Tahiti-Pacifique magazine, n° 145, mai 2003

 Avec et pour Paul GAUGUIN

Claude-Charles FARINA

 

La lecture du numéro d'avril du magazine Tahiti Pacifique a de quoi consterner plus d'un amateur passionné par Gauguin, tant par l'homme que par le peintre et son mythe. A tel point qu'elle a suscité un irrépressible besoin d'exprimer ici un autre point de vue.

La couverture du magazine semblait pourtant prometteuse avec le superbe pastel du peintre : « femme tahitienne avec une fleur dans les cheveux ». Mais le ton change dès les premières pages avec l'incontournable publicité pour une pizzeria de Papeete. Le tableau « Manao Tupapau » revu et corrigé pour des besoins mercantiles est un modèle d'incongruité. Ce « chef d'Ïuvre » fait paraît-il partie de la collection privée du restaurateur, on aurait souhaité qu'il n'en sorte pas !

Le 8 Mai 2003 sera commémoré le centenaire de la mort de Paul Gauguin. Il semble que cette échéance ait suscité un flot de haine à l'encontre du défunt au vu du nombre de personnes bafouant la mémoire du peintre par leurs écrits. Dans un passé pas si lointain, il était d'usage de respecter le mort en se découvrant au passage du corbillard. Georges Sand qui partageait les idées humanistes de son amie Flora Tristan, la grand-mère de Paul Gauguin, disait à cette époque : « Quand les gens sont morts, on se prosterne, c'est bien de respecter le mystère de la mort. »

Les temps changentÉ Les valeurs auxquelles s'attachent les hommes changent elles-aussi. Celles d'aujourd'hui peuvent-elles servir de réquisitoire contre un homme disparu voici un siècle et qui ne risque pas de se défendre ?

Pourquoi tant de haine ? Quelles sont les véritables raisons de ces détracteurs qui s'acharnent avec plus ou moins de finesse sur celui qui va être célébré dans quelques jours comme l'un des plus grands promoteurs de Tahiti et de Hiva Oa ?

Méchant Gauguin, coquin dépravé, rebut de la société, asocial, acariâtre, pervers polymorphe et sexuel à tendance pédophile, Monsieur Jean Nerienaf, êtes-vous bien certain de ne pas en avoir oublié ? Votre vocabulaire injurieux est riche mais il eût été souhaitable que votre démonstration le fût également. En offrant une poupée qu'il avait lui-même sculptée à la fille de votre arrière-grand-oncle, Gauguin se révélait-t-il être le monstre que vous citez ? A moins que vous ne soyez pas à une contradiction près et dans ce cas il aurait été intéressant pour nous, lecteurs, de connaître le prix qu'a tiré de cette sculpture votre grand-tante en la vendant aux Anglais.

 

Utiliser la maladie et les défauts du peintre pour démontrer l'acculturation du système colonial français comme l'a fait Madame Chantal Spitz en qualifiant Gauguin de raciste, pédophile et syphilitique relève de méthodes primaires et fallacieuses qui ne reflètent guère la subtilité d'analyse d'une intellectuelle de renom.

Gauguin raciste ? Le mot raciste existe depuis 1930 ! Il faut savoir utiliser les mots à bon escient et rappeler puisque besoin est que si quelqu'un a lutté contre l'acculturation aux Marquises c'est bien Gauguin, comme en témoignent ses démêlés avec l'administration, la justice et le clergé. N'a-t-il pas pris la défense de ses amis marquisiens en dénonçant les trafics des gendarmes et les vices de Mgr Martin, en s'opposant au gouverneur Petit qui prévoyait alors de repeupler les Marquises en offrant des concessions à une centaine de familles antillaises ?

Gauguin pédophile ? A cette époque les jeunes polynésiennes sont bien souvent mariées et parfois mères dès l'âge de treize ou quatorze ans. Les jeunes « épouses » de Gauguin ne sont pas une exception. Parler aujourd'hui de pédophilie est-il bien le terme adapté à l'époque du peintre ?

