Tahiti-Pacifique magazine, n° 90, octobre 1998

 Les fantastiques grands voyages des Polynésiens

Texte et toutes illustrations : Herb Kawainui Kâne

Traduction : Jacques Decottignies & Alex. W. du Prel

Voici un dossier que nous préparions depuis longtemps avec notre cher et regretté ami Etienne Tepariitaipari Anuu (dit Teparii). Hélas, il nous quitta subitement avant d'avoir eu le temps de le réaliser. Heureusement, un autre Polynésien prend la relève, et non des moindres puisqu'il s'agit de Herb Kane, le célèbre artiste hawaiien et père de la pirogue Hokule'a, lequel peint si bien ses ancêtres polynésiens qu'il a souvent été copié ou imité à Tahiti. Ainsi, grâce à lui, les jeunes et les moins jeunes de notre territoire pourront mieux apprécier ce fabuleux passé qui est le leur.

Lorsqu'on se penche sur l'histoire des anciens peuples insulaires du Pacifique, la première question que l'on se pose est celle-ci : « Comment ont-ils réussi à réaliser tant d'exploits si fabuleux avec si peu de moyens ? »

En effet, voici un peu plus de deux siècles encore, les Polynésiens vivaient toujours à "l'âge de pierre" car ils ne connaissaient même pas les métaux. On peut également les qualifier de "pré-lettrés" car ils n'avaient pas d'alphabet. Le système numérique arabe et l'invention de la roue ne leur étaient pas parvenus et, s'étant installés sur des îles sans argile, ils avaient oublié l'art de la poterie de leurs ancêtres les Proto-polynésiens. Pourtant, sans tous les objets et outils que nous considérons aujourd'hui essentiels et avec le peu de ressources matérielles que leur offrait l'environnement d'îles isolées, ils réussirent à se transformer en explorateurs du plus vaste océan de la planète. Surtout, ces Polynésiens réussirent à se projeter au-delà de la simple survie îlienne tels des Mélanésiens, pour arriver à fonder une civilisation d'une richesse, d'une étendue et d'une complexité absolument inouïe, au point de subjuguer d'admiration leurs premiers visiteurs européens.

Hélas, Une grande partie de ce que nous aimerions savoir sur ces hommes et leur culture a été perdue suite à « l'impact fatal » de la rencontre avec la société occidentale, mais aussi en raison du goût coutumier pour le mystère des Polynésiens. Ainsi, la vaste majorité des informations qui nous restent à leur sujet s'entoure d'une incertitude séduisante, rendue floue à travers l'objectif de notre vision moderne et déformée par les fantasmes et les embellissements que le monde occidental a inventé sur leur passé. On en sait pourtant suffisamment sur les Polynésiens pour y voir une civilisation qui apparaît aujourd'hui étrange et lointaine. Hélas, c'est tout un monde qui disparut à jamais après que les vagues du changement commencèrent à déferler sur nos berges.

Découvertes

Les Polynésiens arrivèrent depuis les rives de l'Asie dans de grandes pirogues doubles pour explorer le sud, l'est et le nord d'un océan qui n'avait jamais vu d'êtres humains. Naviguant sous des vents inconnus, ramant dans des régions sans vent, bravant la haute mer et ses tempêtes, ils s'obstinèrent à y trouver de nouvelles terres, jusqu'aux îles les plus isolées et perdues. Derrière eux s'étendaient les îles du Pacifique occidental découvertes par leurs ancêtres plusieurs siècles auparavant. En observant les oiseaux migrateurs qui se rassemblent chaque année pour s'envoler vers l'est ou le nord, ils ont pu en déduire qu'il devait exister des terres dans ces directions.

Leur vaisseau spatial était la pirogue de haute mer, construite uniquement avec des outils en pierre, en os ou en coquillage, assemblée par des lanières de fibres tressées et mue par une voilure en nattes tressées. Ces pirogues de haute mer, assez solides pour parcourir des milliers de kilomètres, assez flexibles pour ne pas être brisées par les tempêtes, étaient le produit technologique le plus raffiné d'une civilisation qui ne connaissait pas le métal.

