Tahiti-Pacifique magazine, n° 117, janvier 2001
LOTI DANS TOUS SES ETATS
La dernière livraison du Bulletin de la Société des études océaniennes consacre trois numéros regroupés en un seul livret de 256 pages à Pierre Loti. Près d'une trentaine de contributions décortique l'écrivain et son ouvrage emblématique Le Mariage de Loti comme on peut le faire d'une pièce de théâtre. Le décor du Tahiti colonial de la fin du XIXe siècle, et notamment de cette année 1872, est intelligemment planté par Robert Koenig. La musique tirée de l'opéra de Reynaldo Hahn L'île du Rêve rend compte par l'étude historique de son livret du travail de création de son jeune compositeur et des avis contrastés qui ont suivi ses différentes représentations en 1898. L'oeuvre littéraire proprement dite est superbement analysée par plusieurs spécialistes de la littérature de Tahiti, en particulier Daniel Margueron.
Quant à l'appréciation des jeux d'acteurs, ils sont à l'image de la dichotomie culturelle qu'inspire de plus en plus la plupart des ouvrages écrits par des popa'a farani sur la société polynésienne. Les amoureux et spécialistes de la littérature, en majorité d'origine métropolitaine, tentent de centrer tout l'intérêt d'une oeuvre sur sa beauté, son style et l'humanité de son auteur, compromettant ainsi pour toutes sortes de raisons toute possibilité de faire la critique du mythe et de ses effets.
Les autres, minoritaires parce que Polynésiens, lachent la bride aux élans de leur coeur qui reste tout entier tourné vers leurs ancêtres qui servirent de héros ou de figurants aux états d'âmes d'écrivains de passage. Ils refusent l'image de la Tahitienne rapportée par Loti, avec tristesse et nostalgie comme Flora Devatine et Solange Drollet, ou avec violence comme Chantal Spitz. Pour l'écrivain polynésien, ce colonisé pour qui la révolte reste sa dernière patrie littéraire, le débat reste donc ouvert et entier, que seule - sans doute - une levée concertée de l'immunité littéraire dont est pudiquement couvert le continent du roman exotique pourrait déclencher. Car, pour le moment, quels que soient les éclairages et les mises en scène apportés par ce Supplément au Mariage de Loti à l'auteur et son livre, l'image qu'ils restituent est en final pour tout le monde, à l'instar des poupées russes, toujours la même : Pierre Loti rêvait de voir Tahiti, il est venu, a séduit et, en parfait sauvage, est reparti, laissant la Polynésie à ses larmes et enfantant par ses écrits des générations de nouveaux rêveurs, comme autant de porteurs de mort culturelle.
Dans un article inédit intitulé L'amour de la mort et reproduit dans ce numéro de la B.S.E.O., feu Philippe Draperi a écrit : « Nous sommes tous des robinsons sur l'île de la Conscience et les récifs de la mort. » Et plus loin : « Pour pathétique que soit Rarahu [l'héroïne du Mariage de Loti], fille perdue pour un amour perdu, elle n'est que le symbole de la mort dont ces îles sont étrangement porteuses. » Pierre Loti, Robert-Louis Stevenson, Paul Gauguin, Victor Segalen, et bien d'autres ont tous rencontré leur Vendredi courant pieds nus sur les récifs de la mort, mais combien d'entre eux ont exploré l'île de la Conscience ?
J.-M. Pambrun
"Supplément au Mariage de Loti", Bulletin de la Société des Etudes océaniennes n° 285 - 286 - 287 - Avril-septembre 2000 Papeete, 256 pages, 2975 Fcfp.
MYTHES ET RÉALITÉS EN POLYNÉSIE
« Colliger, et non corriger ses étudiants : rêve et aboutissement de tout enseignant-chercheur ! » Le recueil que propose Serge Dunis répond à l'ambition annoncée dès le prologue. Il faut souligner la portée de cette démarche ; le geste en effet n'est pas aussi fréquent que feint de le croire l'universitaire É et il se révèle gratifiant pour le lecteur, vite confronté à une foisonnance de thèmes, de disciplines, de champs historiques ou géographiques. Mais ce qui retient surtout l'attention, et sous-tend la richesse du recueil, c'est la diversité des points de vue, la multiplicité des angles sous lesquels est abordé le thème fédérateur &emdash; Mythes et réalités en Polynésie ; une profusion qui contribue à rafraîchir un débat trop ressassé.
