Tahiti-Pacifique magazine, n° 82, février 1998
Hubert Haddad dans le collimateur de la justice
Le quotidien Le Monde du 16 janvier révéla que Hubert Haddad, homme d'affaires proche du PS et des milieux politiques de Tahiti, est soupçonné de surfacturation et avait, fin décembre 1997, été placé en détention provisoire et en examen pour « abus de biens sociaux et recel ».
« Dans un rapport daté du 5 mars 1996, poursuit le grand quotidien de Paris, la brigade financière avait dressé "un premier inventaire de villes importantes pour lesquelles les frais d'impression du bulletin municipal sont hors de proportion, ce qui pourrait révéler qu'elles ont bénéficié du système de surfacturation", énumérant les collectivités de Limoges, Châteauroux, le conseil général de la Haute-Vienne, Saint-Herblain, Issoudum, Beauvais et Albi. Les enquêteurs s'interrogent aussi sur des mouvements de fonds considérés comme suspects entre la SARL Publications extérieures et les sociétés USA Global Link et Publi-Pacific, également animées par M. Haddad et immatriculées à Tahiti. Une secrétaire aurait admis avoir établi de " fausses écritures comptables" afin de dissimuler des comptes courants débiteurs -à hauteur de 1,5 millions FF- dont l'utilisateur pourrait avoir été M. Haddad. Ce dernier aurait en outre retiré des comptes de la société quelque 750 000 FF en espèces, entre janvier et juillet 1994, correspondant, selon lui, aux sommes qu'il avait investies pour contribuer à son redressement. Publications extérieures a été placé en liquidation judiciaire en février 1995.»
Habitué à Tahiti
Mais Hubert Haddad est aussi un habitué des antichambres du pouvoir à Tahiti. Créateur de "l'Organisation française des relations extérieures sociales" (OFRES), un nom pompeux pour une officine publicitaire qui dissimulait en vérité une vaste "pompe à finances" proche du Parti socialiste d'antan et dont le nom fut continuellement cité dans les "affaires" à la fin des années 80, notamment lors du scandale du "Carrefour du développement", dans les années 90, puis encore cette année lors de la récente "affaire" concernant l'Association de Recherche contre le Cancer, l'ARC de M. Crozemarie.
A Tahiti, M. Haddad et sa OFRES se sont d'abord illustrés en 1983 en montant des abribus publicitaires pour la mairie de Papeete, ou encore en réalisant les journaux municipaux de Jean Juventin, d'Emile Vernaudon, même un bulletin patronné par le haut-commissariat. En 1984, l'OFRES-Tahiti devint la "Publi Pacific" et obtint l'exclusivité de la régie publicitaire de RFO-télé Tahiti (qu'elle détient toujours aujourd'hui). On nagea à l'époque en plein feuilleton politique lorsque le gouvernement de M. Flosse, alors ennemi de M. Haddad, empêcha d'abord l'installation des abribus normalisés "banlieue de Paris" le long des routes territoriales de Tahiti pour ensuite faire voter par l'assemblée territoriale une taxe de 25% sur la diffusion des messages publicitaires de RFO, monopole de M. Haddad.
La brouille entre le président Flosse et le supposé financier du parti socialiste ne durera pourtant pas bien longtemps. Les ennemis d'hier deviendront vite amis. Tant et si bien qu'en janvier 1985, la taxe de la pub télévisée est vite réduite à 10%, et dès février, Hubert Haddad, qui a entre temps créé les "Éditions Publicitaires du Pacifique" (EPP, autrement dénommée "société Boucaya"), obtient la réalisation de la revue officielle du gouvernement, "Hau Fenua" et sa régie publicitaire.
Arguments convainquants
Une régie des plus lucratives, puisqu'en septembre 1986, avec trois numéros parus, la publicité avait déjà rapporté 45 millions Fcfp (2,5 millions FF) de recettes publicitaires à Haddad. EPP avait des arguments très "convaincants" auprès des annonceurs, à tel point que de grosses sociétés de Tahiti ont élevé le ton face à ce qu'elles considéraient être du "racket". En effet, outre une lettre d'accréditation signée de la main du président Flosse, EPP disposait de démarcheurs peu scrupuleux qui auraient menacé avec des contrôles fiscaux ceux qui ne comprenaient pas "l'opportunité offerte", ce que le ministre des Finances Patrick Peaucellier dut vite dénoncer dans les médias.
En 1987, Jacky Teuira devient président du territoire en remplacement de M. Flosse, trop occupé par son poste de secrétaire d'Etat au Pacifique Sud. Le 31 mars 1987, M. Haddad et sa SNC Boucaya et Cie signent avec le nouveau président Teuira un contrat "en vue de l'édition d'une revue du Gouvernement de la Polynésie française", la revue "Hau Fenua" pour une durée de deux années, à raison de 4 magazines par an.
"Jackpot" de 76 millionsÉ
Hélas pour M. Haddad, Jacky Teuira sera remplacé après les émeutes d'octobre et le "putsch" de décembre 1987 par Alexandre Léontieff. Un des premiers actes de Léontieff, (il faut le noter), sera de dénoncer, sans indemnité, la convention liant la Présidence à la société éditrice de "Hau Fenua". Il faudra attendre 1991, le retour de M. Flosse au pouvoir, pour que la société EPP de M. Haddad porte un contentieux devant le Tribunal administratif, lequel, en décembre 1992, estime que la convention passée est nulle car viciée et que sa résiliation ne saurait donc donner lieu à aucune indemnisation après avoir souligné qu' « en contradiction avec le statut d'autonomie interne de 1984, le président du Territoire signataire n'avait jamais été habilité par le Conseil des ministres pour signer le contrat » et que comme le contrat impliquait une somme supérieure à 6,3 millions Fcfp (350.000 FF) celui-ci aurait dû faire l'objet d'un appel d'offres, surtout que « l'objet du marché était une mission de service public, à savoir la politique d'information du gouvernement du Territoire.»
Malgré une démarche en appel administratif à Paris qui n'aboutira jamais, M. Haddad va pourtant obtenir un vrai jackpot de la Présidence de Tahiti, un "dédommagement" de 76.133.752 Fcfp (4.187.775 FF, lire TPM N° 60 pour les détails).
Épuis annuaire du téléphone
Puis, en 1996, La société Publi-Pacific de M. Haddad obtiendra en plus de l'OPT (office des postes et télécommunications de Polynésie française) la régie exclusive pour l'annuaire officiel du téléphone, ceci au grand étonnement de beaucoup de monde car Hubert Haddad est un concurrent direct de cet office à travers sa société de "callback" USA Global Link, c.a.d. un de ces « vampires du téléphone », comme l'explique le vice-président et ministre des Postes, Edouard Fritch.
A la mi- 1997 et peu après la parution d'un éditorial encenseur et dithyrambique à son sujet dans un quotidien de Tahiti, nous avions brièvement rencontré M. Haddad, un personnage plein de charme et de persuasion. Entre autres, il nous déclara alors en souriant et devant témoin « qu'il y a un beau coup à faire dans la perle », qu'il s'y préparait car il désire « aider la Polynésie à retrousser ses manches. » Pour l'instant, la brigade financière de Paris a peut-être mis un bémol à ces plans, mais il semble certain que nous le reverrons bientôt à Papeete car, nous a-t-il expliqué, il « gagne toujours ses procès » et que pour réussir cela, « il faut toujours prendre les meilleurs avocats, même s'ils sont très chers » !
Alex W. du PREL
Sources : Le Monde du 16/01 et archives TPM.