Sous des longitudes et des latitudes inconnues, elles étaient secouées par de forts vents d'est dominants. Quand la mer passait au dessus des francs-bords, ces marins devaient écoper. Quand les rafales de vent déchiraient les voiles, ils les réparaient. Les lanières qui se détendaient sous le choc des vagues étaient retendues ou remplacées. Quand l'eau potable ou la nourriture venait à manquer, ils survivaient de maigres rations. Et ils enduraient et savaient endurer, car ils étaient les enfants de Tangaroa, l'esprit de la mer, et de Tane, Tu, Rongo, ces puissants Esprits de la nature et plus vieux ancêtres de ce peuple, ainsi que de tous les habitants de l'univers. Tout ceci à une époque, voici plusieurs milliers d'années, où les civilisations d'Europe et d'Afrique n'osaient que naviguer en vue de la présence rassurante de la terre ferme, alors que les Polynésiens affrontaient la haute mer et l'inconnu, leur univers propre et unique, sans crainte apparente. Il faudra attendre un millier d'années pour que dans un autre océan, les Vikings, osent enfin s'aventurer loin des côtes européennes.

Voyageant en flottes avec seul le mugissement des conques pour maintenir, la nuit, les pirogues groupées, naviguant sous la voûte étoilée du ciel austral et boréal, louvoyant pour contourner de forts alizés, après un voyage de plus de 4000 kilomètres, ils découvrirent voici 1800 ans une chaîne d'îles aux dimensions immenses : Hawaii. Après que leurs pirogues atteignirent une plage pour débarquer, comme dans d'autres auparavant, ce fut le début de l'histoire de cet archipel. Il est permis de croire que ce débarquement ne se fit pas sans cérémonies dans le but d'apaiser les Esprits de la nouvelle et étrangère terre. Ils y plantèrent les boutures, les racines et les graines qu'ils avaient si soigneusement protégées de l'eau de mer. Dans l'attente de leur première récolte, ils vécurent de la pêche, de la chasse aux oiseaux et de la cueillette. Puis au fil de plusieurs générations, ils firent de ces îles une autre terre polynésienne.

Nous ne savons rien de leurs traditions, ni des noms qu'ils se donnaient ou qu'ils donnaient à ces îles. Les traditions de Hawaii que l'on appelle « tahitiennes » ou « hawaiiennes » ont leurs origines chez la seconde vague de pirogues venue les gouverner quelques siècles plus tard, mais nous savons d'après les vestiges archéologiques que les premiers étaient bien des Polynésiens, certainement venus des Marquises.

Origines

D'où venaient donc les Polynésiens ? Leur langue, leurs animaux et leurs plantes suggèrent une origine ancienne en Asie du Sud-Est, où ce peuple indigène aurait pu être chassé par des conquérants plus puissants et ainsi forcé à prendre la mer, obligé de développer une culture maritime tout au long de leurs migrations vers l'Est par les nombreuses îles de ce qu'on appelle aujourd'hui Indonésie et Mélanésie. Les archéologues ont trouvé des poteries « Lapita » datant de 4.000 ans et des fragments d'obsidienne de peut-être 6.000 ans d'âge tout au long d'un couloir de migration de 4000 kilomètres de longueur, depuis Bornéo vers l'est le long de la côte nord de la Nouvelle Guinée, jusqu'aux Îles de L'Amirauté de la Nouvelle Bretagne en Mélanésie : vestiges d'un peuple aux connaissances de navigation supérieures à celles de ses habitants actuels. La Mélanésie était déjà peuplée d'indigènes à la peau sombre, bien avant leur arrivée, la Nouvelle Guinée depuis plus de 30.000 ans. On appelle les nouveaux arrivants des « Proto-Polynésiens », un peuple en mutation culturelle et physique en voie de devenir polynésien sans l'être tout à fait. Bien qu'ils partagent une même culture, ils ont peut-être vécu séparés en nombreux groupes. Certains explorant vers le nord dans la région des petites îles appelées aujourd'hui Micronésie, apportant leur contribution culturelle à la descendance des Micronésiens actuels. D'autres acquirent des gènes mélanésiens au cours de périodes de colonisation le long de la côte nord de la Nouvelle Guinée ou dans les îles mélanésiennes. La piste de poteries « Lapita » conduit à l'est jusqu'à Fidji, au groupe des Luau, colonisé par un peuple d'origine mixte proto-polynésien et mélanésien.

