Tahiti-Pacifique magazine, n° 141, janvier 2003

 Sauvé par la « Loi d'amnésie » ou comment l'Etat annule les décisions de justice

 

Début décembre, on apprenait que le conseiller territorial Hiro Tefaarere, condamné pour avoir déclenché les émeutes de septembre 1995 (plus de 5 milliards Fcfp &endash; 42 M¤ - de dégâts) a été dispensé de toutes sanctions grâce à de savantes manipulations et « oublis » de la part des représentants de l'Etat en Polynésie française, notamment l'ancien haut-commissaire Jean Aribaud. Ainsi, à Tahiti, un politicien de plus vient d'être « blanchi ». Tout comme celle d'Alexandre Léontieff (lire notre article du mois dernier), la saga miraculeuse de l'évaporation des peines de Hiro Tefaarere aussi mérite d'être contée.

Ancien footballeur, Hiro Tefaarere fera quelques études partielles en France puis trouvera un emploi aux assurances AGF grâce aux « relations uniques qu'entretient sa famille avec Gaston Flosse ». Des "relations" qui faciliteront peut-être aussi son admission au concours d'inspecteur de la Police nationale en 1976. A partir de cette date et jusqu'en 1989, Hiro Tefaarere devint un obscur inspecteur des Renseignements généraux (RG) dont l'essentiel du travail consistait à fréquenter les "cafés du commerce" de Papeete afin de noter les noms et les propos de citoyens qui n'étaient pas trop enthousiastes pour les essais nucléaires conduits par la France à Moruroa et Fangataufa. Hiro Tefaarere découvrit alors le syndicalisme, ce qui lui permit d'être "mis à disposition" du syndicat Atia i mua (avec paye intégrale assurée par l'Etat) pendant plus de 6 ans (!). Il fut élu secrétaire général de ce syndicat, une fonction qui lui permettra de devenir membre du Conseil économique et social de Tahiti (CESC) et président du conseil d'administration de la CPS (Caisse de prévention sociale, la "secu" locale).

 

Barrages de 1991

Son premier "coup d'éclat" eut lieu en juillet 1991 lorsque, sous prétexte d'une augmentation de taxes sur le tabac à rouler et le carburant diesel, Hiro Tefaarere mis en place des barrages à l'entrée ouest de Papeete utilisant les employés et engins de la mairie de Papeete. Suite à un appel à la grève générale que pratiquement personne ne suivit, des affrontements violents eurent lieu entre la gendarmerie et les hommes de Tefaarere, lesquels firent 23 blessés parmi les gendarmes (8 furent gravement blessés et certains restèrent plus d'un mois à l'hôpital.) Le président Flosse, qui alors venait de reconquérir le pouvoir, déclarait alors (et répéta en décembre 1999) que cette émeute dirigée par un inspecteur des RG avait été organisée par le pouvoir socialiste afin de faire chuter son gouvernement, une théorie que certains indices confirmèrent par la suite. Malgré les gendarmes blessés et des dégâts assez considérables, il n'y eut aucune suite judiciaire à ces événements.

 

Arbres centenaires abattus

En avril 1994, on entendit de nouveau parler de Hiro : sous prétexte d'une grève, une partie des employés de la ville de Papeete, les membres du syndicat Atia I Mua de Hiro Tefaarere abattirent des magnifiques arbres, des maru-maru âgés de plus de 100 ans, notamment celui face à la cathédrale, afin de bloquer les routes de la ville. L'indignation de la population fut générale. Cette grève aussi était manifestement politique, d'abord pour "punir" la réélection de Jean Juventin au perchoir de l'assemblée, mais surtout pour permettre à Hiro Tefaarere de « régler des comptes » car on ne lui avait pas donné de poste de prestige (avec émoluments conséquents) depuis son remplacement à la présidence du conseil d'administration de la CPS. En effet, Hiro Tefaarere espérait la présidence du CESC et même le poste de représentant au CES métropolitain à Paris. Frustré de n'avoir pas été nommé, l'inspecteur des RG avait alors menacé, à plusieurs reprises, « que le sang va couler » sur RFO télévision. Pour cette affaire-là, seuls quelques "lampistes" furent condamnés, le leader syndical n'ayant pas physiquement participé lui-même à la coupe des arbres.

