Tahiti-Pacifique magazine, n° 97, mai 1999
DU "REO MA'OHI" ... AU RéAU MAOÏLLE !
(en tahitien dans le texte... français)
par Dona Ferentes
L'écriture habituelle du tahitien, dans laquelle on fait l'impasse sur la notation d'une consonne et de cinq voyelles, est d'autant plus regrettable que cette langue se prêtait très bien à une écriture orthographique parfaite (sachant que la prononciation réelle peut toujours s'éloigner de la norme). Pour corriger ce défaut, la tendance actuelle est de réintroduire la notation des occlusives dans les textes en tahitien mais, hélas, cette consonne est en général notée par une sorte d'apostrophe. Hélas, trois fois hélas, parce que les dictionnaires, théoriquement les plus scrupuleux défenseurs de la langue, continuent à ne pas tenir compte de l'occlusive glottale dans leur ordre alphabétique ! (ex. : " 'uru "). Il faut dire que la pauvre apostrophe n'a jamais eu de majuscule ! Les mots qui commencent par elle sont donc rangés selon leur première voyelle. Les mots commençant par une occlusive se retrouvent donc dispersés à la lettre A, puis à la lettre E, puis au I, etc.
Lettre paria de naissance
La notation fantaisiste de cette consonne par un signe si petit et si anodin a aujourd'hui d'autres effets, psychologiques ceux là :
l'occlusive glottale fascine. Elle est auréolée d'un mystère d'où elle tire, paradoxalement, son mana. Elle devient l'estampille, la marque de l'authenticité polynésienne d'un mot. Si un mot tahitien n'en a pas, le pauvre, on pourra lui en rajouter une pour faire plus vrai ! On a ainsi pu voir dans tel ou tel ouvrage de vulgarisation la poule nommée "mo'a" alors qu'un autre, faisant dans l'archéologie, raconte l'histoire des "mara'e" (au lieu de moa et marae). Enfin, dans une belle revanche par rapport à une origine aussi obscure, l'occlusive glottale est probablement à l'origine du succès du mot "Ma'ohi" au détriment du mot Maori, qui, en étant dépourvu, n'a pu rester dans la course...
MaoriÉ mao'hi
Dans le dictionnaire anglais-tahitien de Davies (1851), on trouve, à la même page, les mots "maori" et "maohi". Cela prouve en tout cas que les deux mots sont anciens et, en quelque sorte, d'égale légitimité. Pour ces deux mots Davies donne d'ailleurs des sens apparemment très proches :
- Maohi : "normal (common), indigène, non étranger".
- Maori : "indigène, non étranger ; voir maohi".
Cela signifie-t-il que ces deux mots étaient à l'époque synonymes ? Non, car l'indigénat est une notion relative. Si je suis né à Aurillac, je peux me dire Cantalien, Auvergnat, Français, Européen. Toutes ces appellations sont vraies et me situent en tant qu'indigène mais me distinguent de l'extérieur à des échelles très différentes. L'indigénat dépend aussi d'avec qui on se compare : un parisien rencontré en Auvergne est indigène du point de vue d'un américain de passage, mais sûrement pas du point de vue d'un Auvergnat... Telle est la nuance qui, à notre avis, différencie Maori et "Ma'ohi" et qui ne fut pas prise en compte par les définitions de Davies.
Essayons donc d'y voir plus clair : Maori est bien sûr le nom d'un peuple tout entier, encore connu sous ce nom en Nouvelle-Zélande et aux îles Cook, le peuple qui a su conquérir les îles les plus reculées du Pacifique. Notons que c'était le terme communément employé jusqu'au début du siècle pour désigner les habitants de Tahiti et des Marquises (bien qu'en Marquisien il faille dire "Mao'i"). Sont aussi Maoris les habitants de Hawaii (en toute justice des "Maolis") ainsi que les habitants de Tonga, de Samoa, de Wallis et Futuna, de l'île de Pâques etc. Ce mot existe ou existait dans chacune de leurs langues. Ajoutons qu'il est entré depuis longtemps dans la langue française où il a même un féminin : maorie.