En cherchant plus loin à l'est, d'autres Polynésiens ont peuplé des îles désertes, les Samoa et Tonga d'aujourd'hui où des vestiges de poterie de 3.000 ans ont été découverts. Dans ce "Berceau de la Polynésie", il semble que seules quelques pirogues débarquèrent un nombre réduit de Proto-Polynésiens. Au fil des siècles, ceux-ci évoluèrent vers les traits physiques et culturels considérés aujourd'hui comme typiquement polynésiens. Plus tard, d'autres explorations respectèrent la tradition des voyages vers l'est. Incapables de naviguer contre l'alizé dominant, les voyageurs devaient attendre les saisons climatiques instables lorsque les changements de direction du vent, provoqués par le passage de zones de basse pression, leur permettait de faire cap vers l'est en utilisant au hasard des vents du nord, de l'ouest et du sud. Les archipels aux alentours de Tahiti ainsi que les îles Marquises furent ainsi découverts et, par la suite, devinrent de nouveaux berceaux de civilisation qui serviront à leur tour de point de départ pour d'autres explorations, cette fois-ci vers les limites extrêmes de la Polynésie, c'est-à-dire Hawaii, découverte au nord il y a à peu près 1.800 ans, l'Île de Pâques (Rapa Nui) au Sud-Est et la Nouvelle-Zélande (Aotearoa) au Sud-ouest. Telles sont les trois extrémités de dimensions égales et définitives du triangle polynésien, égal aux superficies combinées de l'Amérique du Nord et du Sud.

Raisons des voyages

La découverte de Hawaii ne pouvait pas être le résultat d'une dérive accidentelle de quelques pêcheurs naufragés et perdus, le passage au nord exigeant une navigation très près du vent à travers trois régions de vents et de courants dominants différents. Une noix de coco ne peut pas dériver du Pacifique Sud jusqu'à Hawaii en traversant ces trois zones ; elle échouerait en Papouasie. Les navigateurs qui étaient de ce voyage avaient donc un but d'exploration bien précis. Ils connaissaient les dangers, ils savaient que des pirogues étaient parties pour ne plus jamais revenir, mais comme leurs ancêtres avaient toujours découvert de nouvelles îles dans leur monde océanique, ils étaient certains que les Esprits les plus puissants de leurs ancêtres allaient cette fois encore les guider. Peut-être étaient-ils motivés par une pression démographique, par une famine suite à une longue période de sécheresse, voire par une défaite militaire face à des clans d'îles voisines ? Ou peut-être étaient-ils guidés par un chef ambitieux, un chef dont le frère aîné ne lui laissait que peu à espérer s'il restait sur son île ? Car tous ces fabuleux voyages n'étaient pas motivés uniquement par la nécessité, les légendes du Pacifique Sud parlant aussi d'explorations entreprises uniquement par goût de l'aventure, si ce n'est pour satisfaire de fortes curiosités sur la population féminine d'autres îles.