 

Emeutes à l'aéroport

Puis vinrent les émeutes de 1995. La reprise des essais nucléaires attendu eut lieu le mardi 5 septembre dans le lagon de Moruroa. Le lendemain matin, une trentaine de dames tahitiennes s'assirent sur la piste de l'aéroport de Faa'a pour protester contre l'essai nucléaire et une vingtaine de gardes mobiles se placèrent face à elles, cherchant à dégager la piste car le DC 10 d'AOM et le DC8 du Cotam (militaire) attendaient pour décoller vers Paris. Entre-temps, les syndicats "durs" Atia I Mua (et CSIP) se réunissaient au stade Bambridge pour se rendre compte que leur appel à la "grève générale" était (encore une fois) un fiasco retentissant, seuls quelques deux cents personnes ayant suivi le mouvement. Furieux de cette démonstration flagrante de son impuissance, Hiro Tefaarere partit alors (encore !) « se venger » avec ses troupes vers l'aéroport pour « aider les mamas », dans un convoi d'environ 50 voitures. Armés de casques, barres de fer et de haches, ils arrivèrent sur la piste après avoir brisé le lourd portail du côté d'Air Moorea. Voyant cela, les gardes mobiles tirèrent des grenades lacrymogènes sur les "mamas" et la meute de syndicalistes. Puis quelqu'un clama (faussement) que le président Flosse se trouvait dans l'avion d'AOM à destination de Paris, ce qui déclencha une ruée des syndicalistes vers l'appareil garé sur l'aire d'embarquement juste devant les bâtiments de l'aérogare. Une bataille féroce se déclencha entre syndicalistes et gardes mobiles, avec des pierres et des grenades lacrymogènes pleuvant autour de l'appareil. Les émeutiers, repoussés vers le bâtiment, s'y réfugièrent en cassant les vitres. Des grenades lacrymogènes explosant sous les pareu de la boutique duty-free mirent le feu à l'aéroport. Ce fut le déclenchement d'émeutes à Faa'a et Papeete qui firent 22 blessés, 5 milliards Fcfp de dégât avec plusieurs bâtiments incendiés et 200 commerces touchés.

 

Prison puis assemblée

Le lendemain, Hiro Tefaarere et ses collègues du syndicat furent jetés en prison et, il faut le dire, plutôt malmenés par les gardes mobiles de la gendarmerie. Les émeutiers déposeront d'ailleurs plainte. Fin septembre, des négociations eurent lieu à Paris entre l'avocat d'Atia I Mua et le gouvernement central. Il se disait qu'une réduction des peines était proposée en échange d'un engagement de ne plus mener d'"actions" jusqu'à la fin des essais nucléaires.

Après quelques mois passés en prison, Hiro Tefaarere fut relâché après avoir été éjecté de la Police nationale (dont les RG font partie). Oscar Temaru lui offrit alors une place d'éligible sur sa liste indépendantiste et ainsi il fut élu conseiller territorial des Îles du Vent en mai 1996, puis des ISLV en 2001.

En attendant son procès, Hiro Tefaarere continua à se faire remarquer, notamment lors de congrès (Abolition 2000 et Nuclear Free Pacific à Tahiti, concert pour José Bové en France) où il réussit à endormir les audiences avec des discours fleuves qui n'intéressaient personnes. Même le SAMU des pompiers de Paris découvrit sa grande modestie lorsqu'il leur déclara : « Il faut bien me soigner Messieurs, car je suis l'ennemi public n°1 en Polynésie ! Oui, oui, c'est moi qui ai fait les émeutes de 1995 » (sic !) « Et savez-vous, depuis la politique à Tahiti n'a plus jamais été la même. Si, si, depuis je suis un élu de Polynésie ».

 

Condamné à 18 mois fermes

Le procès eut lieu en septembre 1998, trois ans après les événements. Hiro présenta sa défense en tant que militant anti-nucléaire (!). Tefaarere fut reconnu coupable d'instigation et de provocation à l'attaque et à la résistance avec violence commise en bande sur des gendarmes et condamné à 18 mois de prison ferme et à 5 ans de privation de droits civiques.

Un an plus tard, en décembre 1999, lors de la session de l'assemblée territoriale consacrée au budget 2000, se produisit une confrontation entre les conseillers du Tavini huiraatira et le président Flosse, de retour de Paris où il avait été condamné dans l'affaire "Hombo". La séance fut houleuse avec les conseillers du Tavini scandant des slogans et brandissant des pancartes demandant la démission du président condamné. Le plus vindicatif était Hiro Tefaarere, pourtant tout aussi condamné pour ses actes lors des émeutes, étonnant même parce qu'il avait défrayé la chronique dans cette même affaire Hombo en 1993 : en effet, l'enquête sur les "contributions" du sieur Hombo avait révélé qu'en 1991 le chef de cabinet du président Flosse avait exigé, sur ordre de Flosse, que Hombo verse 1 million Fcfp (8400¤) sur le compte de Hiro Tefaarere en échange de la fin de blocages sur la voie publique. Cet argent "d'échange" aurait servi à éponger une dette envers la banque SOCREDO, laquelle était sur le point de saisir la maison de la maman de Hiro pour cause de traites impayées.