Gauguin syphilitique ? En sommes-nous encore aujourd'hui à utiliser la maladie pour diaboliser un être humain et salir son Ïuvre et sa mémoire ? Doit-on bannir du patrimoine culturel mondial un grand danseur comme Noureev sous prétexte qu'il est mort du Sida ? Il y a aujourd'hui plus de trente millions de syphilitiques dans le monde. Doit-on tous les exclure ?

Gauguin plagiaire, escroc, mauvais père et traître envers ses amis Van Gogh et Pissarro.

Comme vous y allez, Monsieur Fernand Daragon ? L'affaire du « Talisman » qui donna naissance au nabisme ne concerne que Sérusier et Gauguin.

Plagiaire : auteur qui donne comme sien ce qu'il a pris à autrui ( Larousse ) Dire que Gauguin a escroqué Emile Bernard relève de la médisance.

Gauguin découvre le vrai Bernard pendant son deuxième séjour breton en s'apercevant que sa technique de cloisonnisme tirée de l'art religieux (Bernard n'en était donc pas le créateur) est très intéressante pour l'art primitif dont il essaie de trouver les moyens d'application. Ne pouvant copier le jeune Bernard, il doit le surpasser. Ce qu'il fait en réalisant « La vision après le sermon » une Ïuvre majeure plus spectaculaire, grandiose et révolutionnaire que la toile de Bernard « Bretonnes dans la prairie ».

« La vision après le sermon » devient une création inédite composée d'éléments empruntés à Hokusaï (l'arbre) séparant le réel (les bretonnes de Bernard) du spirituel (l'Ange et Jacob de Delacroix). Gauguin utilise là des couleurs innovantes (herbe rouge). Si ce tableau a été choisi pour le manifeste du symbolisme dans la peinture, c'est grâce à cette technique audacieuse.

L'erreur de Bernard est classique et prouve qu'il n'est victime que de lui-même. Sûr de son génie et à l'abri des besoins matériels, il peint sans réelle ambition, ne se souciant nullement d'imposer son style.

Comment pouvait-il prétendre à la consécration de maître d'un style nouveau s'il n'était pas capable de l'imposer et de le développer ?

Il est même probable que si Gauguin n'avait pas pris lui-même cette initiative, le style innovant de Bernard serait resté embryonnaire, inexploité et oublié. A moins qu'un autre « Gauguin » ne vint à passerÉ

A cette époque Paul Gauguin n'était considéré comme le père du symbolisme que dans un cercle restreint. Il l'a pourtant défendu sa vie durant sans jamais être reconnu de son vivant. Bernard était-il capable de mener un tel combat ? Il est permis d'en douter.

Les extraits du discours prononcé par J-M Pambrun à bord du paquebot Paul Gauguin, rassemblés ici sous le titre « Triste sauvage » plongent en premier lieu le lecteur dans une certaine perplexité quant au réel message exprimé. Un titre qui laisse penser à une nouvelle diatribe venant encore alourdir le réquisitoire. Une seconde lecture s'avère indispensable pour en comprendre le sens profond insufflé par l'auteur qui finit par faire de Gauguin son ami. Mais combien de lecteurs, en dehors des initiés exercés à ce genre d'introspection littéraire, auront su décrypter la pensée de l'écrivain à la première lecture ? Et combien parmi les autres auront pris la peine de la relire ?

Etait-il enfin pertinent de la part de la rédaction de risquer l'amalgame chez le lecteur en y accolant l'animosité de Madame Spitz et la haine de Monsieur Nerienaf ?

Les opinions exprimées dans certains articles publiés par ce magazine ne reflètent certes pas obligatoirement le point de vue de la rédaction mais elles entraînent inévitablement le lecteur dans une confusion qui risque de faire perdre beaucoup de la crédibilité des idées qui y sont développées.