Par contraste, la tâche est infiniment délicate pour le lecteur qui, désireux de proposer une analyse loyale de l'ensemble, ne peut se prévaloir que du point de vue unique que lui imposent son propre enracinement, un éventail de connaissances et un champ d'expérience nécessairement limités. Considérant la confrontation consacrée entre mythes et réalités, l'individu-lecteur est inégalement soumis à l'emprise des unes ou des autres É mais toujours incapable d'évaluer précisément l'emprise qu'elles exercent sur lui.
Ainsi, ne connaissant que de loin les tours et détours de la vie sociale en Polynésie française, on ne manquera pas de relever ce fulgurant raccourci (extrait de la contribution de Philippe Pottier &emdash; Choc des cultures et justice pénale en Polynésie française) :
« [La prison de] Nuutania, c'est Tahiti. [É] Le tribunal, c'est l'Occident. »
Certes, le mérite de l'auteur n'est pas seulement d'introduire cette double affirmation, mais surtout de situer son contexte, d'argumenter et d'illustrer. Le doute subsiste pourtant ; les perspectives qu'ouvre un parallèle aussi frappant enrichissent-elles le mythe d'une nouvelle variation ou, au contraire, contribuent-elles à ancrer le regard extérieur dans la réalité ? Mais au-delà de l'incertitude tributaire des carences du lecteur, pourquoi ne pas retenir l'appel à un élargissement du regard ?
Ailleurs, Anne Sanchez propose un raccourci de l'Histoire constitutionnelle de Hawai'i. C'est l'occasion d'un rappel bienvenu sur les circonstances équivoques de l'annexion par les Etats-Unis ; c'est également une précieuse introduction aux évolutions les plus récentes où se réactualise un affrontement, semble-t-il immémorial, entre les exigences d'une modernité universaliste auto-proclamée et le sursaut d'une tradition endogène revivifiée. Ici comme plus haut, la mise en perspective engendre des effets inattendus ; interroger le microcosme hawaïen remet en cause certains a priori sur les sociétés traditionnelles et, simultanément, renvoie une image décapée du reste du monde &emdash; de l'Occident en l'occurence. Exemple révélateur : le long débat en faveur de l'égalité entre les sexes au plan fédéral d'une part, et dans le cinquantième état de l'Union d'autre part. Le processus institutionnel s'enlise au sommet avant d'être abandonné en 1982 alors que, dix ans auparavant, il avait été mené à son terme dans l'archipel, avec l'approbation de 87 % de la population ! Matière, donc, à déconcerter les partisans d'une perpétuelle querelle des Anciens et des Modernes É Et occasion d'enrichir la réflexion sur la place des femmes dans les sociétés polynésiennes, un autre « fil rouge » qui, de contribution en contribution, parcourt l'ensemble du recueil.
Reste encore, bien plus que telle ou telle autre notation, telle ou telle autre analyse (certaines brillantes, toutes instructives), ce dont de brèves incursions ne peuvent rendre compte : l'inépuisable moisson de la juxtaposition, la richesse de la prolifération, la vertu de l'assemblage &emdash; un art qu'illustre ici le patchwork et là le tifaifai É Soit un principe d'organisation universel dont ce recueil fournit une belle et utile illustration.
En guise d'épilogue É Serge Dunis reprend brièvement la main pour saluer un ouvrage capital, les Tergiversations et rêveries de l'écriture orale &emdash; Te pahu a hono'ura de Flora Devatine (*). Ce faisant, il ne s'éloigne pas du mot d'ordre assigné à ses élèves &emdash; naviguer entre mythe et réalité. Flora Devatine n'est pas la première voix polynésienne à se saisir de l'écrit. Mais en faisant de cette transgression la matière même de son Ïuvre, elle ouvre une voie sans rien renier ; comme le note Serge Dunis « la pirogue revit le contact pour l'intégrer, le transcender, démythifiant le choc des cultures ».
Jacques Bayle-Ottenheim
« Mythes et réalités en Polynésie » sous la direction de Serge Dunis, avec le concours de l'Université de la Polynésie française,textes de Matilde Deval, Sandhya Patel, George Adassovsky, Frédéric Rossoni, Eliane Halais Noble-Demay, Laure-Hina Grépin, Maggy Delahousse-Dubois, Jean-Pierre Llaona, Marie-Noëlle Frémy, Thibault Marais, Philippe Potier, Dany Levis, Anne Sanchez, Thierry Walker, Louis Cruchet. Ed. Haere po no Tahiti, Papeete, 2000, 2950Fcfp. ISBN 2-90417147-9.
* Flora Devatine, « Tergiversations et Rêveries de l'Écriture Orale &emdash; Te Pahu a Hono'ura », Éd. Au Vent des Îles, Papeete, 1998.