Tahiti-Pacifique magazine, n° 77, septembre 1997
Voici 10 ANS :
"Sorcières de Salem" aux Tuamotu
Prise de folie mystique, une partie de la population de l'atoll de Faaite avait jeté six personnes au bûcher
par Denis HERRMANN
Le choc fut terrible ce lundi 7 septembre 1987 lorsque la population de Tahiti apprit qu'un drame atroce s'était déroulé quelques jours auparavant sur l'atoll de Faaite aux Tuamotu centre. Six personnes avaient été brûlées vives sur un bûcher, comme du temps de l'Inquisition, et cela au nom du Seigneur. Comment une population accueillante et douce a-t-elle pu sombrer dans une folie collective ?
Tout commenca avec l'arrivée sur l'île de trois «prêtresses» catholiques se réclamant du Renouveau Charismatique, une nouvelle "formile" de la doctrine de l'Eglise catholique introduite à Tahiti en 1982 lors d'une monumentale "messe des malades" où nombre de "guérisons miraculeuses" furent effectuées. Ce "renouveau" était une des réponses de l'Eglise de Rome face aux prédicateurs évangélistes et de sectes qui trouvaient des adeptes parmi la jeunesse catholique. Ainsi trois jeunes femmes furent envoyées dans les atolls afin d'organiser des veillées de prières, surtout destinées aux jeunes et le trio sema bien vite le chaos sur un atoll paisible où la population vivait calme et sereine en l'absence de toute autorité locale (le maire, comme tant d'autres des îles, se trouvait à Papeete). Les "évangélisatrices" multiplièrent les veillées de prières en y mêlant promesses de miracles et en invoquant des menaces de calamités aussi fantaisistes qu'improbables. Ils eurent tôt fait de jeter le trouble dans les esprits d'une population simple, honnête, mais trop crédule.
Leur visite fut de courte durée. Trois jours après leur venue, Sylvia et ses deux consÏurs continuèrent leur voyage, vers Fakarava cette fois-ci, laissant la population de Faaite sous le choc de leurs paroles. En effet, après ces quelques jours d'intense endoctrinement, une partie de la population fut convaincue que le "Diable" se trouvait sur l'île et qu'il fallait à tout prix l'en déloger.
Le maire absent, aucune véritable autorité ne se trouvait sur place afin de ramener le calme et la raison dans des esprits qui avaient soudain perdu tout discernement. Des jeunes âgés de 20 à 30 ans, lesquels s'étaient vus confier une "mission divine" par les trois "prêtresses", se mirent en quête de chasser le "diable". Mais comment le débusquer ? Un regard fuyant ou une phrase mal prononcée devinrent vite des "indices" qui firent que Ioane Harris, premier adjoint au maire, âgé de 35 ans, fut déclaré "possédé". Le brave homme fut emmené de force dans la petite église du village où on lui administra des coups et autres tortures afin d'exorciser "le diable qui se trouvait en lui". Cierges enfoncés dans la gorge, purification par l'eau de mer, etc., des actes d'une sauvagerie telle qu'en plein vingtième siècle, ce village des Tuamotu replongea soudain au cÏur du Moyen âge où les hérétiques subissaient les mêmes traitements avant de finir jetés au bûcher. Le calvaire de Ioane Harris allait durer plusieurs jours sera suivi par celui de cinq autres personnes.
Les jours suivants, la chasse "à l'hérétique" se poursuivit de plus belle dans les rues de Faaite où d'autres "possédés" furent débusqués, torturés et finalement jetés dans les flammes d'un bûcher dressé sur la place du village, tout à côté de la petite église centenaire. Le brasier fut alimenté deux jours et deux nuits. Tautu Tokoragi, 47 ans, fut la seconde victime. L'hystérie collective s'étant développée, Syrenia Teata, 46 ans et Simone Pai 43 ans, sÏurs du maire délégué, furent également jetées sur le bûcher, l'une d'elles par son propre fils. Puis ce fut au tour de Huri Pai, 43 ans, d'être exorcisé par des bains de mer, des coups et des pieux enfoncés dans la gorge, avant de finir brûlé vif. On imagine aisément la terreur qui s'était emparée des autres habitants du village, lesquels se cachaient et évitaient de se faire remarquer. Une institutrice du village eu beaucoup de chance, car les jeunes pris de folie s'approchèrent pour la chercher, mais au dernier moment jetèrent leur dévolu sur Huatea Rangivaru, âgé de 43 ans, la dernière victime de ces atrocités.
L'alerte donnée
Le 2 septembre alors que les actes de barbarie prenaient une tournure dramatique et se poursuivaient sur l'île, le catéchiste Tehiva Paul réussit à joindre par radiotéléphone le père Hubert Coppenrath à Papeete en lui disant qu'il se passait « des choses très graves » et qu'il fallait qu'il vienne rapidement.
Interloqué, le Père Hubert tenta d'en savoir plus, lorsque Paul lui annonça qu'ils avaient attaché une victime à un poteau et qu'ils allaient la brûler. L'homme d'église ordonna de relâcher Tautu Tokoragi et, pour donner plus de poids à cet argument, il annonça sa venue dans l'île, ignorant qu'une personne avait déjà péri brûlée sur le bûcher.
