film "Hawaii" où elle interprète le rôle de la reine Malama. (à gauche : elle accueille les premiers missionnaires). Seule tahitienne à avoir eu cet honneur, elle fut nominée pour l'Oscar du meilleur second rôle en 1966.

Tarita TERIIPAIA, joua le rôle de Maimiti avec Marlon Brando dans la seconde version des Mutinés du Bounty. Sa beauté, sa modestie et son talent lui assuraient une brillante carrière à Hollywood, mais hélas, comme Marlon avait décidé de se la réserver, il sabota la choseÉ

Jon HALL, de son vrai nom Charles Loeher (Lochey ?) est, selon sa biographie « le fils d'une Tahitienne [Charlotte Frida Gooding, fille de Lovina Chapman] et d'un ancien champion de patins à glace, qui grandit à TahitiÉ».

Il représenta entre 1937 et 1955 "l'homme au pare'u" pour ses innombrables films des Mers du Sud.

 

"L'île Enchantée" (1958) est basé sur le roman "Typee" de Herman Melville et se situe donc aux îles Marquises. Il fut filmé au Mexique. Les yeux bleus de l'actrice Jane Powell la rendent bien peu polynésienne.

 

"Donavan's Reef" (1963) est supposé se passer à Tahiti après la guerre, mais fut filmé sur l'île de Kauai à Hawaii. John Wayne, Lee Marvin et Dorothy Lamour en furent les acteurs.

 

Troisième version de la "Bounty", filmée en 1984 à Moorea avec Mel Gibson dans le rôle de Fletcher Christian et Anthony Hopkins dans celui du capitaine Blight.

 

Et Bien sûr il y eut la seconde version de la "Mutinerie sur le Bounty" avec Marlon Brando et Tarita Teriipaia, filmée en 1962 à Tahiti et Bora Bora, un film au budget inépuisable qui fut le premier choc de Tahiti avec la modernité (lire TPM N° 46).

 

Dernier film de Hollywood réalisé chez nous :

"A Love Affair", un mélo sans importance tourné a Moorea en 1994 par et avec Warren Beatty et sa femme Annette Bening.

Dans la presse hollywoodienne, Moorea fut alors qualifiée de « plus belle île du monde », pas moins.

Merci.