Pas moins de vingt-quatre espèces de plantes, dont dépendait leur civilisation, étaient transportées sur les pirogues. Leurs animaux domestiques étaient le cochon, une race de poulet au plumage d'un rouge et noir irradiant et un chien de petite taille. Un petit rat noir est probablement aussi arrivé en tant que passager clandestin. Ces plantes et animaux étaient originaires d'Asie du Sud-Est à l'exception de la patate douce, d'origine sud-américaine, elle. Sa vaste diffusion dans toute la Polynésie suggère qu'elle fut introduite très tôt dans cet espace. Le nom polynésien de la patate douce, kumara ou umara, est également son appellation indienne au Pérou. On ne saura probablement jamais si celle-ci fut introduite par des Indiens venus sur un radeau ou rapportée comme trophée par les premiers explorateurs polynésiens. La théorie du radeau préconisée par Thor Heyerdahl lors de l'expédition du Kon Tiki implique un voyage sans retour et paraît la plus économique. Mais les Indiens ont coutume de ne naviguer qu'en la présence rassurante du continent et ceux qui auraient été poussés au large par le vent se seraient efforcés de revenir à terre en épuisant sans aucun doute tous les aliments végétaux du bord. Par contre, les Polynésiens étaient des marins au long cours qui ne connaissaient que des îles et qui avaient pour habitude de stocker des rations de nourriture et de protéger leurs plantes de l'eau de mer au cours de leurs longs voyages.

En effet, au sud de l'Île de Pâques, une pirogue d'exploration trouve les vents pour aller vers l'est, comme le radeau "Tahiti-Nui" de Eric de Bishop l'a prouvé voici 40 ans. Les vents et les courants suivent une longue courbe vers le Nord-Est qui pousserait une pirogue vers le Pérou. Au large du Pérou, le courant vire au nord-ouest pour suivre les alizés. Avec de tels vents dominants, une pirogue rapide pouvait aller jusqu'au Pérou et revenir dans l'Est de la Polynésie en moins de temps qu'il n'en faut à un radeau pour faire le même voyage dans un seul sens.

Dans chaque région que les Polynésiens explorèrent et où ils établirent de nouvelles colonies, ils apportèrent avec eux le souvenir ancien d'une mère patrie à l'ouest. Le nom Havaiki fait référence à Savai'i aux Samoa, voire une île encore plus à l'ouest. Le même nom fut donné à l'île de Havai'i (devenu plus tard Raiatea), puis à Hawaii. Les anciennes croyances assuraient qu'après la mort, les Esprits des Polynésiens, où qu'ils fussent, s'envolaient depuis la pointe la plus à l'ouest de leur île pour retourner au pays de leurs ancêtres.

Conquête de Hawaii par les Tahitiens

Tout ce que nous savons des premiers habitants de Hawaii est qu'ils étaient polynésiens, peut-être des Îles Marquises à 3500 kilomètres de là, et on ne les connaît qu'au travers l'archéologie. Leurs noms et leurs traditions ont été perdus, oblitérés par les chefs d'un rang supérieur qui arrivèrent là, peut-être mille ans plus tard, venus des Îles-sous-le-Vent telles que Raiatea, Bora Bora et Huahine. C'est avec ces nouveaux gouvernants que débutent les traditions hawaiiennes. L'Histoire est écrite par les conquérants.

Raiatea était alors devenue le centre puissant des changements culturels et son marae principal, Taputapuatea, l'équivalent d'un "Vatican", source du « mana » et de rang social

Après l'ouverture de routes maritimes régulières depuis les Îles-sous-le-Vent, le grand prêtre Pa'ao se rendit à Hawaii. Là, il clama que suite aux mariages avec des femmes de classes inférieures, les chefs locaux avaient perdu la pureté de sang nécessaire pour recevoir le mana des Esprits protecteurs et, selon ses critères, aucun d'eux n'était digne de régner. Il retourna donc dans son pays pour y recruter Pili, un prince de la plus pure lignée. De retour à Hawaii &emdash;sans aucun doute avec une forte armée&emdash; Pa'ao installa Pili comme roi. C'est la base de la dynastie dont Kamehameha, roi tout puissant de Hawaii, fut issu 28 générations plus tard. Pa'ao établit de nouveaux rituels et construisit des temples. Ainsi, à peu près à l'époque où Guillaume le Conquérant parvenait enfin à traverser la Manche, le prêtre Pa'ao avait déjà navigué près de 16 000 km sur un immene océan au cours de ses trois voyages.

