Tahiti-Pacifique magazine, n° 94, février 1999

 Propos divergents

Contrepoints à l'article "Inceste, violence, et sexualité en Polynésie française"

par Philippe POTTIER

Une émission télévisée diffusée sur RFO en octobre 1998 réunissait quelques invités discutant des pratiques incestueuses et de leur répression en Polynésie française. Elle était illustrée par un reportage mettant en scène des détenus du centre pénitentiaire de Faa'a-Nuutania. Aucune personne travaillant dans ce centre pénitentiaire n'y participait. C'est pourtant bien là, dans la prison, qu'on a une chance raisonnable de rencontrer des professionnels qui côtoient quotidiennement des personnes condamnées pour inceste, parlent avec elles, les voient vivre, rencontrent leurs familles, bref, les connaissent un peu; autrement que dans le temps nécessairement limité de l'expertise, ou celui nécessairement orienté de la démarche de signalement au juge.

Dans un article paru dans TAHITI-Pacifique n°91, novembre 1998, Bruno Saura me fait l'honneur de citer mon travail universitaire, encore bien incomplet. S'il reconnaît que « malgré tout », l'hypothèse qu'il me prête « a le mérite d'exister », et que « les statistiques avancées nécessitent le recours à différents types d'explications possibles », il ne la considère pas moins comme « extrêmement sujette à caution », formule extrêmement peu modérée. Mes réflexions se retrouvent rangées parmi les attitudes et discours qui, distinguant la situation polynésienne d'autres pays, font "qu'on ne peut manquer d'être surpris" par eux.

Ces deux événements médiatiques récents m'ont incité non pas à répondre, mais à proposer de poursuivre un débat juste ouvert. Avec le désir qu'une discussion réelle s'instaure, au lieu de la sempiternelle énonciation des discours convenus. Je remercie Bruno Saura, au-delà de ses formulations polémiques percutantes, de m'en donner l'occasion. Mes réflexions sont issus d'un travail de recherche universitaire, commencé il y a quatre ans, encore en cours.1

Bruno Saura évoque en quatre pages l'inceste, l'homosexualité, la prostitution féminine et masculine, les rapports entre sexualité et violence en Polynésie française. Vaste programme, première difficulté. Je ne suis pas certain qu'on puisse si rapidement faire un lien entre tous ces éléments. La simple évidence que tous ces comportements sont liés à la sexualité ne suffit pas à justifier un lien cohérent entre eux. D'autant plus que l'argumentation s'appuie sur des constats contestables.

Une première réponse a été apportée à Bruno Saura sur la question de la prostitution par Jacques Lambert.2 Je ne partage pas toutes ses conclusions mais largement ses constats. La prostitution féminine n'est pas "marginale" à Tahiti. Elle revêt différentes formes selon la clientèle visée et les moyens disponibles: voie publique, prostitution hôtelière, "salons de massage"É Comme ailleurs, elle est beaucoup plus connue qu'on ne le pense des services de police, mais apparaît peu dans les procédures judiciaires et les médias.

Certes l'essentiel de la prostitution féminine, quantitativement, se rencontre sur l'île de Tahiti, et principalement dans la zone urbaine (pas vraiment dans la rue des Ecoles, lieu d'action des travestis, et pas seulement.dans le centre ville). Là encore c'est comme ailleurs : l'offre correspond à la demande. Et il y a évidemment plus de demande là où il y a le plus de monde. Globalement cela donne un niveau de prostitution qui me paraît très semblable à ce qu'on peut trouver dans une zone urbaine équivalente en métropole. La prostitution sous sa forme moderne (il en a existé de nombreux modèles dans d'autres sociétés, sous des formes rituelles ou sacrées par exemple) n'est bien-sûr pas reliée à la tradition polynésienne pré-européenne. Pas plus que les jeux d'argent, le pakalolo, ou le 4X4. Mais elle existe bien dans la société polynésienne d'aujourd'hui.