"Ma'ohi", en revanche, devait à notre avis désigner l'indigénat rapproché, probablement celui de Tahiti-Moorea. Cela est corroboré par le sens : "commun, normal" relevé à Tahiti par Davies mais aussi par l'existence d'une variété de 'uru dont le nom est justement "ma'ohi" et qui était à Tahiti une variété commune (P. Pétard : l'arbre à pain, BSEO n° 199). Tout cela ne constitue pas une preuve mais un indice supplémentaire, les noms des variétés de plantes étant souvent explicites pour faire le départ entre introductions anciennes ou récentes, ressenties comme étrangère dans ce dernier cas. De plus, le mot "ma'ohi" n'a pas d'équivalent dans les autres langues polynésiennes. C'est donc un mot typiquement tahitien. On peut en tirer la supposition que c'est un mot d'origine plus récente, mais il peut être très ancien quand même. En tout état de cause, et jusqu'à preuve du contraire, le mot "ma'ohi" ne fait pas partie de la langue française. Il ne pourrait y rentrer sans perdre son occlusive glottale, comme le montre la lecture des Nouvelles de Tahiti : « ...les paroles [de l'opéra "l'île du rêve"], sans doute ramenées en leur temps par Pierre Loti lui-même, sont en langue maohie ». (sic 10 avril 1999)
Origine de la "Ma'ohitude"
En somme maori signifierait polynésien tandis que "ma'ohi" signifierait tahitien (à la rigueur : des îles de la Société, qui ont à peu près toutes le même dialecte). Il faut redire que polynésien signifie « qui habite la région appelée Polynésie » elle même définie à son tour par les langues qu'on y parle, les langues polynésiennes, étroitement apparentées (on appelle aussi ces langues, à juste titre, langues maories) et non pas « habitant de la Polynésie française ». Cela n'est pas lumineux pour tout le monde et nous citerons un texte récent, apparemment écrit par des métropolitains à la suite d'une mission à Tahiti, et qui voulant parler des autochtones, se mélangent un peu les pinceaux :
« Comparaison avec les Maoris de Hawaii et de Nouvelle-Zélande [É] La faible fréquence des cancers digestifs chez les Polynésiens est particulièrement significativeÉ» (Rapport de l'INSERM 1998 , in Tahiti Pacifique n°88.)
Le titre laisse à entendre que les auteurs considèrent les autochtones de Nouvelle-Zélande comme des Maoris, ce qui est normal, mais aussi (est-ce volontaire ?) les autochtones des îles Hawaii, ce qu'on lit plus rarement. Toutefois, comme nous l'avons souligné, c'est parfaitement juste. Notons au passage l'écriture du nom "Hawaii" à la mode locale, c'est à dire anglo-saxonne (qui est plus correcte, nous sommes d'accord) alors qu'en métropole, on écrit encore Hawaï. C'est la dernière phrase qui pose problème : d'après le contexte, on s'aperçoit que par "Polynésiens", les auteurs entendent "les habitants du Territoire de Polynésie française". Une bourde... de plus en plus répandue : dans un reportage de RFO-Tahiti sur l'île de Pâques (1997), on a ainsi pu entendre que certaines danses ('aparima) pratiquées là-bas étaient "d'origine polynésienne", c'est à dire dans l'esprit des journalistes, originaires de la Polynésie française ! En réalité, la culture pascuanne est aussi polynésienne que la culture tahitienne et l'échange de danses est ici intra-polynésien.
- A une autre occasion, au journal télévisé de RFO-Tahiti (1996), c'est le présentateur qui expliquait que des Maoris, venus de Nouvelle-Zélande pour une manifestation culturelle, "allaient pouvoir profiter de leur séjour à Tahiti pour découvrir la culture polynésienne"...
Mais n'est-ce pas les scientifiques qui ont donné le mauvais exemple avec leur "Encyclopédie de la Polynésie", en réalité une monographie sur la Polynésie française... dans laquelle elle est est constamment nommée "La Polynésie". Reconnaissons à leur décharge, et le problème a été soulevé à maintes reprises dans Tahiti-Pacifique, qu'il manque vraiment un qualificatif pour désigner la Polynésie française, sans faire constamment référence... à la France, "politiquement incorrect" de nos jours. C'est aussi simplement une question de parité avec les autres territoires. Dit-on Nouvelle-Calédonie française ? Wallis et Futuna français ? En enlevant l'adjectif "française", par "pudeur" ou abréviation, on se retrouve avec un mot que tout le monde comprend mais inutilisable pour des raisons scientifiques. Comment sortira-t-on de ce piège ? Il n'est pas sûr que la solution réside dans le mot "ma'ohi".