L'arbre à pain n'a peut-être pas été introduit à Hawaii avant cette époque. L'arbre est cultivé depuis si longtemps en Polynésie qu'il ne produit même plus de graines, qu'il faut le transplanter à partir d'une pousse coupée sur la racine d'un arbre adulte. Le fait qu'il ait pu être transporté sur des milliers de kilomètres sur une pirogue non pontée est une preuve des compétences en horticulture des anciens planteurs. Une légende de l'époque attribue à Kaha'i, un des petits-fils de Mo'ikeha, l'importation de l'arbre à pain depuis Taha'a, alors appelée Upolu, la petite île sise dans le nord du lagon de Raiatea, aux Îles-sous-le-Vent.

Les voyages entre Hawaii et le Pacifique Sud semblent avoir cessés plusieurs siècles avant l'arrivée des Européens. On n'en trouve aucune raison dans les traditions, mais on peut en imaginer plusieurs. Le défrichage et la mise en valeur de terres, bien plus vastes à Hawaii que celles que les Polynésiens avaient connues dans le Pacifique Sud, exigeaient beaucoup plus de travail et laissaient peu de temps pour les voyages. Ceux qui retournaient en visite au pays d'origine y ont peut-être aussi découvert que de nouvelles alliances entre chefs ne les accueillaient plus favorablement et que, dans le monde trouble de la politique, il existe toujours le danger qu'un chef absent pour un long voyage ne retrouve à son retour son fief tombé entre les mains d'un usurpateur.

Les navigateurs

En 1769, à Tahiti, le Capitaine James Cook prit à bord de l'Endeavor le navigateur tahitien Tupaia comme pilote, lequel guida Cook jusqu'à 500 kilomètres au sud de l'île de Rurutu. L'expédition partit ensuite vers l'ouest suivant divers caps, vers la Nouvelle-Zélande, puis l'Australie, puis vers le nord par la Grande Barrière, pour toucher la Nouvelle-Guinée. Tout au long de ce voyage tortueux, Cook fut étonné de constater que chaque fois qu'il demandait à Tupaia d'indiquer la direction de Tahiti, celui-ci était capable de la lui donner sans se servir de cartes ni de boussole. Cette expérience cessa quand l'expédition arriva à Batavia, aux Antilles Hollandaises, où la malaria et la dysenterie tuèrent Tupaia ainsi que d'autres membres de l'équipage.

Aujourd'hui, nos sens affaiblis par une dépendance des instruments de navigation, des prouesses telles que celles de Tupaia fondées sur une relation intime avec la nature semblent incroyables, mais Cook était convaincu qu'ils y avait chez les Polynésiens des navigateurs capables de guider les pirogues sur d'énormes distances.

Un véritable fraternité d'experts entraînés avec un sens aigu de l'observation et de la mémoire, les navigateurs polynésiens étaient également des prêtres chargés d'organiser les rituels de leurs profession et d'invoquer l'aide des Esprits. Alors que le navigateur moderne est équipé pour calculer sa position indépendamment de son point de départ, le Polynésien utilisait un système basé sur celui-ci. Il gardait en mémoire tous les caps suivis et tous les phénomènes affectant le mouvement de la pirogue et les retraçaient mentalement à l'envers, de telle sorte qu'à tout moment il pouvait indiquer la position approximative de l'île de départ et évaluer le temps de navigation nécessaire pour atteindre son but, une vraie prouesse de calcul mental. Ceci exigeait une concentration attentive et impliquait un certain manque de sommeil. Il se disait jadis que l'on pouvait toujours distinguer le navigateur d'une pirogue de ses compagnons, grâce à ses yeux injectés de sang.

