Tahiti-Pacifique magazine, n° 83, mars 1998

 Un nouveau "Watergate" à Tahiti

La Présidence cambriole et copie les secrets d'un avocat

Le respect des lois, des règles démocratiques et la rigueur morale semblent parfois avoir disparu parmi une certaine élite dans nos îles, surtout pour ceux qui constituent le "cercle du pouvoir". L' "affaire des coffre-forts" où Vincent Tei et un employé de la Présidence avaient ému le bon peuple de Tahiti en 1991 en était déjà un triste exemple.

Or l'aventure que vient de vivre Maître Jean-Dominique des Arcis, docteur en Droit et avocat à Raiatea et Papeete, est tout aussi cocasse et tout aussi étonnante. Lisez par vous même :

En mai 1997, Me des Arcis a une ultime querelle avec sa concubine de longue date, Marie-Jo, une Métropolitaine qui supporte mal la vie isolée dans les îles. Le couple se sépare et l'avocat remet une somme assez conséquente pour permettre à son "ex" de refaire sa vie. Il part en France plaider des affaires, mais la dame, qui garde toujours la maison pendant son absence, accepte mal son "éviction" et, fierté féminine oblige, décide de se venger de maître des Arcis, lequel est l'avocat de nombreux adversaires du président Flosse (le tenancier de tripot "Hombo", Alexandre Léontieff, Radio Tefana et le parti indépendantiste Tavini Huiraatira).

« On est preneur »

Elle en trouve l'occasion lors d'une conversation avec un "homme de Président" où, comme par hasard, on se met à parler des dossiers et informations "sensibles" de l'homme de loi. Ceux-ci peuvent, selon son interlocuteur, intéresser la Présidence de Tahiti. L'homme la rappelle quelques jours plus tard et lui explique qu'en haut lieu on est "preneur" et qu'en remerciement, on lui donnera accès à un poste de fonctionnaire, le Nirvana à Tahiti. Ainsi, Marcel Tuihani, chef de cabinet de M. Flosse, va réserver par fax à Air Tahiti le 31 mai deux billets aller-retour Papeete-Raiatea pour Madame Marie-Jo "Vienah" (un alias) et un certain Roland Aritai, "spécialiste" de ce genre de choses. Arrivé au domicile de l'avocat, le sieur Aritai aurait alors démonté le disque dur de l'ordinateur et aidé Marie-Jo a remplir des sacs avec plus de 40 kilos de dossiers "intéressants". De retour à Papeete, ils remettent ces documents à Jean Prunet, directeur de cabinet du président Flosse, lequel les aurait fait photocopier au siège du parti politique Tahoera'a Huiraatira (RPR local, parti de M. Flosse), dans la rue d'en face. Le disque dur de l'ordinateur est confié à un spécialiste qui en extraira même et surtout les fichiers effacés.

Le lendemain, les dossiers reprennent l'avion pour Raiatea où ils sont remis en place peu avant le retour de Paris de l'avocat. Mais il manque le disque dur de l'ordinateur. Marie-Jo jettera donc celui-ci dans un fossé du domaine agricole de Faaroa et déclarera par la suite à Me des Arcis que l'ordinateur a été volé. Ne soupçonnant rien des agissements de son ex-compagne, il n'en pensera pas plus et déposera une plainte de routine à la gendarmerie. Il faut préciser ici que M. Flosse était absent du territoire lors du cambriolage.

Barbouze alcoolique

Hélas pour la Présidence, son "spécialiste", aime bien "picoler" et lorsqu'il se retrouve dans les brumes alcooliques, ce "barbouze" territorial aime encore plus se vanter de ses exploits à la "James Bond" auprès de ses compagnons de boisson. Tahiti étant un village, la cause véritable de la disparition de son ordinateur sera ainsi révélée à M° des Arcis qui relancera le 28 octobre une plainte à la gendarmerie de Raiatea.

Entre-temps, Marie-Jo dut attendre la "récompense" pour sa trahison. D'abord, le 28 août, un certain "Jacky" de la Présidence lui rend visite à Raiatea, l'invite à déjeuner au restaurant "Te Moana Iti" d'Uturoa et lui offre 50 000 Fcfp (2250FF) en échange d'e l'écriture et de la signature d'une lettre sous la dictée d'un juriste de la Présidence, contre son "ex" et de nature à influer sur une affaire en cours d'instruction. Marie-Jo refusa.

Poste temporaire

Sa "récompense" viendra en octobre. Bien que n'ayant même pas le bac, Marie-Jo sera nommée "institutrice suppléante" à l'école Arue 2 grâce à un arrêté ministériel du 14 novembre 1997, nomination prenant effet le 28 octobre bien qu'elle ait été payée à compter du 12 octobre. En réalité, elle travaillera au collège de Punaauia pour y faire du "relationnel" avec les élèves.