 

Appel, puis rejet en cassation

Le procès en appel eut lieu en mai 2000 et Hiro vit sa peine réduite à six mois fermes avec un an d'interdiction de ses droits civiques. Il fit un pourvoi en cassation, lequel fut rejeté le 2 mai 2001.

C'est alors que le haut-commissaire Jean Aribaud sabota les décisions de justice, certainement "sur ordre" de Paris ou de la Présidence de Tahiti. D'abord Hiro Tefaarere introduisit un recours en grâce auprès du Président de la République, Jacques Chirac. Puis, comme nous l'écrivions dans notre édition de juillet 2001, l'arrêt de la Cour de cassation n'est appliqué que lorsqu'il a été officiellement notifié aux intéressés. Le processus de perte de mandat du conseiller du Tavini passe par un arrêté du haut-commissaire de la République qui doit être publié au journal officiel de la Polynésie française. Cet arrêté était prêt début juin 2001, mais ne fut jamais signé par le haut-commissaire. Le 26 juillet, lors de la visite du ministre Paul à la caserne des pompiers de Hiva Oa, nous avions alors questionné M. Aribaud sur ses intentions au sujet de cet arrêté. Il nous répondit qu'il a « l'habitude d'attendre que toutes les voies de recours aient été épuisées » (TPM août 01). Suite à d'autres rappels dans nos colonnes, il semble qu'en février 2002 "on" nous fit "parvenir" une copie de la demande en grâce de Hiro Tefaarere . Etait-ce pour mieux faire passer le temps, afin que l'année d'interdiction des droits civiques de Tefaarere "se consume" ? Tahiti-Pacifique aurait-il été manipulé ?

 

Mensonge

Aussi, dire aujourd'hui que la condamnation de M. Tefaarere a été effacée parce que les haut-commissaires auraient « oublié » ou qu'il s'agirait d'une « erreur de procédure » est franchement mensonger et honteux.

Il s'est hélas exactement passé ce que nous écrivions, tel un devin, en avril dernier (n°132) : "Quoi qu'il en soit, il semblerait que l'on ait trouvé là un nouveau moyen simple et efficace d'annuler les peines auxquelles des hommes politiques ont été condamnés : « Fais-moi vite un recours en grâce auprès du Président de la République. Un copain au ministère de la Justice fera de suite envoyer une demande de suspension à la colonie, puis on fera que le dossier se "perde" quelque part entre le ministère de la Justice et l'Elysée. Ainsi tu pourras continuer indéfiniment à occuper ta fonction et toucher tes gros émoluments ! ». Le procureur tient un ordre écrit et est donc "couvert", le haut-commissaire aussi car il obéit aux instructions de son gouvernement".

Hiro Tefaarere détient-il des documents qui prouvent la main de l'Etat dans les émeutes de 1991 ? Les a-t-il utilisés pour "négocier" une abolition de sa peine ? Ou bien a-t-il "fait un marché" avec le président Flosse, à qui Jacques Chirac ne refuse rien tant qu'il maintient Tahiti dans le giron du RPR-UMP ? Si c'est le cas, quel "marché" à été conclu ? On remarque que depuis 18 mois, Hiro Tefaarere est devenu plutôt "soft" et poli vis-à-vis de Président lors des débats à l'assemblée.

A l'époque, un membre du Tavini nous déclarait que M. Tefaarere avait été « nourri, logé, blanchi » : nourri par l'Etat (sa carrière d'inspecteur des R.G.), logé par le Tavini (le parti indépendantiste qui lui a offert un siège à l'assemblée) et blanchi par l'Elysée !

L'affaire du blanchiment de Hiro Tefaarere est la triste et indiscutable preuve du sabotage planifié et appliqué d'une décision de justice. Le refus du haut-commissaire Jean Aribaud, puis de son successeur Michel Mathieu de faire appliquer les décisions définitives de justice - donc la loi - indique qu'aujourd'hui, à Tahiti, l'Etat de droit n'est plus la norme. Pourtant, le haut-commissaire, représentant de l'Etat, est justement supposé être le garant de la légalité républicaine. Quelle honte !

Etait-il donc si important de « sauver le soldat Hiro » et ainsi discréditer la justice et dévoiler que l'Etat de droit n'existe pas en Polynésie française ?

Pauvre Tahiti ! La crédibilité et l'impartialié de la justice ne sont-elles pas le baromètre d'une démocratie ?

Alex W. du PREL