De la disponibilité des raerae

Les raerae sont une particularité locale visible, exposée même. Certains d'entre eux se prostituent. On a longtemps décrit cette prostitution comme la plus courante à Tahiti, plus répandue que celle des femmes. Ce n'est plus si flagrant que ça aujourd'hui. Il est vrai qu'on remarque plus d'hommes efféminés en Polynésie française qu'en France. On les remarque de par leur comportement. Voilà une différence nette. Je ne sais pas s'il y a plus ou moins d'homosexuels à Tahiti qu'à Paris, ni qui peut le dire. Là-bas, ils ne se dévoilent pas si souvent. La très grande tolérance polynésienne permet ce dévoilement. Puisqu'en France ils se masquent, logiquement, on les distingue moins.

Que la disponibilité des raerae ne soit pas toujours commerciale, sans doute. Celle des femmes non plus. Il me paraît téméraire de laisser penser que la vénalité serait généralement étrangère à leur conduite. Dans le même ordre d'idée, les relations qui peuvent être établies entre des hommes et des jeunes femmes parfois mineures, dans un contexte incestueux, ne sont pas toujours exemptes de considérations très matérielles et se rapproche parfois de ce qu'on peut définir comme une prostitution occasionnelle ou alimentaire. Rappelons au passage que la prostitution n'est pas un délit, Seul le racolage sur la voie publique est punissable, en tant que simple contravention. Ce qui est incriminé, c'est de racoler quelqu'un "en vue de l'inciter à des relations sexuelles". Peu importe le prix, ou même la gratuité.

L'idée d'une moindre "disponibilité" des femmes en Polynésie qui conduirait à la fréquentation des raerae me laisse perplexe. Je me garderai bien de discuter scientifiquement une telle assertion, faute de données suffisamment établies (et comment les établir ?). Mais les faits observés depuis plusieurs années ici me conduisent, subjectivement, à en douter. On ne peut pas dire non plus que la littérature, abondante, ayant pour décor la Polynésie, nous amène à lever le doute. Il n'y a pas si grande difficulté, me semble-t-il, à Tahiti, pour qui veut rencontrer une femme "disponible", à y parvenir.

Il y a un lieu que je connais bien où par définition les femmes sont vraiment peu "disponibles" : c'est la prison, qui génère des pratiques homosexuelles de substitution 3 . C'est vrai en France.4 C'est vrai en Polynésie aussi. Mais apparemment plutôt moins ici que là-bas. Et comme ailleurs, on ne s'en vante pas. Constat d'autant plus remarquable au vu du nombre important de pères incestueux incarcérés. Le lien entre pratiques incestueuses et recherche alternative de partenaires masculins ne saute pas aux yeux dans ce milieu fermé où la concentration de délinquants sexuels est forte et la rencontre de partenaires féminines "disponibles" très peu probable.

De l'incesteÉ

Venons en à la question de l'inceste, sur laquelle j'ai travaillé dans un cadre précis, celui de sa répression pénale. Il est effectivement dangereux de se lancer dans des comparaisons entre pays, aucun ne pouvant fournir des statistiques crédibles. Tout ce qu'on peut connaître, c'est le chiffre des incestes traités par la Justice et réprimés. Les comparaisons sont rendues difficiles par les écarts entre les législations pénales. En France l'inceste n'est pas puni en tant que tel. Ce qui est puni c'est le viol ou l'agression sexuelle. Qu'ils soient commis par un ascendant constitue une aggravation et une sorte de présomption de contrainte. Sans la contrainte, l'inceste n'est pas punissable. Les législations répressives se rapportant à la sexualité diffèrent grandement d'un pays à l'autre.

