Tahiti-Pacifique magazine, n° 88, août 1998

 L' "affaire Miss Monde" : autre péripétie du « paradoxe tahitien »

Ce fut le grand battage médiatique en France et à Tahiti :

Eric Morley, le président international du Comité Miss Monde à Londres, expliquait dans un télégramme à Madame Geneviève de Fontenay qu' « il attendait Miss France et non Miss Tahiti » pour représenter la France au con-cours de Miss Monde aux Seychelles car, explique-t-il, « Tahiti, comme Macao, Hong Kong, Gibraltar etc., etc., son considérés comme des pays séparés selon les normes de Miss Monde.»

Ah, que l'indignation fut grande ! Quoi ? Hinano Teanotoga, la ravissante Miss Tahiti qui est aussi troisième dauphine de Miss France, ne serait pas française ? L'affaire, devenue politique remonta au niveau ministériel où Jean-Jack Queyranne, ministre des Dom-tom prit sa belle plume pour expliquer au sieur Morley qu'il « ne doute pas que vous ayez été mal informé. Je tiens à vous préciser que Tahiti est la principale île de la Polynésie française et fait partie intégrante de la République française. Mademoiselle Teanotoga est de nationalité française et à ce titre, elle peut représenter notre pays dans toutes les compétitions. »

La démarche du ministre d'Etat sera suivie quelques jours plus tard par une "émouvante" lettre du président du gouvernement de Tahiti, Gaston Flosse, dans laquelle celui-ci rappelle pourquoi les Tahitiens sont 100% français :

« ÉJe ne peux que déplorer une telle position, d'autant que vous auriez déclaré que « Tahiti, comme Macao, Hong Kong, Gibraltar » serait considéré comme un pays séparé ». Je vous confirme que Mlle Hinano Teanotoga, comme toutes les Polynésiennes et tous les Polynésiens, dispose d'un seul passeport et que ce passeport est français. Elle était fière de représenter la Polynésie à Paris comme l'aurait fait une jeune fille de Lorraine, elle serait fière de représenter la France aux Seychelles. Nous sommes Polynésiens et Français. Le sang que nos grand-parents ont versé à l'occasion de la seconde guerre mondiale, au sein du célèbre bataillon du Pacifique, pour la libération de notre pays, en atteste tout comme, à chaque élection, la population renouvelle, dans sa grande majorité, son attachement à la République et à ses valeurs universelles.

Nous disposons bien sûr d'une autonomie et de compétences nous permettant de maîtriser les leviers de notre développement, mais ce développement a toujours été conçu au sein de la Nation française. (É) En attendant, je vous prie de bien vouloir reconsidérer votre position. Hinano est française. Je vous demande de lui permettre de tenter sa chance, et celle de la France.»

Ensuite, pour expliquer cette « scandaleuse ingérence » du terrible et britannique [Jeanne d'Arc, où es-tu ?] Mister Morley, certains médias l'accusèrent même de vouloir cacher là une basse raison de gros sous : il ne rechercherait qu'un autre droit d'inscription, 4750 livres sterling. Ah ! Le pingre, ! Ah ! L'avare !

Mémoire courte

Pourtant, si l'on a un peu de mémoire, on peut expliquer la perplexité de Mr Morley. En effet, en 1994 se présentait à son concours une certaine Vaea Olanda, Miss Tahiti de son état, puis en 1995 une autre demoiselle Timeri Baudry, toujours Miss Tahiti et enfin en 1996 la ravissante Hinerava Hiro, encore Miss Tahiti et toujours en concurrence directe avec la Miss France présentées par Madame de Fontenay. Son étonnement face à cette subite apparition de Miss Tahiti transformée en Miss France est donc compréhensible.

Car la lettre du président Flosse "oublie" bien facilement que ces trois années là, son propre gouvernement accordait au Comité Miss Tahiti une subvention d'un million Fcfp (55 000FF) pour que Miss Tahiti puisse se présenter au concours Miss Monde. En effet, « Pourquoi se contenter de Miss France ? » nous expliquait en janvier 1996 Dominique Pétras, présidente du Comité Miss Tahiti (Lire TPM N°58, "Guerre pour les Miss"), qu'avec « la bénédiction du gouvernement », présenter Miss Tahiti à l'élection de Miss Monde était important, même si cela signifiait la rupture avec le Comité Miss France de Madame de Fontenay : « Comme on élit une Tahitienne Miss France tous les 20 ans, on ne pouvait pas attendre » précisa même Mlle Pétras. Ce qui est faux, car trois Miss Tahiti furent élues Miss France ces 20 années passées, dont Tilda Fuller qui refusa le titre de Miss France en 1980 pour celui de Miss Outre-mer car elle ne voulait pas s'absenter de son île pendant un an.