Voici donc une autre filière, un autre "plan de carrière" révélé à notre jeunesse pour accéder à un poste de fonctionnaire : trahir son concubin ou sa famille si celle-ci porte ombre à la politique de Président ! Et pour récompenser une telle trahison, on vous confiera la formation de nos jeunes, peut-être pour leur expliquer les "valeurs morales" que notre gouvernement encourageÉ Bravo !

Mais Marie-Jo découvre vite que son emploi est limité à deux mois et demi. Elle se sent trahie. Cette fois-ci, pour se venger et peut-être suite à des remords, elle retourna voir son ancien compagnon et lui avoua tous les détails de cette affaire, même ses deux rencontres avec M. Flosse, une fois à l'hôtel Princesse Heiata (dortoir de la Présidence à Pirae) fin septembre, une autre fois à sa résidence de Raiatea, accompagnée de sa fille de 7 ans. Le fait que dorénavant la petite crie « Maman, maman, y'a ton copain à la télé » lorsque le président Flosse apparaît au journal télévisé confirme les dires de la dame, laquelle avance aussi que Gaston Flosse se serait déclaré « ébahi » par l'exactitude des détails (numéros de comptes, mouvement de fonds, dit-on) dans les informations trouvées sur le disque dur de l'avocat.

Forte de toutes ses informations et preuves &emdash;copies du billet d'avion réservé par la présidence sous un faux nom, du supplément de bagage aussi sous ce faux nom, &emdash; Marie-Jo ira spontanément se présenter à la brigade de recherches de la gendarmerie pour y raconter son "aventure" et c'est le 30 janvier que cette brigade de recherche fera la surprise d'une perquisition à la Présidence en y interrogeant le personnel de cabinet du président Flosse. A la mi-février, on affirme que beaucoup des acteurs auraient avoué leur participation à ce roman d'espionnage de bas étage, ce qui fait que l'enquête-et peut-être l'instruction- avancent avec célérité.

Les professionnels du service de sécurité de la Présidence, lesquels avaient été tenus à l'écart de cette cuisine politico-criminelle concocté à l'intérieur de la "bulle magique du pouvoir" clame (avec justesse) son innocence totale dans cette affaire menée par « des amateurs.»

Mis à part un petit encadré cryptique publié dans un quotidien et inspiré par un communiqué de la Présidence qui suivit la perquisition, le "silence radio" sera maintenu dans les grands médias, notamment RFO qui ne diffusa pas en français une interview de Me des Arcis réalisée par une de ses équipes. Pourtant cette affaire qui touche les plus hautes sphères du pouvoir polynésien est un peu l'équivalent local des perquisitions de chez Roland Dumas en France, et l'on connaît les manchettes de journaux et les nombreux sujets d'enquêtes de télévisions qu'elles ont suscitées.

"Oubliettes" ?

En effet, l'affaire est grave, car il semble que dans le cercle du pouvoir de Tahiti, certains se sentent au-dessus des lois. Ce qui fait que M° des Arcis, indigné, écrive « dans tout pays démocratique où la presse est libre, un tel "viol" d'un cabinet d'avocat aurait suscité la stupeur et l'émotionÉ L'avocat reste et sera toujours le rempart contre la dictature, le défenseur des libertés. Les procès politiques sont de cela la démonstration éclatanteÉ Peut-on tolérer que le secret professionnel de l'avocat soit ainsi bafoué, la vérité ainsi étouffée ? Des coquins dans les allées du pouvoir violent impunément ce secret, bénéficiant de l'obscurantisme et de l'obscurité qu'entretiennent une presse aux ordres.É

« A qui profite ce "crime" ? A qui profite cette censure ? C'est vrai qu'on n'instruit pas sur la place publique, mais dans le secret d'un cabinet à l'abri des rumeurs. Mais ce secret ne transforme-t-il pas parfois, grâce à la complicité d'une presse soumise ces cabinets en oubliettes, en culs de basses fosses où l'on enterre des vérités que les puissants ne veulent pas entendre, ne veulent pas que le peuple entende. Il ne s'agit pas ici de débat démocratique, mais d'actes de voyous, commis sous l'égide de responsables politiques qui n'ont pas hésité ici à porter atteinte à l'inviolabilité d'un cabinet d'avocat en recourant à des procédés de basse police. »

Certaines sources disent que ce dossier « sensible » pourrait être prochainement "dépaysé", mais selon d'autres, « rien n'est moins sûr.»

Sera-t-il "enterré" comme d'autres affaires l'ont été trop souvent dans notre passé nucléaire ?

L'avenir nous le dira.

Une enquête

d'Alex W. du PREL