"Ma'ohi" à toutes les sauces
Voici 15 ans, les auteurs, chanteurs et poètes qui ont ressuscité en tahitien le mot "ma'ohi" ont eu entièrement raison de le faire, puisque le mot est ancien et, sans doute, très beau. Mais bien vite certains hommes politiques se sont emparés du terme et l'ont employé en tahitien, puis en français. A la longue, des chercheurs délaissèrent les appellations établies : tahitien, polynésien et commencèrent à se servir, eux aussi, en français, du terme "ma'ohi" d'abord entre parenthèses puis de façon débridée. Citons par exemple cet extrait du BSEO :
« Écaractéristiques culturelles empruntées tant au monde occidental qu'au monde ma'ohi, [É] La langue maternelle est souvent le français, mais il maîtrise, tant bien que mal, la langue ma'ohi [É] Par société "néo-polynésienne", on désigne une société polynésienne (ma'ohi) d'origine, qui se serait enrichie au contact d'autres culturesÉ»
Ce texte est caractéristique, par son utilisation flottante du nouveau terme, de l'époque où on n'osait encore pas trop se servir du mot "ma'ohi". Aujourd'hui, on n'en est plus à cette réserve. En français, d'adjectif timide, le mot est devenu un nom triomphant. L'homme "ma'ohi" a été remplacé par "le ma'ohi". La langue "ma'ohi" est aussi en passe d'être remplacée par "le ma'ohi". On peut ainsi lire dans la traduction française de l'ouvrage " L'origine des langues" de Merritt Ruhlen que « les Tahitiens parlent le ma'ohi ».
L'ère des mamamouchis
On est donc obligé de constater que la résurrection du mot "ma'ohi", a priori tout à fait honorable, n'a pas eu lieu dans les meilleures conditions, d'abord par son emploi simultané au sein de deux langues où il ne peut avoir la même valeur, ensuite par la variété, sinon la contradiction, des motivations de ses promoteurs.
Le mot "ma'ohi" est ainsi devenu en même temps une sorte d'étendard de la révolte identitaire et un argument commercial et publicitaire. Il y a une radio "ma'ohi" et on ne compte plus les produits "ma'ohi", à commencer par le corned-beef. Sur des T-shirts on peut quelquefois lire des mélanges curieux tels que "maohi Tahiti".
Dans une pièce de théâtre intitulée "Te Manu Tane", John Mairai s'est moqué, à la manière de Molière, des mamamouchis qui voulaient être plus tahitiens que les Tahitiens. Si cette pièce a bien fait rigoler les spectateurs, on sait aussi que le ridicule ne tue pas faute de quoi il y aurait eu bien de morts à Tahiti, les Européens dépassant parfois les autochtones dans la surenchère de l'utilisation du terme "ma'ohi". Il est dommage que ce soit souvent ceux qui ont critiqué l'amalgame entre langue "ma'ohi", peuple "ma'ohi", pays "ma'ohi", parti "ma'ohi" et même religion "ma'ohi" (curieusement le christianisme !??) qui se croient obligés d'user sans cesse, en français, des mêmes tics de langage... que ceux qu'ils critiquent.
Non au "maoïlle" et surtout au
"réau maoïlle" en français !
On a vu que le terme "ma'ohi" présente l'avantage suprême d'avoir une occlusive glottale, que plus personne ne manque d'écrire sous peine de passer pour un attardé.
En revanche, il a beaucoup d'inconvénients dont voici une petite liste :
&emdash; Par une fâcheuse coïncidence, le mot "ma'ohi" ressemble (pour un Occidental) au mot "maori" ce qui crée une confusion dans l'esprit de beaucoup de gens : ils pensent tout simplement que "ma'ohi" est la version tahitienne de "maori" et personne ne les détrompe.
&emdash; Si on admet que le mot "ma'ohi" désigne l'indigénat (pour les plantes, les animaux, les humains, leurs coutumes) de Tahiti, il peut difficilement être étendu à une zone géographique plus grande. Il ne peut en particulier pas englober la culture des Tuamotu, celle des Gambier et surtout pas celle des Marquises. En marquisien, "ma'ohi" veut d'ailleurs dire : attouchement... (Le Cleac'h). Le terme correct pouvant englober ces différentes cultures reste le mot maori, justement en voie d'élimination à cause du déferlement de la mode du "tout -ma'ohi" et qui a l'inconvénient de faire référence à un cadre trop large, celui de tout le Pacifique polynésien.