Lorsqu'une nouvelle île était découverte, l'altitude des étoiles qui passaient dans son ciel et le point de l'horizon d'où se levait le soleil étaient soigneusement observés et enregistrés dans la mémoire des navigateurs. Ces connaissances leur permettaient de retrouver l'île plus tard. On construisait des observatoires astronomiques, souvent sous forme de plates-formes de pierres orientées vers certains phénomènes célestes. En les alignant avec ces points de repère, les pirogues en partance pouvaient suivre des caps précis. Les points où les étoiles familières se levaient et se couchaient servaient de boussole. La connaissance de la trajectoire de ces étoiles et l'ordre suivant lequel elles se levaient et se couchaient permettaient au navigateur de suivre des caps qu'ils connaissait par expérience. Quand le ciel était couvert, la houle dominante qui se déplace de façon constante au large devenait un indicateur de direction fiable. La présence d'îles basses pouvait être détectée grâce aux formations nuageuses crées par l'air chaud ascendant, plus stationnaires que les petits nuages poussés par le vent. Au-dessus des atolls, les nuages, visibles de loin, réfléchissent souvent la couleur verte des lagons ensoleillés. D'autres détecteurs de la présence d'îles basses au delà de l'horizon existent, tels la déflexion de la houle sur celles-ci qui croise la houle dominante du large, des débris flottants ou le vol diurne des oiseaux de mer à la recherche de poisson, jusqu'à 50 kilomètres de leurs nids.

Les archipels étaient des cibles plus faciles à trouver que les îles isolées. Dès que le contact était pris une des îles d'un archipel connu, la pirogue pouvait naviguer vers une île plus précise.

Les étoiles au zénith dans une certaine île sont celles qui semblent passer à la verticale, telle que Hokule'a (Arcturus) pour Hawaii et 'A'a (Sirius) pour Tahiti. Au cours d'un voyage de Tahiti à Hawaii, le navigateur s'assurait d'abord de naviguer suffisamment vers l'Est jusqu'à atteindre la latitude de Hawaii pour se retrouver au vent de son objectif, puis, lorsque Hokule'a se situait lors de son zénith à la verticale, la pirogue pouvait virer dans le sens du vent et naviguer directement vers l'ouest jusqu'à Hawaii. Si l'on n'était pas certain de la latitude, la pirogue pouvait louvoyer sous le vent avec suffisamment d'amplitude pour étendre son rayon de détection.

En harmonie avec la nature

Ces principes fondamentaux sont plus faciles à exprimer qu'à mettre en pratique. Lors de son voyage de retour depuis Tahiti en 1995, la réplique de pirogue Hokule'a a navigué vers le nord alors que de grosses masses nuageuses cachaient les étoiles. Seule une brève observation de Hokupa'a (Polaris) a pu être faite. Sa hauteur au dessus de l'horizon informa les navigateurs qu'ils était arrivés à la latitude approximative de Hawaii. Ils virèrent alors pour se laisser porter par le vent et, deux nuits plus tard, ils aperçurent les lueurs de la ville de Hilo.

En plus des connaissances acquises par l'entraînement et la pratique, il y avait là la preuve d'une compétence spéciale qui transcendait le raisonnement conscient et qui entrait dans le domaine de l'intuition. On rapporte que des dates de toucher d'îles furent prédites avec exactitude par des marins polynésiens embarqués à bord de bateaux européens après qu'un ciel couvert ou autre incident eut provoqué une incertitude quant à la position du navire. Tout marin sait que tout ne marche bien que si l'on oriente les voiles et le navire de façon à atteindre un équilibre dynamique avec les forces de la nature.

Cette nécessité était la philosophie fondamentale des Polynésiens, car leur survie sur des îles aussi bien qu'en mer dépendait essentiellement d'un harmonie, d'une communion avec la nature.

Herb Kawainui Kane