Si le style de Monsieur Pambrun est quelque peu hermétique, il n'en est pas de même pour Etienne Ahuroa, cet énigmatique écrivain polynésien mentionné dans le discours de Jean-Marc Pambrun pour sa pièce de théâtre intitulée « Les parfums du silence ». La lecture de cette fiction inspirée des moments qui ont suivi la mort de Gauguin est un véritable régal et suscite grandement le désir de la voir jouer sur une scène. Un souhait qui pourrait bientôt devenir réalité puisque la pièce est désormais jouée par huit acteurs marquisiens incarnant les proches du peintre tels que Tioka, son ami intime, Haapuani, le superbe taua immortalisé par Gauguin en « Sorcier d'Hiva Oa » ou Marie-Rose et Henriette, ses compagnesÉ L'idée de jouer cette pièce à Hiva Oa le jour de la commémoration de la mort de Gauguin s'imposait donc comme une excitante évidence : la première vraie pièce de théâtre dans l'histoire de l'île ! C'est hélas un désir qui ne sera pas assouvi car cette haine viscérale du peintre existe aussi à Atuona. Un siècle après les démêlés de Koke avec l'administration, la gendarmerie et l'Eglise, on retrouve, comme si le temps s'était arrêté, ce même entêtement à bannir l'art pour châtier un homme. Mais plutôt que de parler de censure, on préfère invoquer ici le programme surchargé des festivités qui, hélas, ne laisse aucune place pour une représentation théâtrale.

Une autre fois, peut-êtreÉ

Cette réflexion ne vise rien d'autre qu'être le reflet de la tristesse que tout ce flot d'intolérance suscite chez de nombreux habitants des Marquises qu'ils soient artistes, amateurs d'art ou simplement soucieux d'ouvrir leurs îles au monde de l'art.

A la veille d'une manifestation culturelle internationale, il est invraisemblable de faire le procès de celui qui en est l'acteur principal en utilisant ses faiblesses d'homme pour salir le génie de son art.

Il est urgent d'ouvrir les esprits étroits et d'en chasser les ressentiments, ne serait-ce que par respect pour les rares visiteurs pas encore totalement découragés qui sont prêts à honorer de leur présence la mémoire de l'artiste.

 

Claude-Charles FARINA

Peintre, copiste d'Ïuvres d'art.

Vice-président de l'association des amis de Gauguin TE TAU HOA O GAUGUIN, Hiva Oa.

 

PAUL GAUGUIN, PLAGIAIRE ET AVENTURIER ?

Nicolas SPILLMANN

 

«Mon Ïuvre depuis le début jusqu'à ce jour (on peut le voir) est une avec toutes les graduations que comporte l'éducation d'un artiste. A tout cela j'ai fait silence et continuerai à le faire, persuadé que la vérité ne se dégage pas de la polémique mais des oeuvres qu'on a faites1. »

Et vlan ! Voilà que nous est servi de nouveau le plat rance du Gauguin plagiaire, assaisonné, cette fois-ci, d'un zeste d'aventurier au petit pied et d'une touche de "truand indélicat". Quelle mouche a bien pu piquer Fernand Daragon pour prétendre qualifier ainsi Paul Gauguin ? Le parti pris par ce contempteur désobligeant et mesquin en dénigrant systématiquement l'artiste et son Ïuvre est effarant tant il dépasse les bornes du travail critique. On peut ne pas aimer Gauguin, on peut critiquer son Ïuvre, on peut également lui préférer la peinture d'Émile Bernard. Encore faut-il le faire de façon objective, raisonnée, argumentée, en se gardant de ne retenir que ce qui convient à la défense de sa propre thèse et de rejeter systématiquement tout ce qui viendrait la contredire, à commencer par l'avis des plus grands spécialistes, historiens ou critiques d'art. Or c'est à un tel exercice pervers et inutile que s'est livré Fernand Daragon, tel un folliculaire malveillant, dans le Tahiti Pacifique du mois d'avril 2003, faisant fi de l'immense travail réalisé depuis un siècle par des centaines de chercheurs dont tous n'ont pas été, loin s'en faut, des thuriféraires de Paul Gauguin.

 

Vous avez dit plagiaire ?