Mlle Pétras précisait alors même que « tourner le dos à Miss Monde, c'est un "luxe" que nous ne pouvons pas nous permettre, surtout en période de relance du tourisme... Nous avons besoin d'investir pour redorer l'image de notre pays à l'étranger, d'être présents à toutes les manifestations internationales... Le Comité Miss France n'a rien à perdre en laissant Tahiti participer au concours de Miss Monde, au contraire... »

Vengeance ?

Après le fiasco de mademoiselle Hinerava Hiro en 1996 qui se fit voler tous ses bagages et bijoux en Inde et suite surtout à la misérable pseudo-élection "Miss France" du sieur Parmentier dans une minable boîte de nuit parisienne, ce fut la grande réconciliation entre le Comité Miss Tahiti et Mme de Fontenay.

Par contre, il est de notoriété publique dans le monde international des concours de beauté que les relations entre Eric Morley et Geneviève de Fontenay ont toujours été plus ou moins tendues, un fait compréhensible car la présidente du Comité Miss France est connue pour être une dame "avec du caractère" qui a une aversion pour tout ce qui n'est pas parfait. Et Mr. Morley, tout aussi perfectionniste, règne avec la même main de fer sur son organisation. Qu'il y ait alors des "clashs" entre ces deux fortes personnalités est donc tout à fait normal. On pourrait alors même se demander si la présentation de notre superbe Hinano tahitienne ne serait pas une petite revanche de Mme de Fontenay qui montre ainsi à l'organisation Miss Monde : « Voyez, j'ai récupéré Miss Tahiti, celle que vous m'aviez jadis chipé ! Na ! »

"Grand écart"

Par contre, on est en droit de s'étonner que le président Flosse puisse « déplorer » le classement par Eric Morley de Tahiti en tant que "pays séparé". En effet, depuis huit ans, le gouvernement ne fait-il pas toutes les contorsions imaginables pour donner à la Polynésie française « une impression de pays indépendant », soit par son drapeau, son hymne, son ordre de Tahiti Nui, son "service des relations extérieure", par les prérogatives du nouveau statut de 1995 et surtout par sa participation en tant qu'Etat "séparé" aux Jeux olympiques, à la Coupe du Monde de football et aux compétitions internationales athlétiques. Mais encore, lors de réunions au sommet du PIDP, de la CPS et du Forum, à Suva, Papeete, Nouméa comme à Rarotonga, la Polynésie française ne se présente-t-elle pas uniquement comme « Tahiti Nui », bannissant l'adjectif "français" de ses bristols et papiers à lettre ? Un comportement qui a déjà indigné certains ministres de la République présents à ces réunions. Et, toujours dans la même logique, le président Flosse n'est-il pas présentement en train de négocier fiévreusement avec Paris pour obtenir, telle la Nouvelle-Calédonie, une "citoyenneté" spécifique pour la population de la Polynésie française ?

Alors, écrire ensuite que Tahiti c'est "comme la Lorraine" est donc vraiment "fort de café" et certains sont en droit de se demander si nous ne vivons pas dans une époque où l'hypocrisie triompheÉ

En toute évidence, cette "affaire Miss Monde" met une fois de plus en exergue le "grand écart" du président Flosse en ce qui concerne les relations Tahiti-Métropole, ce que nous avons déjà appelé le « paradoxe tahitien » : à Tahiti, nous sommes fiers d'être "polynésiens"É mais aussi 100% français, oui &emdash;« surtout le 29 du mois » comme dit cyniquement Jacques Lafleur&emdash;, bien évidemment lorsque la France gagne la coupe du Monde de football et, aujourd'hui, lorsque la « Nation française » veut se faire représenter par une jeune beauté de chez nous au concours de Miss Monde.

 

Alex W. du PREL