On doit se méfier résolument des enquêtes, réalisées sous forme de sondages, à propos de l'inceste. De telles études sont fréquentes aux U.S.A. et dans les pays anglo-saxons ces dernières années. Elles ont la particularité de ne pas s'appuyer sur des données vérifiées, mais sur les souvenirs des personnes interrogées, adultes, pratiquement toujours des femmes, révélant des situations datant de nombreuses années (souvent plusieurs dizaines). Ces enquêtes, comme celle publiée en Australie et citée par Bruno Saura, tendent à démontrer une fréquence considérable des pratiques incestueuses. Exploitées par les uns, elles sont très critiquées par d'autres, qui contestent radicalement leur valeur. Basées sur les déclarations des personnes interrogées, sans aucune vérification possible, elles sont suspectées d'être d'avantage le reflet du fonctionnement imaginaire du cerveau, reconstruisant les souvenirs, que d'une vérité factuelle. Un peu comme si, un siècle après les réflexions de Freud, on revenait à la case départ, oubliant sa théorie du fantasme. Sur ce très important débat qu'il serait trop long de développer ici, je renvoie aux travaux d'Elisabeth Loftus, docteur en psychologie spécialisée dans la recherche sur la mémoire 5. On mesure la gravité de la question en relevant qu'en Angleterre le Royal College of Psychiatris, qui réglemente la formation des psychiatres en Grande-Bretagne, a interdit à ses membres les pratiques consistants à amener les patients à se remémorer un abus sexuel subi dans l'enfance. Il est à peu près certain que l'on peut refouler le souvenir d'éléments traumatisants (et pas seulement les abus sexuels). il est non moins certain qu'il est pratiquement impossible de distinguer les vrais souvenirs des faux. 6

"Normalité" de l'inceste ?

En l'état de mes recherches, je suis incapable de dire s'il y a plus d'incestes en Polynésie française que dans d'autres contrées ; je ne suis pas plus capable de prétendre le contraire. Et je crains bien que cette ignorance m'accompagne très longtemps. Mais je constate qu'il y a proportionnellement beaucoup plus (environ quatre fois plus) de détenus incarcérés pour des pratiques incestueuses qu'en métropole. C'est suffisant pour s'interroger. De plus l'attitude envers ces détenus, dont le crime est pourtant très vilipendé dans les médias où il fait l'objet de compte-rendus souvent très détaillés, est particulièrement tolérante, tant de la part des autres détenus que de leur famille.

Je n'ai pas parlé de plus grande "normalité" de l'inceste dans la société tahitienne, comme l'écrit Bruno Saura, les guillemets pouvant faire penser que ce terme est bien de moi. Je n'ai pas non plus défendu l'idée selon laquelle l'inceste pourrait être totalement banalisé et ne poser aucun problème. Je constate une différence d'attitude et d'échelle. C'est peut-être une des raisons (mais sûrement pas la seule) qui fait qu'un si grand nombre de pères incestueux sont emprisonnés. Il m'apparaît que l'inceste est rarement considéré comme un crime en Polynésie française. Une faute, oui, mais pas toujours, un crime, pratiquement jamais. J'emploie le mot crime dans son sens commun, désignant ce qui est le plus grave, le plus condamnable, le plus inadmissible, équivalent d'un meurtre. Je ne parle évidemment pas de l'opinion des professionnels de la justice ou du social, mais des inculpés et des victimes. Il est sans doute plus facile de dénoncer une faute relative qu'un crime. Les conséquences de la dénonciation ne sont pas les mêmes, imagine-t-on. On rencontre à la prison de Nuutania des détenus qui se demandent pourquoi ils doivent y rester autant d'années. On entend les mêmes réflexions venant des familles qui ont, peu ou prou, d'elles même ou le plus souvent convaincu de le faire par d'autres, dénoncer les faits : pourquoi ne peut-il pas sortir maintenant, rentrer à la maison ? Elles ne s'attendaient pas à ce qu'on sanctionne aussi gravement. Cela peut surprendre, tant la criminalité sexuelle est aujourd'hui médiatisée, présentée comme une des formes les plus insupportable de violence. Mais n'oublions pas que cette attitude est récente. Pour mémoire, rappelons que le viol n'est un crime en droit pénal français que depuis 1980. Jusque là, c'était un délit puni de quelques mois de prison. La sanction pénale du viol est elle-même historiquement récente, datant d'à peine deux siècles

La réaction de la famille qui a vécu l'inceste est remarquablement différente de celle que l'on connaît en France. Là-bas tout procès d'inceste s'accompagne d'un éclatement, à de très rares exceptions près, de la famille. Ici la plupart des pères incestueux sont visités par leur famille, leurs parents, leurs épouses, leurs sÏurs, et même leurs filles devenus majeures. Très fréquemment le projet de sortie de la prison est un retour dans la famille. Décalage considérable, presque vertigineux, pour qui connaît la réalité des prisons françaises. Dans ce domaine comme dans d'autres, la prison n'est que le reflet de l'extérieur. Un reflet souvent très précis parce que focalisé.

