Tahiti-Pacifique magazine, n° 81, janvier 1998

 IMMERSION OCEANIQUE des DECHETS URBAINS

par Francis ROUGERIE, océanographe

1997 n'a pas vu la résolution du grave problème écologique que posent les ordures dans nos îles, bien au contraire . Quand enfin nos dirigeants vont-ils se tourner vers la solution océanique, la seule possible à long terme ?

Du fait de leur faible superficie et de leur entrée tardive -mais enthousiaste- dans la société de consommation, les petites îles océaniques sont confrontées à un problème grandissant de gestion de leurs déchets. L'essentiel de ces déchets provient de marchandises importées, et comme la Polynésie possède un des niveaux de vie parmi les plus élevés des archipels du Pacifique, les flux importés se chiffrent en dizaines de milliers de tonnes par an sous forme de véhicules, électroménager, nourriture etc. A court ou moyen terme tout cela finit en déchets que les municipalités tentent héroïquement de stocker dans des dépotoirs théoriquement contrôlés, mais dont on sait qu'ils enlaidissent les vallées, polluent les rivières, les nappes phréatique et les lagons.

Premier essai à 5 milliards

Résoudre le problème des ordures ménagères de Tahiti était déjà une forte priorité voici une décennie et le choix du SITOM (Syndicat Intercommunal de Traitement des Ordures Ménagères) se porta sur la construction d'une usine d'incinération-méthanisation par la société Tamaraa-Nui ("le grand nettoyage") selon le procédé Valorga expérimenté à Amiens. Construite dans la vallée de Tipaerui, l'usine commença à recevoir et à traiter des ordures en juillet 1991, et c'est peu de dire que les choses allèrent de mal en pis... Fin 1993, à la suite de multiples dysfonctionnements internes, de plaintes et de manifestations des riverains contre diverses formes de pollutions, l'usine fut fermée par les pouvoirs publics et promise au démantèlement. (Cf. Tahiti-Pacifique N°25, mai 1993).

Ce choix technocratique contestable, car nécessitant un pilotage très délicat du bioréacteur et mal adapté aux contraintes de l'île (en termes de nature et humidité des déchets, régime des pluies, inversions thermiques de l'atmosphère...) avait donc abouti à gonfler encore plus la montagne de déchets et à creuser un trou de 5 milliards Fcfp dans les finances publiques. A la "décharge" (si on peut dire !) des décideurs de l'époque, il est vrai que le choix d'une incinération totale avec un taux nul de nuisances, aurait coûté 3 à 4 fois plus cher et n'aurait pas non plus réglé le problème des épaves (carcasses de voitures, électroménager...). Les îles océaniennes sont elles donc condamnées à être ensevelies sous leurs propres déchets ?

Solution au fond de l'océan

Comme les lecteurs de ce magazine ne l'ignorent pas (N°27, juillet 1993 et N°35, mars 1994) il existe une possibilité de se débarrasser des déchets urbains en les immergeant jusqu'au fond de l'océan : il s'agit de créer un dépotoir océanique par plusieurs kilomètres de profondeur, et non évidemment de jeter en vrac des déchets à la mer. Pour ce faire :

-les ordures ramassées par les camions bennes sont directement déchargées dans une presse à ordure ménagère qui les comprime fortement ; une presse peut traiter plusieurs dizaines de tonnes à l'heure et fournir des balles d'une tonne cerclées avec du fil métallique

-les balles ainsi formées sont ensuite chargées dans une barge équipée d'une "benne abyssale" qui recueille également les jus de pressage

-la barge part au proche large, sur des fonds d'au moins 3 kilomètres de profondeur où se trouve la zone choisie comme dépotoir abyssal

-la benne est immergée jusqu'à une profondeur d'au moins 500 mètres par déroulement de son câble porteur (immersion après ouverture de panneaux de fond ou par glissement par l'arrière de la barge)

-les balles d'ordures sont automatiquement larguées et continuent leur descente jusque sur le sédiment vaseux du fond où elles tendront à s'enfouir.

La surpression subie par les balles d'ordures pendant leur descente (50 kg/cm2 à 500m de profondeur) garantit, et c'est le point clef du procédé, qu'elles ne pourront pas remonter vers la surface où même se déliter de manière notable. On réalise ainsi un enfouissement définitif dans le milieu abyssal, domaine des hautes pressions et des basses températures et à très faible activité biologique.

Moindre mal écologique

Pour ceux qui pourraient trouver choquant qu'un océanographe propose d'utiliser ainsi le fond de l'océan, rappelons que tous les procédés de traitement des ordures ont leurs inconvénients : l'incinération dégage du gaz carbonique et des gaz toxiques, l'enfouissement à terre prend de la place et affecte les nappes phréatiques, le rejet en mer (très pratiqué le long du littoral américain) des boues issues des dépotoirs salit les zones côtières etc. Il n'existe pas de solution miracle universelle mais un impératif commun de minimiser les nuisances en prenant en compte les spécificités régionales.

