Tahiti-Pacifique magazine, n° 122, juin 2001

 Dur, dur, d'être journaliste à Tahiti (suite)

Brigitte Olivier, journaliste à RFO, explique ses ennuis avec la Présidence

Brigitte Olivier, journaliste à RFO-Tahiti depuis 18 ans, a des ennuis avec la Présidence depuis l'année dernière. A tel point que lors de l'inauguration du Palais présidentiel, elle et son équipe de télévision se sont faites vertement "sortir" par le président Flosse : « R.F.0 dehors ! Je veux pas de vous ici » suivi d'un : « Je ne veux pas qu'on me prenne pour un cÉ, j'ai été gentil avec vous, je me suis déjà fait "couillonner" sur To'ata, barrez -vous, je ne veux pas de vous ici ». Le président Flosse faisait référence à une émission diffusée la veille sur la préparation de la place To'ata et dans lequel Brigitte Olivier qualifia le nouvel espace public de « caprice de Gaston Flosse ».

Par la suite, la Présidence enverra une cascade de courriers se plaignant de madame Olivier. A RFO bien sûr, mais aussi à l'Agence France Presse (AFP) - lorsque celle-ci y remplaçait son mari Eric Monod parti se faire opérer - notamment pour se plaindre que la journaliste avait écrit qu'il y avait 3000 sympathisants lors d'un meeting politique d'Emile Vernaudon, adversaire de M. Flosse, alors que d'autres n'y comptaient que 1000 personnes ; mais encore au Conseil Supérieur de l'Audiovisuel (CSA) suite à une émission sur le nouvel hôpital du Taaone afin de protester contre cette journaliste que Président accuse de « malhonnêteté flagrante ».

Tant de courriers et de plaintes pour une seule journaliste soudainement tombé en disgrâce et dont les reportages sont disséqués et analysés à la loupe, voilà ce qui pourrait être de l'harcèlement, de l'acharnement même. A moins que ce soit un règlement de comptes où on utiliserait la Présidence pour solder d'anciens conflits.

C'est ce que pense Brigitte Olivier, d'autant plus que tous les directeurs des trois services d'information du gouvernement - le Service de la communication de la Présidence (Yves Haupert) TNTV (Daniel Franco, auparavant lui-même chef de la communication de la Présidence) et l'ICA (Claude Ruben) sont tous des anciens cadres de RFO-Tahiti avec lesquels elle a eu des affrontements, en tant que journaliste mais aussi en tant que représentante syndicale à l'époque où elle travaillait avec eux. Face à cet étonnant fait que RFO a fourni tous ceux présentement en charge de la communication du gouvernement, on peut comprendre que Brigitte Olivier puisse se sentir la victime d'une "cabale". Elle s'explique :

Brigitte Olivier : « À mon avis, Gaston n'est pour rien dans cette affaire. Il s'en fiche complètement. Il n'a jamais vu les journaux télévisés en cause, il ne les regarde jamais ou rarement, quand il a le temps. Ce qui s'est passé, à mon avis, c'est que soit Claude Ruben d'abord et Daniel Franco ensuite, réglaient des comptes. Franco avait été mon rédacteur en chef et j'avais eu à m'opposer à lui dans le cadre de mes fonctions syndicales, puisque j'ai été élue déléguée du personnel du Syndicat national des Journalistes (S.N.J.) à R.F.O.

Surtout qu'une personne très proche de Gaston Flosse m'a donné confirmation que c'était Daniel Franco qui avait persuadé Gaston Flosse que je lui avait nui et je n'ai jamais pu m'expliquer sur cette affaire.

Par la suite Gaston Flosse a déclaré à plusieurs reprises sur TNTV qu'il n'avait jamais viré personne de la Présidence ; sur Radio Maohi [la radio du Tahoera'a, parti de M. Flosse] on m'a traité de menteuse, on a dit que c'était pas vrai, et je ne me suis jamais défendue parce je pensais qu'il valait mieux laisser filer les choses, qu'elles passeraient d'elles-mêmes. Or il se trouve que très vite, avec l'émergence de TNTV, toutes sortes de problèmes sont apparus : à la place To'ata, nous avons eu des difficultés pour filmer, car la Présidence avait décidé d'installer un rail pour TNTV et RFO n'avait plus le droit de poser une caméra sur pied ; il y a eu des tas de conférences auxquelles nous n'étions plus conviés ; il y avait des tas d'informations que le gouvernement ne nous donnait plus, etc. Il y avait une façon de nous englober en nous étouffant. La première fois où Flosse revenait sur R.F.O. au journal télévisé, en juillet ou août 2000, il a été question que ce soit Yves Haupert qui présente le journal et interviewe le président Flosse. Et moi j'ai expliqué le matin lors de la réunion de rédaction : « Je ne pense pas que ce soit une bonne chose que ce soit Yves Haupert qui interviewe M. Flosse, il est trop proche du pouvoir ». En cela, j'étais soutenue par l'ensemble de la rédaction qui était d'accord qu'il fallait quelqu'un qui lui pose de vraies questions. Yves en a fait un problème d'honneur journalistique personnel, il a mis en avant sa déontologie en disant « je vous promet que Flosse sera bien interviewé ». Et effectivement, il a posé les bonnes questions, mais il a laissé Flosse répondre comme il le voulait, sans jamais mettre ses propos en question. Ainsi Gaston a pu dire une fois de plus, sur RFO même cette fois-ci, qu'il n'avait jamais viré une équipe de R.F.O., que ce n'était pas vrai.