La condamnation de l'inceste n'a pas toujours existé dans toutes les cultures, contrairement à l'idée répandue par les premiers ethnologues. Si Claude Lévi-Strauss a théorisé un interdit universel de l'inceste, c'est en tant qu'interdit d'alliance, de mariage, et pas en tant que pratique sexuelle réprimée. Il n'a pas étudié l'inceste réellement pratiqué. Et il a pratiquement ignoré les peuples océaniens dans sa monumentale thèse sur la parenté. 7 Sa thèse, qu'il a maintenue contre vents et marées, a été et est souvent critiquée comme faisant la part belle à la construction théorique interprétative, sans lien avec ce que pensent les peuples concernés. Depuis les années 1960 de nombreux anthropologues doutent de l'universalité de la prohibition de l'inceste et surtout mettent en avant qu'il est parfois très difficile de faire correspondre le concept d'inceste, sujet à des variations considérables d'une culture à l'autre, ainsi D. Schneider : « Pendant les années soixante, il devint clair pour de nombreux anthropologues que la notion de tabou de l'inceste ou celle de son interdiction (ce qui n'est pas exactement la même chose) n'était pas universelle et que sa définition comme quelque chose de comparable et d'analysable n'était pas standardisé. De plus ils réalisèrent que ces définitions appliquées à des cultures différentes ne correspondaient souvent pas aux propres définitions que ces cultures donnaient à la notion d'inceste, ces définitions variant grandement d'une culture à l'autreÉ» 8

De nombreuses recherches conduisent ainsi à mesurer la complexité de la question, toujours en chantier. On sait qu'en Polynésie le mariage incestueux pouvait être recommandé, ainsi le mariage frère/sÏur des chefs hawaïens, souvent comparé aux pratiques semblables égyptiennes et incas. On se raccrochait à la théorie de l'interdit universel en soulignant que ce qui était recommandé à quelques uns, les chefs, devait être interdit à tous les autres. On n'en est plus si sûr. Il est aujourd'hui avancé que les mariages entre frères et soeurs étaient communs en Egypte du premier au troisième siècle après J.C.. 9

Je n'ai cité là que quelques références pour donner la mesure de la complexité de la question. En Polynésie, de nombreux auteurs ( Sahlins Lévy, Hooper, Mead, Oliver, MalinowskiÉ) ont relevé les différences quant au rapport à la sexualité entre la société traditionnelle et l'univers occidental chrétien. La recherche de Kauraka Kauraka est particulièrement intéressante, s'agissant d'un anthropologue polynésien, originaire de Manihiki aux îles Cook : il nous relate que la tradition orale de Manihiki ne fait aucune mention d'un interdit d'inceste, celui-ci étant peu réprimé dans cette société, sa conclusion étant que sa prohibition fut établie quand les missionnaires arrivèrent.

Poussant plus loin sa réflexion en traitant de l'ancienne Polynésie, D. Schneider pense qu'il n'est pas impossible d'imaginer un système, dans l'ancienne Polynésie, où auraient existé dans certains cas des règles d'alliance, des sortes de "mariages", « à l'intérieur desquels les relations sexuelles étaient autorisées mais sans que cela fasse obstacle à des liaisons hors mariage avec le père, le frère, le fils, la mère, la fille, la soeur ou quelqu'autre parent » 10 Ce disant, il distingue bien la question des règles d'alliance de celle des comportements sexuels, qu'il définit comme extrêmement libres.

