Tahiti-Pacifique magazine, n° 76, août 1997

 TRESSAGES des ILES AUSTRALES

Par Pierre Verin

Voici un texte des années 60 qui décrit avec précision l'art du tressage des îles Australes. Ce qui est fantastique avec cet article, paru dans le bulletin de la Société des Etudes océaniennes en 1969, est qu'il est aujourd'hui, plus de 30 ans plus tard, toujours tout à fait d'actualité puisque cet artisanat est plus vivace que jamais.

 

Lors d'un séjour dans l'île de Rurutu, nous avons pu recueillir une série de vanneries qui comprend des objets traditionnels (nattes et paniers), mais aussi des objets traduisant des besoins d'importation européenne (chapeaux, sacs) ou modifiés par ces influences occidentales. (1)

Les matériaux mis à profit par les artisanes sont, le plus fréquemment, les feuilles du pandanus inerme, mais aussi le bambou et les palmes de cocotier pour les paniers, ainsi que l'écorce de la stipe de ce même cocotier pour les ouvrages à éléments très fins dits « vannerie de Manihiki ».

Dans les villages des Australes occidentales (îles de Rurutu et de Rimatara) la préparation des feuilles de pandanus nécessite un travail important auquel contribuent les femmes et les enfants, les pandaneraies forment de véritables plantations autour des villages et poussent dans les sols les plus infertiles.

Il convient de noter que les plantes inermes qui les composent sont quelque peu différentes de la variété épineuse connue en français sous le nom de vacquois qui sert à confectionner les tuiles végétales (rauoro) des toits des cases mais est impropre à la vannerie, car il risquerait de blesser les doigts des tresseuses.

Le pandanus inerme vert (pa'eore ota) est sectionné à l'aide d'un coupe-coupe, puis mis à sécher (tara'i maro) sous les vérandas des maisons environ trois semaines. Les feuilles allongées, une fois desséchées, sont enroulées (pipita) par 7 ou 8. Ainsi préparées, elles peuvent être exportées vers d'autres îles ou les tresseuses sont démunies de ce matériau, mais le plus souvent elles sont stockées pour alimenter le travail local.

Les rouleaux bien secs doivent être ensuite aplatis avec la lame d'un couteau (pa'u'u i te tipi) puis refendus (pi'ae) en cinq ou six brins ('u'a) d'égale largeur. Ce sont ces brins qui forment les éléments des nappes de vannerie, des nattes, des paniers et des coiffures.

Le plus souvent, I'entrecroisement est d'un type très simple, se rattachant à ce que l'on appelle «le tissé». L'entrecroisement des brins est dans les nattes du genre « un pris, un sauté » et la variété provient surtout des formes. Les pièces sont, soit rectangulaires, à l'extrémité arrondie, soit circulaires (fig. 5). Cependant, des fantaisies apparaissent aussi par rapport à l'entrecroisement simple appelé localement panapana.

En effet, le bord laisse dépasser les extrémités des brins qui sont frangés aux ciseaux ou bien repliés après tressage complet (fig. 3). Un élément de variété est aussi introduit lorsqu'on combine les gros brins à l'intérieur avec les plus fins sur le pourtour. Il est, en outre, fréquent que des nattes soient faites de manière entièrement ajourée ou qu'elles incluent des sillons ou des espaces à jours (fig. 3), ce qui rompt heureusement la monotonie de la pièce.

La vannerie ajourée connue localement sous le nom de « moulin » (car les brins vont en sens divergents) pourrait être une innovation venue d'Europe.

Les nattes faites en petits brins (peu'e orara'i) ou en gros éléments de pandanus ont jusqu'à 7 pieds de longueur et nécessitent au moins trois jours de travail. Un modèle de natte simplifiée à gros brins mais de petite surface est très demandé à Papeete par les Tahitiens et les Européens pour la table.

La confection des chapeaux demande un peu plus d'habileté. Le début de l'ébauche (papani) est à cinq ou six brins dans chaque sens entrecroisés perpendiculairement. Lorsque le fond est terminé, il faut descendre le travail ('a'apou) le long des bords verticaux d'une forme en bois (a'era) puis reprendre horizontalement les visières ('a'apare). Les entrecroisements utilisés peuvent être très variés (trois pris, un sauté ou deux-un, deux-trois, trois-trois). La figure 2 représente une série de papani. Celui de la pièce "A" est destiné à devenir une natte de table ; en revanche, les autres sont destinés à des chapeaux. Celui de "B" est un spécimen de « vannerie de Manihiki » caractérisé à la fois par la finesse du matériau et de l'entrecroisement des brins. Ceux-ci proviennent de l'écorce de la stipe du cocotier (niau'pu) bouillie dans l'eau (tunu i te va'i), aplatie au couteau et puis séchée.

Il faut au moins trois jours pour faire un chapeau de Manihiki. Ceux-ci très recherchés en Océanie coûtent 1500 francs Pacifique pièce et sont portés par les pasteurs et autres notabilités.

Il existe quelques vanneries, nattes essentiellement décorées avec des couleurs (apupure). Notamment, on utilise la sève violette très tenace des 'ei (Musa Fehi), mais elles deviennent rares.

Le raphia et les joncs sont certainement des matériaux qui se teignent facilement. Ce qui n'est peut-être pas le cas du pandanus. Ceci explique pourquoi la vannerie polynésienne est assez rarement teintée.

La série des quatre paniers (fig. i et 4) faits à Rurutu est très diverse ; la figure 1 copie des formes européennes et sa solidité est assurée par la présence d'une nappe double à gros brins de pandanus.

Le panier de la figure 4-"C" est en bambou, matériau bien familier aux populations des autres régions malayo-polynésiennes. Le modèle est à entrecroisement en diagonale trois pris, trois sautés. Il sert à transporter les taros arrachés dans les tarodières. Les figures des pièces 4 "A" et "B" sont des objets très simples faits avec une seule palme de cocotier. Ils sont très faciles à confectionner et sont prêts d'ailleurs en quelques minutes sur-le-champ lorsqu'on éprouve le besoin de transporter quelque chose ; la simplicité de la fabrication explique d'ailleurs qu'à Tahiti, où l'artisanat traditionnel a disparu, cet objet soit encore fait et employé couramment.

Similitude à Madagascar

Le panier rond (oini) en palme de cocotier est courant sur certaines côtes de Madagascar. Nous l'avons nous-mêmes retrouvé à Irodo, au sud de Diégo-Suarez où il porte le nom de lombo.

En observant à Tananarive ces modestes Ïuvres artisanales venues depuis les rives les plus lointaines du monde indo-océanien, les visiteurs malgaches ne se sont pas sentis dépaysés. Peut-être ont-ils ressenti en présence de ces témoignages la communauté de civilisation qu'ils partagent, même si l'odyssée de leurs ancêtres et celle des Polynésiens ont conduit les deux peuples, issus d'un tronc commun jadis enraciné dans l'Asie du Sud-Est, en des directions opposées, vers une expansion qui a failli faire perdre à ses participants la conscience de leur unité linguistique et culturelle.

Pierre Vérin

(1969)

(à cette époque professeur à la Faculté des lettres et Sciences Humaines de Madagascar).

 

Avec l'aimable permission de l'auteur