Le lendemain matin 3 septembre, accompagné du maire de Faaite à Fakarava, ils rejoignirent Faaite en bateau. A peine pied à terre, ils apprirent alors l'atroce nouvelle, ignorait encore que les jeunes venus les accueillir avaient l'intention de tuer et de brûler aussi le maire. La tension retomba dès que le père Hubert prit la parole, mais l'irréparable avait été commis.
Un choc immense
Mais l'alerte officielle ne fut donné que quelques jours plus tard, le 4 septembre par un médecin de passage. En tournée, il interrogea la population en quête d'une explication sur la présence d'un immense tas de cendres au centre de la place du village. Ayant appris la terrible tragédie, il prévint les autorités de Papeete, puis tout alla très vite. Les enquêteurs arrivèrent immédiatement à l'aide d'un hélicoptère qui transportait aussi un médecin légiste. Ce dernier ne put identifier que de minuscules fragments d'os humains calcinés, preuve de la chaleur extrêmement intense du bûcher. Alors que les révélations sur cette atoll pris d'une folie collective abasourdit la population polynésienne tout entière et que les médias internationaux évoquaient ce dramatique fait divers, les gendarmes et le juge Gatti, chargé de l'instruction, recueillirent sur place les premiers témoignages. Dans la foulée, plusieurs personnes furent interpellées et expédiées sur Papeete avant d'être écrouées à la prison de Nuutania. Pas moins de 24 jeunes, âgés de 20 à 30 ans et représentant un tiers de la population adulte mais aussi l'ensemble des travailleurs de l'île, furent ainsi détenus en attendant d'être jugés par la cour d'assises. L'affaire révéla la fragilité des esprits de ces populations qui vivent encore à l'écart des tumultes de la capitale et qui portent à la religion une écoute particulière.
Le procès
Le Diable avait-il fait escale à Faaite en ce début de septembre 1987 ? Cette grave question fut bien entendu au centre des débats d'un procès d'assises qui se tint en mars 1990, plus de deux ans après les faits, procès qui fut l'occasion de se pencher sur la responsabilité que pouvait avoir l'Eglise et dont les responsables, Monseigneur Coppenrath en tête, témoignèrent, avouant même qu'en un certain sens, il fallait là reconnaître un échec de l'Eglise. Le procès fut à plus d'un titre exemplaire car de nombreux facteurs devaient être pris en considération, telle celui consistant à faire payer le prix du sang aux meurtriers tout en recherchant à savoir si ces derniers avaient agi sous la coup de la folie. Si cela était le cas, devaient-ils être déclarés coupables et ainsi subir les foudres de la loi des hommes ?
Les avocats de la défense s'employèrent à faire de cette notion de l'article 64 du code pénal (de l'époque) leur cheval de bataille. Au delà du procès lui même qui devait aboutir à des sanctions, la cour d'assises dut prendre en compte l'aspect social de cette affaire, car la détention de ces 24 jeunes hommes, pères de famille mettait dangereusement en péril tout l'équilibre social et économique de cette petite île qui ne vit que du coprah et de la pêche. Des peines de prison furent prononcées à l'issue de ces deux semaines de débats, mais beaucoup des auteurs de ce drame de Faaite repartirent sur leur atoll. Là, la honte fut sans doute la pire des sanctions pour ces hommes qui avaient perdu, un court moment, toute notion de réalité en ce début du mois de septembre... voici dix ans.
Depuis, l'atoll s'est heureusement ouvert au 20ème siècle : un émetteur relais de télévision a été installé et une piste d'aviation a été construite.
Denis HERRMANN
Religion intense en Polynésie française
Si les derniers cas d'anthropophagie ont été observés aux îles Marquises dans les années 1920, les relations entre la religion et les croyances diaboliques et autres tupapa'u ont souvent émaillé la vie des Polynésiens. A Raiatea en 1928, c'est un jeune homme atteint de troubles mentaux qui avait ainsi péri brûlé alors qu'un Tahua voulait l'exorciser après l'avoir couché et ligoté sur un lit brûlant de miri et de ma'a pape.
Les prêtres ont également payé un lourd tribu à ces croyances d'un autre âge. Au début des années 50, un pasteur fut tué à Fetuna, Raiatea. En 1957, un diacre fut assassiné à Maupiti. En 1962 Raiatea fut secouée par une affaire de cette sorte, de même qu'à Bora Bora où un autre pasteur trouva la mort. Plus tard en 1967, des pratiques d'exorcisme se sont déroulées à Huahine et en avril 1987 dans la vallée de la Tipaerui à Tahiti : une famille tenta de se débarrasser de mauvais esprits ayant envahi leur fare en y mettent le feu, puis en s'immolant pour se débarrasser de l'empreinte du Malin.
D'autres histoires parviennent de temps en temps aux oreilles de la population, mais restent le plus souvent confidentielles. Il s'agit là généralement de profanations des tombes d'ancêtres et de brûler leurs restes afin qu'ils ne nuisent plus aux vivants, comme cela fut encore récemment le cas aux Tuamotu.
D.H.