Tahiti-Pacifique magazine, n° 109, mai 2000

 Nouvelle chance pour l'Université

 

Après 13 ans de batailles rangées, 13 années de régimes provisoires, de présidents nommés puis désavoués, l'Université de Polynésie française (UPF) a enfin obtenu un statut égal à celui des établissements de métropole. Mais l'UPF devra encore passer quelques couches de vernis pour ressembler à ses grandes sÏursÉ

La défunte Université Française du Pacifique (UFP), née en 1987, a souvent vécu à l'image de ses locaux. Confinée tout d'abord à Pirae avec des salles trop petites, des profs-à-tout-faire qui devaient parfois même passer le balai et, déjà, des relations explosives entre le personnel et la direction ; éparpillée ensuite entre des locaux à l'hippodrome, à Mamao et rue Cook, sans compter le centre de Nouméa qui montrait alors déjà des velléités d'indépendance. Orgueilleuse enfin, avec la construction du superbe campus d'Outumaoro (Punaauia) sous des présidences que beaucoup préfèrent oublier. Car l'UFP avait cette particularité unique de France de voir son président nommé par le ministère, et non élu par ses pairs.

De dérogations à la loi de 1984 qui régit les universités mais qui n'est pas applicable en Polynésie française, en procès au tribunal administratif en passant par quelques détournements de fonds condamnés en justice, l'université vivotait et devait même, certaines années, faire valider ses diplômes a posteriori.

La présidence de Pierre Vérin, plus au fait des réalités polynésiennes que ces prédécesseurs, ramena un calme plus que temporaire sur le campus de Punaauia mais ne put empêcher la rupture définitive entre CUPF (Tahiti) et le CUNC (Nouvelle-Calédonie), rupture scellée par le décret du 31 mai 99. L'UFP, qui était à la fois la plus petite de France (moins de 3000 étudiants) et la plus grande (deux campus distants de 5400 kilomètres) avait vécu.

Et l'Université de Polynésie Française étrenne sa toute nouvelle inversion de voyelles (l'UFP devient l'UPF) par une petite révolution dans le très conservateur milieu universitaire : ce sont deux femmes, Claude Payri et Sylvie André, qui se présentent à la présidence. Professeur de lettres à l'UFP depuis sa création, directrice du CUPF entre 89 et 91, énarque depuis peu et administratrice provisoire depuis un an, Sylvie André n'avait rien négligé pour accéder à cette fonction : proche du Territoire (elle fréquente assidûment le Club 89, chantre du Tahoera'a Huiraatira (RPR), parti de M. Flosse) et alliée au SNESup (le syndicat majoritaire des enseignants du supérieur), elle a été élue le 3 avril avec un score confortable de 34 voix contre 16 par les votes conjoints du conseil d'administration et du conseil scientifique de l'UPF.

Forte d'une telle majorité et avec un goût affiché pour le dialogue, elle peut espérer un avenir serein, mais la "semestrialisation" change déjà le visage de l'université en métropole et bientôt de Tahiti puisqu'il n'est plus question de prendre du retard, surtout après le rapport très critique du Comité National d'Évaluation (lire TPM 103, Novembre 1999, p.34 ).

Il s'agit aussi, pour étendre le rayonnement de l'université, de développer la recherche. Les DEA Dynamiques et Mutations, dirigé par l'anthropologue Paul de Deckker, et Imago Mundi du linguiste Dunis sont des pistes intéressantes en sciences humaines et en littérature ; de leur côté, les scientifiques se distinguent avec le laboratoire de biologie marine, celui de géophysique, ou des projets informatiques. Mais on a bien du mal à distinguer un projet d'ensemble, d'autant plus que des chercheurs continuent à se haïr cordialement et se déchirent pour obtenir des fonds. La clarification des objectifs de la recherche sera, sans aucun doute, l'une des luttes principales que devra mener la nouvelle présidente.

Elle devra aussi affronter le réveil des étudiants. Longtemps cantonnés à une représentation discrète, ils sont parvenus à doubler le nombre de leurs élus au Conseil d'Administration et le campus a pris conscience du rôle qu'il peut jouer. Trois fois plus nombreux que les années précédentes, les étudiants se sont déplacés pour élire leurs représentants parmi 12 listes ! Les problèmes récurrents de transport, de chambres universitaires ou de bourses ne pourront plus être esquivés par le bureau de la présidence qui comprend désormais une personnalité extérieure, un membre du personnel administratif etÉ un étudiant. En faisant un tel choix auquel elle n'était pas contrainte, Sylvie André montre qu'elle veut associer toutes les composantes de l'université à la concertation.

Mais la réputation d'un établissement universitaire passe aussi par ses activités culturelles. Ce dernier mois fut particulièrement animé : lancement d'un concours de nouvelles avec l'aide d'un quotidien ; conférence sur l'écriture organisée par les étudiants et, moins culturelle mais très ancrée dans les mÏurs, . Et bien sûr, il reste le Cinévasion, le plus important ciné-club de Tahiti.

Autant d'activités qui sont, peut-être, une chance pour l'UPF de quitter les pages judiciaires et « faits divers » des quotidiens pour celles, plus glorieuses, de l'éducation ou de la culture.

Bill Bowadoke