"En faisant ce qui a déjà été fait, je serais un plagiaire et me considérerai comme indigne ; en faisant autre chose, on me traite de misérable. J'aime mieux être un misérable qu'un plagiaire ! 2"

Pourquoi ressasser, une fois encore, une théorie que l'analyse des faits historiques réfute. L'histoire d'ailleurs en a donné raison à Paul Gauguin. Parle-t-on encore d'Émile Bernard sinon par référence à Gauguin ou à l'École de Pont-Aven ? Loin de moi l'idée de nier les mérites éminents qui furent ceux d'Émile Bernard et la part importante qu'il prit dans l'émergence du cloisonnisme et dans le symbolisme synthétiste dont il est, sans conteste, un des initiateurs mais surtout le théoricien. Or, à trop vouloir forcer le trait, on tord le cou à la vérité historique. Encore faudrait-il savoir de quoi on parle.

&emdash; Le cloisonnisme

Le cloisonnisme est né curieusement de la rencontre de plusieurs techniques artistiques, celle de l'estampe japonaise, celle de l'image d'Épinal et celle du vitrail. Dans chacune d'entre elles, de grands aplats de couleurs, cernés d'un contour, forment le motif et la perspective n'est suggérée que par la superposition de motifs de taille décroissante du premier plan vers l'arrière plan. Toutefois, le cloisonnisme s'est référé essentiellement à l'art de l'estampe et des crépons japonais de préférence à l'image d'Épinal, technique jugée par trop populaire et donc mineure. Quant au vitrail, il a été davantage le support privilégié par certains peintres Nabis pour exprimer leur art qu'une source réelle d'inspiration ,encore que La belle Angèle puisse s'y référer.

La vogue des estampes japonaises est apparue en Europe à la suite de l'ouverture du Japon au monde occidental au début de l'ère Meiji (1868). Influençant de nombreux peintres, elle a connu son apogée lors de l'exposition à la galerie Petit, à Paris, de 3000 Ïuvres d'art japonais dont bien entendu une majorité d'estampes. Vincent Van Gogh était connu pour en posséder une collection estimable et nul n'ignore qu'on trouve trace de cette influence japonaise dans nombre d'Ïuvres de Paul Gauguin3.

La technique du cloisonnisme est effectivement mise au point dans les années 1886-1887 par Émile Bernard et son camarade de l'École Cormon, Louis Anquetin. C'est d'ailleurs à un camarade de ce dernier, le poète symboliste Édouard Dujardin qu'on en doit la définition4 et, déjà, l'attribution au seul mérite de Louis Anquetin au détriment d'Émile Bernard.

Technique novatrice et simplificatrice, le cloisonnisme a fait école. Pour autant, on ne peut pas accuser les peintres qui l'ont utilisée de plagiat. Cela serait aussi ridicule que d'accuser l'ensemble des peintres impressionnistes d'avoir plagié Monet dont le tableau Impressions au soleil levant fut,lors de la première exposition du groupe, du 15 avril au 15 mai 1874, à l'origine du terme "Impressionnisme".

 

Paul Gauguin et Émile Bernard

Pour bien comprendre le contentieux artistique existant entre Gauguin et Bernard, il est nécessaire de rappeler succinctement ce que furent les rapports entre les deux artistes.

Émile Bernard a tout juste dix-huit ans lorsqu'il fait la connaissance de Paul Gauguin. Issu d'une famille bourgeoise, il décide en 1884, contre la volonté de son père, de ne pas entrer dans l'affaire de commerce familiale et obtint, en revanche, de suivre l'enseignement artistique de l'École Cormon, établissement respecté dans le milieu des beaux-arts parisien. Il y restera deux ans et en sera exclu après un épisode facétieux. Intelligent, curieux, assimilant rapidement, éminemment doué, il étonne ses camarades par ses dispositions exceptionnelles. Il se lie d'amitié avec Louis Anquetin et, surtout, son séjour à l'École Cormon lui permet de se familiariser avec le milieu pictural de l'époque et, notamment d'y faire la connaissance de Vincent Van Gogh avec lequel il entretiendra une réelle amitié artistique. En 1886, il entreprend un voyage à pied en Bretagne qui le conduira d'abord à Saint-Briac, puis à Concarneau où il fait la connaissance d'Émile Schuffenecker, ami fidèle de Gauguin qui lui recommande d'aller voir ce dernier à Pont-Aven.