Plaquer les méthodes occidentales

Je n'ai donné ici qu'un aperçu de ma recherche, s'agissant d'un travail en cours qu'il n'est pas question de publier plus tant qu'il n'est pas terminé. Cela doit permettre de mesurer que les données ne manquent pas, tant celles fournies par les ethnologues que par l'observation de la réalité actuelle ; qu'à partir de là une réflexion complexe est seule possible.

On aura compris que mon hypothèse est fortement ancrée dans l'idée qu'il n'y a pas une culture universelle mais des cultures, et que la réflexion peut avancer de par la comparaison de leurs différences. Réflexion nécessaire si l'on veut améliorer les techniques de prise en charge sociales, éducatives et psychologiques des personnes en difficultés ou souffrantes. Une donnée essentielle du travail clinique en Polynésie française est qu'on n'est pas en France, culturellement parlant. Cette évidence là n'est pas tant partagée que cela, tant on constate jour après jour combien l'on plaque des méthodes occidentales, parfois brutalement, d'autant plus qu'on a souvent la bonne conscience de celui qui agit pour le bien des autres (des enfants, des familles, des gensÉ), Travers fréquent.

Il est difficile de discuter des questions touchant de si près à l'intimité sans s'exposer à des reproches moraux. Freud en a fait l'expérience toute sa vie (et après). Georges Devereux a écrit des pages essentielles sur cette difficulté 11. La difficulté est réelle. Elle n'en rend que plus nécessaire une réflexion approfondie et libre. A mon modeste niveau, je me permets en fin de cet article qui ne fait que survoler le sujet d'affirmer mes convictions, aussi contestables que d'autres mais solidement amarrées par un long travail. Le rapport à la sexualité a été criminalisé par la culture occidentale. Il a été façonné par le christianisme qui a construit un lien très fort entre l'idée de la chair et celle du péché. Globalement, dans cette culture, le sexe c'est mal et si l'on est obligé d'y avoir recours pour assurer sa descendance, il convient de s'en méfier. C'est tellement mal que la concupiscence, péché majeur et surtout premier péché, péché originel, est le seul à se transmettre selon la construction dogmatique de la scolastique occidentale. Nos ascendants peuvent voler, tuer, ou pire encore, nous ne contracterons pas leurs péchés. Mais rien qu'en naissant nous sommes porteurs du péché originel, le désir sexuel. 12.

On est, c'est le cas de le dire, aux antipodes de la culture polynésienne ancienne, telle qu'ont pu la décrire les missionnaires mais aussi telle qu'elle ressort d'études récentes portant sur la société contemporaine. Ainsi celle de A. Hooper : « Dans des circonstances moins publiques, les escapades sexuelles d'adolescents avec des hommes apparentés pouvaient être considérées comme viriles et passionnantes [É] Entre l'utopique règle selon laquelle il ne devrait exister aucun mariage ni aucune relation sexuelle entre des personnes parentes et l'opinion déviante et juvénile selon laquelle les aventures sexuelles clandestines avec ces personnes peuvent être excitantes et viriles, il y a un fossé considérable » 13

Cet écart entre les discours convenables, ceux de la morale dominante aujourd'hui, c'est-à-dire la morale chrétienne, et les comportements encore fortement structurés par la culture polynésienne, sont une des manifestations d'un choc des cultures toujours à l'Ïuvre. Le dénier, c'est se condamner à une grande inefficacité dans l'aide qu'on peut apporter aux personnes en difficulté. On ne peut traiter la question de l'inceste en Polynésie française en faisant fi de cette donnée, en l'ignorant volontairement ou non. Le normal et l'anormal, le correct et l'incorrect, le bien et le mal ne se disent qu'au travers de constructions culturelles. Le rapport à la sexualité est consubstantiel à cette problématique, comme le rapport à la folie. Et l'on débouche sur la question permanente qui divise les anthropologues : existe-t-il un fonds culturel commun ? les différences sont-elles absolues ou des variations sur des bases communes ? Toute culture tend à l'universalisme. La culture occidentale actuelle plus fortement que les autres parce qu'elle connaît une diffusion mondiale favorisée par les technologies modernes et parce qu'elle a développé, ce qui va de pair, un culte de la raison scientifique. Cette pensée universelle imposée, qu'on traduit dans d'autres débats sous le vocable de "pensée unique", rigidifie nos fonctionnements intellectuels. Il n'est pas sûr que les débats d'aujourd'hui soient supérieurs à ceux des époques de Averroès, de Saint Thomas d'Aquin ou de Guillaume d'Ockham, qui pratiquaient la controverse permanente, stimulés par la rencontre régulière de l'étranger, de l'ailleurs, du différend.