Rappelons aussi que l'océan contient déjà, sous forme dissoute ou particulaire, d'énormes quantités de tous les éléments qui peuvent se trouver dans les ordures ménagères et que l'on peut classer en deux grandes catégories

-les métaux et verres : ils sont également émis par le volcanisme sous-marin, d'ailleurs très actif à proximité de Tahiti à plusieurs kilomètres de profondeur (et donc invisible depuis la surface) ; des métaux peuvent s'accumuler en milliards de tonnes sur les plaines abyssales sous forme de nodules polymétalliques riches en fer, cuivre, manganèse etc.

-les matières organiques : le fond de l'océan en reçoit en grande quantité sous forme de plancton mort et d'organismes de toute taille, du poisson de quelques grammes à la baleine de 30 tonnes.

Le total de ce qui se dépose ainsi naturellement sur les sédiments du fond de l'océan chaque année est énorme, le seul apport par les fleuves étant estimé à 20 milliards de tonnes par an.

Il est donc évident que la création d'un dépotoir abyssal recevant les déchets de 200 000 personnes (de l'ordre de une tonne par personne et par an) représentera un supplément absolument négligeable pour le bassin Pacifique. Cela n'exclue pas l'intérêt de faire un suivi scientifique et technique de la zone de rejet, ne serait ce que pour connaître précisément la vitesse d'enfouissement des balles d'ordures dans les vases abyssales.

Loi et opinion publique

Grâce à la Convention de Londres de 1980 (London Dumping Convention), les rejets en mer sont codifiés et certains sont interdits dans la mesure où ils contiennent des substances toxiques ou radioactives. Les déchets ménagers n'entrent évidemment pas dans cette catégorie et leur immersion en mer est autorisée à condition que ce soit sous forme de balles compactées pouvant se déposer sur le fond, comme le précise un rapport de l'UNESCO (Reports and Studies N° 16, critères scientifiques pour la sélection des sites de dépôts d'ordures en mer, Imco 1982). La Convention de Nouméa signée en 1990 reprend pour le Pacifique Sud les termes de la Convention de Londres et ne saurait donc être opposable à notre projet. Ceci dit, il est évident qu'un gros effort d'information et d'explication doit être fourni en parallèle à la mise en place de la solution océanique, ainsi que l'avait fait le CESC de Polynésie en juin 1993 (Rapport N° 83). On insistera en particulier sur la petitesse des îles et la fragilité des lagons, à comparer à la superficie du Pacifique, sa profondeur et sa capacité à recevoir de façon naturelle d'énormes quantités de substances d'origines vivantes ou minérales. Il faudra également rappeler que de toute façon l'océan est déjà fortement mis à contribution par l'homme et qu'étant le point bas de la planète il en est le réceptacle ultime, en particulier pour les effluents urbains ou industriels rejetés par des émissaires débouchant à mi profondeur (50 à 300 mètres) au large d'un nombre croissant de villes côtières, mer Méditerranée inclus. On peut aussi noter que la flotte mondiale, civile et militaire, continue à jeter ses ordures (compactées ou pas) par dessus bord, ce qui représente plusieurs millions de tonnes par an, sans espoir réaliste d'amélioration à court terme d'un procédé vieux comme l'humanité (et qui était évidemment très utilisé en Polynésie)

Et bien mieux que l'océan de surface dont la dimension économique et culturelle doit être absolument préservée, l'océan profond et son plancher abyssal constituent en fait une deuxième planète, plus vaste que celle qui est émergée : elle est donc apte à pouvoir recevoir une fraction de ce que l'homme ne peut traiter ou recycler à terre, et ceci sans risque de modifier son équilibre séculaire.

Francis ROUGERIE

Centre scientifique de Monaco

 

Immersion de carcasses compressées

Par décision du gouvernement territorial, une première immersion de carcasses compressées à eu lieu au proche large de Tahiti en octobre 97, sur des fonds de 3,5 kms., ce qui a permis de débarrasser l'île de plus d'un millier d'épaves de voitures et autres "monstres " électroménagers. La poursuite de cette opération de salubrité publique devrait permettre de restaurer de nombreuses vallées et décharges sauvages au bénéfice des populations qui y vivent et des touristes à venir. Et si quelques débris peuvent flotter en surface, que pèsent-ils comparés aux 6 millions de tonnes par an rejetés par la flotte mondiale ? Il reste maintenant à souhaiter que la solution océanique fasse l'objet d'une approche globale et que soit lancé un pré-projet encadré par un cahier des charges et un échéancier ; alors à quand les premiers tests de faisabilité de la filière "presse à ordures ménagères-benne océanique" ? F.R.