Paul Gauguin, depuis des années était en recherches. Sa correspondance avec Pissarro, son maître en impressionnisme, l'atteste fréquemment :"Dans les recherches on va de travers souvent mais on apprend à se connaître et à savoir jusqu'à quel point on peut aller, pour mieux dire on essaie ses forces.5", "Dans ma nouvelle recherche les ciels sont difficiles. Je cherche à faire simple et cependant très divisé de tons ; ma nouvelle facture qui est un peu croisée répond à cela avec de grands points d'arrêt.6" Il en est de même avec Émile Schuffenecker, son compagnon d'étude picturale : "travaillez librement et follement vous ferez des progrès et tôt ou tard on saura reconnaître votre valeur si vous en avez. Surtout ne transpirez pas sur un tableau, un grand sentiment peut être traduit immédiatement rêvez dessus et cherchez-en la forme la plus simple.7" Cette conception d'une peinture libre, expression d'une idée apparaît donc déjà chez Gauguin même s'il éprouve quelques difficultés à théoriser clairement sa pensée.

Quand il fait la connaissance de Émile Bernard à Pont-Aven, Gauguin a dix-huit ans de plus que son jeune visiteur et peint depuis quinze ans. Il séjourne dans ce petit village finistérien depuis le mois de juillet. D'emblée, il s'y est imposé, apparemment plus du fait de sa personnalité que de sa peinture. Pour autant, si sa qualité de peintre impressionniste, donc non conventionnel, lui a valu plutôt la sympathie de la communauté picturale du lieu, il ne fait cependant pas l'unanimité. Toutefois, quand il écrit à sa femme Mette : "Ma peinture soulève beaucoup de discussion et je dois le dire trouve un accueil assez favorable chez les Américains.8 ", puis :"On me respecte comme le peintre le plus fort de Pont-Aven.9", ce ne sont pas là propos de vantard contrairement aux assertions de Fernand Daragon. Il est effectivement respecté par ses pairs généralement bien plus jeunes que lui.

Il ne prête, cependant, que peu d'attention à son jeune visiteur et on peut dire que ce premier contact avec Émile Bernard ne fut chaleureux ni d'un côté ni de l'autre. Ce dernier apprécia modérément les toiles de son aîné bien qu'il ait été, d'emblée, fortement impressionné par sa personnalité : "il y aussi un impressionniste nommé Gauguin, un garçon très fort. Il a trente-six ans, il dessine et peint très bien et de plus n'est point théorique.", écrit-il, le 19 août 1886, à sa mère. Ils ne se reverront de nouveau à Pont-Aven que deux ans plus tard. Entre-temps, Gauguin a effectué son voyage en compagnie de Charles Laval à Panama et à la Martinique. Sa peinture a évolué : l'influence japonaise transparaît dans sa composition et dans certains procédés techniques, la palette est devenue plus vive, les touches s'estompant parfois et laissant place à une esquisse d'aplats de couleurs ; surtout, les motifs apparaissent parfois cernés d'un contour sombre. La patte impressionniste est encore là mais moins marquée.

Gauguin rejoint Pont-Aven en février 1888 pour son deuxième séjour dans le petit village breton. Tout un groupe de peintres le prend alors comme chef de file : Charles Laval, Ernest Ponthier de Chamaillard, Emile Jourdan, Henry Moret. Bernard, accompagné de sa mère et de sa sÏur Madeleine, l'y retrouve en août. L'accueil de Gauguin est, cette fois-ci, beaucoup plus amical. Il faut dire que Bernard et Anquetin avaient approfondi leurs théories et que le résultat obtenu par Émile Bernard correspondait au souci de simplification de la peinture qui animait Gauguin depuis plusieurs années et qu'il résumait ainsi à Pissarro : "Plus que jamais, je suis convaincu qu'il n'y a pas d'art exagéré. Et même, je crois qu'il n'y a de salut que dans l'extrême." L'un et l'autre connaissaient Vincent Van Gogh qui leur marquait à tous deux une admiration et un intérêt sincères. Gauguin, impressionné par les toiles que lui montrent Bernard écrit à Émile Schuffenecker : "Le petit Bernard est ici et a rapporté de Saint-Briac des choses intéressantes. En voilà un qui ne doute de rien....Mes derniers travaux sont en bonne marche et je crois que vous trouverez une note particulière ou plutôt l'affirmation de mes recherches antérieures, la synthèse d'une forme et d'une couleur en ne considérant que la dominante.10"

Gauguin, dont les études artistiques étaient sommaires, éprouvait quelques difficultés à exprimer clairement ses conceptions artistiques, quand bien même elles commençaient à se concrétiser dans certaines de ses toiles. Émile Bernard au contraire théorisait avec une facilité déconcertante, impressionnant ainsi son aîné.