« Ça m'a meurtri. Et il y avait des lettres qui continuaient à être envoyées par Franco, alors toujours directeur de la communication à la Présidence, se plaignant de RFO, se plaignant des correspondances d'Éric Monod [mari de Brigitte Olivier, aussi reporter à RFO] à l'A.F.P., des miennes lorsque je remplaçais Eric, et notamment de cette fameuse dépêche concernant une réunion du Ai'a Api où j'avais dit qu'il y avait 3000 personnes. Il n'y avait peut-être pas 3000 personnes, mais nous avec Carmen Doom, c'est ce que nous avions l'impression d'avoir compté. Je n'ai pas cité le chiffre à RFO, mais je l'ai cité dans une dépêche de l'A.F.P. J'ai même pas eu le temps de m'en expliquer que tout de suite, cela a été des dénonciations à l'A.F.P.. Ça, c'est le style Franco. J'ai écrit à Gaston Flosse en lui disant « écoutez, c'est pas possible cet harcèlement, c'est pas le moment ». Il ne m'a pas répondu.

Le 26 février, après le débat sur l'hôpital, je reçois cette lettre signée par Flosse qui m'injurie en disant que je suis malhonnête intellectuellement, ce que je considère comme une injure totale. Entre-temps, Yves Haupert était devenu directeur de la communication de la Présidence. Voilà pourquoi je suis persuadée que je n'ai pas de problèmes avec Gaston Flosse, mais je n'ai jamais eu l'occasion de m'expliquer avec lui. Je pense que c'est tout simplement Franco, Ruben en son temps, puis Haupert qui font tout pour me savonner la planche.

Tahiti - Pacifique : Serait-ce un transfert des problèmes internes à R.F.O. vers la Présidence ?

B.O. : Absolument. Flosse embauche des gens qui n'ont qu'une envie quand ils sont à la Présidence, c'est de régler leurs anciens comptes personnels par l'intermédiaire de Flosse. De tels postes de pouvoir peuvent être tentants pour des gens rancuniers. Je trouve cela grave ! Parce que moi, je n'ai jamais eu de problèmes avec Gaston Flosse. J'ai commencé comme journaliste à RTA [Radio Tahiti Api, aujourd'hui Radio Maohi, radio du parti de M. Flosse] il y a 20 ans. Il y avait Christine Bourne, Jean-Jacques Canot et c'est là que j'ai connu Roland Garrigou et Gaston Flosse. Je travaillais pour lui, j'étais son employée et je n'ai jamais eu de problèmes.

« En fait, je considère aujourd'hui que c'est trop facile de conseiller Flosse en lui faisant croire que je suis contre lui, parce que si on regarde mes reportages, on voit que je n'ai jamais fait un reportage sur ses affaires judiciaires - pas parce que je n'avais pas envie de le faire, mais parce que on ne m'en a pas donné l'occasion - donc j'ai jamais pu dire des choses. Lorsque j'ai fait le sujet sur les ordures ménagères dans lequel je dis que le Territoire se débrouille bien, qu'il exporte les ordures, et tout et tout, personne à la Présidence ne relève que je dis des choses qui sont favorables à la politique du gouvernement. Quand je dis que la politique sociale du Territoire est une des meilleure au monde parce que j'ai rencontré des mamies de 75 ans qui venaient du fin fond des Marquises pour se faire opérer en France, personne ne le relève non plus. Mais dès que je fais la moindre critique on me diabolise, alors qu'en fait je ne fais qu'honnêtement mon métier. Je fais mon boulot, c'est tout. »

Nous avons bien sûr contacté Daniel Franco qui réfute les accusations de Brigitte Olivier en déclarant « je n'y suis pour rien », tout en confirmant qu'il avait de « mauvais rapports » avec Brigitte et en médisant un peu à son sujet. Claude Ruben, lui, explique sans rancune que c'est impossible qu'il soit mêlé à cette affaire puisqu'il était à St Pierre et Miquelon lors de l'incident au Palais présidentiel, mais aussi que lors de ses rares repas avec M. Flosse, il n'a « jamais mentionné le nom de Brigitte Olivier avec Président ». Nous n'avons pu recueillir les propos d'Yves Haupert, parti à Paris avec son Président.

Alors la belle et blonde journaliste de RFO souffre-t-elle de douce paranoïa, ou la liberté de la presse est-elle menacée à Tahiti ? Franchement, nous pensons qu'elle a partiellement raison, et cela pour deux raisons :

- Nous avons, nous aussi, subi le harcèlement des courriers de Daniel Franco (ainsi que de deux procès) desquels nous avons déjà parlé dans nos pages. Nous avons donc goûté à ce que madame Olivier appelle « le style Franco » .

- Si M. Flosse ne continuait pas de répéter devant les caméras qu'aucun « journaliste n'a jamais été interdit de Présidence », nous serions plus apte à croire en ses paroles, d'autant plus que nous avons nous-même été expulsés manu militari et interdit de Présidence pendant 18 mois ; jusqu'à ce que le tribunal administratif oblige M. Flosse à accepter tous les journalistes à ses conférences de presse.

 

A.d.P.