&emdash; L'avantage d'avoir une belle occlusive glottale se transforme en inconvénient dès lors qu'il s'agit de la prononcer ! En fait, le mot "ma'ohi" combine plusieurs difficultés de la langue tahitienne : a long, occlusive glottale, h aspiré, qui font qu'il est à peu près imprononçable par le francophone-franco-français (celui qui n'a pas d'ancêtres maoris : métropolitain, canadien, africain, etc.) allez, disons le mot : un "francophone non-ma'ohi" (copyright s'il vous plaît).
Dans l'expression "reo ma'ohi" on rajoute une difficulté supplémentaire, la prononciation du r roulé, difficile pour un grand nombre de métropolitains. Cela n'a pas empêché d'entendre, lors d'une émission sur RFO-Tahiti, deux métropolitains employer toute la soirée cette expression qui, dans leur bouche, donnait à peu près "le réau maoïlle" (bien prononcer le r à la parisienne ! )
Il nous semble aussi qu'il existait déjà, pour désigner le tahitien, en tahitien, l'expression "reo Tahiti" tout simplement. C'est d'ailleurs le titre d'un ouvrage pour apprendre le tahitien de Mme Cadousteau.
Toujours à la pointe du ridicule !
Naturellement, c'est à l'Université française du Pacifique que se trouvent les professeurs qui mettent quelquefois des robes (comme dans Molière) et c'est probablement là que fut créé le premier "cursus de reo ma'ohi". Aussi, quand on y a vu un article s'intituler "Le 'eo 'enana, reo ma'ohi des îles Marquises"... (Question : en quelle reo est ce titre ?) on ne s'étonne plus de voir le verbiage gagner chaque jour du terrain et tout le système éducatif s'engouffrer dans le baragouin à la suite de l'université : C'est ainsi qu'on a vu fleurir des "professeurs de reo ma'ohi" dans les collèges (de notre fenua). Croyez-le ou non, dans le même temps les professeurs d'anglais ne sont nullement devenus des professeurs d'English, pas plus que les professeurs d'espagnol des "professeurs de castellano"...
Assez de ridicule, même s'il ne tue pas : quand on parle ou on écrit en français, il faut appeler un chat un chat et la langue tahitienne le tahitien. Au lieu de nous donner du "réau maoïlle", le système éducatif ne ferait-il pas mieux d'apprendre aux professeurs métropolitains à prononcer correctement les noms tahitiens de leurs élèves ?
Nous espérons que les lecteurs de cet article ne se méprendront pas sur ses intentions : son but n'est pas de dénigrer la belle langue tahitienne, au contraire nous encourageons tous ses locuteurs à la parler, au lieu de l'entrelarder de français. Il est donc bien entendu qu'en tahitien, chacun est et restera libre de s'intituler "ma'ohi" mais à notre avis, ce serait dommage d'en oublier, à Tahiti et dans toute la Polynésie française, qu'on appartient à la grande famille maorie, ce peuple ayant effectué les plus grands voyages de l'antiquité.
Dona Ferentes
Aussi sur Internet : "Revue océanienne de la Recherche et des Idées" :
<http://tahitinui.ifrance.com.>
Note de la rédaction : Le terme "ma'ohi", est donc bien un adjectif désignant les Tahitiens qu'on essaie d'imposer à toute la Polynésie française. Or voici que le mois passé nul autre que le professeur Pierre Vérin, président de l'Université française du Pacifique, l'utilise dans une publication de Métropole* pour désigner, cette fois-ci l'ensemble des Polynésiens, qu'ils vivent à Hawaii, aux Samoa, à Rarotonga, ou aux Tonga etc. :
« Les Maohi et leurs descendants souvent métissés occupent à l'heure actuelle le territoire que les chercheurs ont dénommé le triangle polynésien (É) entre Hawaï, l'île de Pâques et Samoa » (sic).
N'est-ce pas comme si le président de l'université de Rennes écrivait « les Celtes et leurs descendants souvent métissés occupent à l'heure actuelle le territoire que les chercheurs ont dénommé l'EuropeÉ»?
N'assistons-nous pas ici à une sorte d'impérialisme tahitien sur la culture des autres communautés polynésiennes ; surtout, a-t-on demandé à celles-ci si elles acceptent d'être qualifiées de "Maohi" ?
A.d.P.
* in "Missi Synthèse" n°62, avril 1999, p.4.