Je terminerai cet article qui se propose de partager une réflexion sans vouloir à tout prix se conclure par une citation quelque peu provocante et donc stimulante pour la pensée : « Il est monstrueux pour un Hindou de tuer et de manger une vache, cela est beaucoup plus choquant sans doute que ça ne l'est pour nous de laisser les veuves des bramines se jeter dans les flammes du bûcher de leur mari. Il est clair que si l'Inde avait conquis le monde, la purification des veuves ferait partie des droits de la femme, et le meurtre des vaches serait proscrit comme un crime contre le respect de la vie.» 14

Philippe Pottier

 

Note : Les intertitres sont de la rédaction

1 dans le cadre du doctorat "Imago Mundi" à l'Université Française du Pacifique.

2 LAMBERT (J.), Prostitution et proxénétisme à Tahiti, Une illusion à la vie dureÉ, in TAHITI-Pacifique, n°92, décembre 1998, pp.24-25.

3 Je dirige une service chargé de l'insertion des détenus et du suivi des délinquants en milieu ouvert (service d'insertion et de probation, dépendant du ministère de la justice).

4 De nombreux textes ont été consacrés à cette question, on peut citer un livre qui lui est entièrement consacré, "la guillotine du sexe", expérience vécue décrite par un ancien détenu devenu professeur d'Université, Jacques Lesage Delahaye.

5 cf. LOFTUS (E.), KETCHAM (K.), Le syndrome des faux-souvenirs, Paris, Éditions Exergue, coll.Regard critique, 1997, 350 p.

6 cf. la page spéciale du journal "Le Monde" du 10 octobre 1997, Vraies victimes et faux souvenirs des abus sexuels.

7 LÉVI-STRAUSS, Les structures élémentaires de la parenté, Paris-La Haye, Mouton & Co and Maison des Sciences de l'Homme, 1967, 591 p. [première édition: 1949].

8 cf.SCHNEIDER (D.), trad. de l'auteur. The meaning of incest, Journal of the Polynesian Society, Wellington, juin 1976. Dans le même ordre d'idée, NATHAN (T.), Fier de n'avoir ni pays ni ami, quelle sottise c'étaitÉ, Principes d'ethnopsychanalyse, Grenoble, La pensée sauvage, 1993, 151 p. : "dans l'état actuel de nos connaissances une prohibition "universelle" de l'inceste est une pure invention idéologique."

9 HOIPKINS (K.), Le mariage frère-soeur en Egypte romaine, in BONTE (P.), Épouser au plus proche, Paris, Éditions de l'Ecole des Hautes Études en Sciences sociales, 1994, pp.78-95., qui arrive à cette réflexion dérangeante : "s'ils le faisaient, pourquoi ne le faisons nous pas?"

10 Traduit de l'anglais par moi-même.

11 DEVEREUX (G.), De l'angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, Paris, Aubier, Flammarion, 1980, 474 p. [première édition 1967].

12 LEGENDRE (P.), L'amour du censeur, essai sur l'ordre dogmatique, Paris, Seuil, Le champ freudien, 1974, 268 p., p. 129.

13 HOOPER (A.), Eating blood : Tahitians Concepts of Incest, Journal of the Polynesian Society, Wellington, juin 1976, volume 85 n°2 [traduit de l'anglais].

14 Latouche Serge, L'occidentalisation du monde, Essai sur la signification, la portée et les limites de l'uniformisation planétaire, coll.Agalma, ed. La Découverte, Paris, 1992, 143 P.