Ce dernier fut encore davantage impressionné lorsqu'il découvrit le dernier tableau d'Émile Bernard, Les Bretonnes dans la prairie verte, qui peut, à juste titre, être considéré comme le "manifeste éclatant du cloisonnisme et du synthétisme.11" Subjugué par ce travail au caractère décoratif indéniable qui dénote de la part de Bernard une maîtrise parfaite dans la traduction de ses théories sur la toile, Paul Gauguin est illuminé.

C'est une révélation ; il tient là ce qu'il cherchait depuis tant d'années et qu'il n'arrivait qu'imparfaitement à exprimer. Immédiatement, il se met au travail et peint, au début de l'automne 1888, La vision après le sermon, immense poème allégorique symbolisant la lutte éternelle du bien contre le mal au travers du combat de Jacob avec l'Ange, transposé d'une gravure d'Hokusai. "La flambée née de la rencontre entre Émile Bernard et Gauguin avait jailli d'un échange égal - «A ce moment-là, l'un était pour l'autre élève et maître », pourra écrire le peintre Verkade-. 12"

Le symbolisme pictural, l'idéisme cher à Albert Aurier, est né. Sa formulation en a été faite, sur le plan littéraire, mais sans relation aucune à l'époque, par Jean Moréas dans le Manifeste du Symbolisme paru en septembre 1886 à Paris : "Il faut vêtir l'idée d'une forme sensible." Paul Gauguin qui sera coopté très rapidement par les Symbolistes en tant que chef de file du symbolisme pictural s'en défendra parfois quitte à s'en moquer : "Va pour le Symbolisme ! ", de même qu'il se rira du synthétisme en écrivant sur un pot de grès "Sintaise" comme s'il avait pensé "Foutaise".

A la vue de La vision après le sermon, Émile Bernard, d'ailleurs, ne s'y est pas trompé. Il est ébloui par le génie pictural de Paul Gauguin qui, ainsi, lui confirme magistralement le bien fondé de ses théories. Il se confie à Vincent Van Gogh qui écrit à son frère Théo : "Sa lettre est empreinte de vénération pour le talent de Gauguin - Il dit qu'il le trouve un si grand artiste qu'il en a presque peur et qu'il trouve mauvais tout ce que lui, Bernard, fait en comparaison de Gauguin.13"

Les deux peintres travaillent alors de concert dans une étrange symbiose à laquelle participent leurs compagnons. L'estime de Bernard grandit encore : "La lettre de Bernard est encore une fois remplie de la conviction que Gauguin est un bien grand maître et un homme supérieur absolument quant au caractère et à l'intelligence14". La contagion gagne sa sÏur Madeleine Bernard qui le définit comme "un grand maîtreÉ le plus grand artiste du siècle."

Intervint en septembre 1888, l'épisode du Bois d'Amour relaté partialement par Fernand Daragon à propos de la leçon de peinture donnée par Paul Gauguin à Paul Sérusier. Si les faits rapportés sont parfaitement exacts, l'interprétation qui en est donné affiche, en effet, un parti pris résolument hostile à Gauguin. En effet, cette esquisse est exécutée sur un couvercle de boite de cigares par Sérusier sur les indications magistrales de Paul Gauguin : "Comment voyez-vous cet arbre ? Il est vert ? Mettez donc du vert, le plus beau de votre palette. Et cette ombre ? Plutôt bleue ? Ne craignez pas de la peindre en bleu.15" Ce tableau, Le Talisman, devait effectivement devenir le manifeste tangible du mouvement des Nabis dans un style préfigurant certaines oeuvres de l'expressionnisme allemand. Une de ses principales caractéristiques est justement d'avoir été exécuté en faisant foin des principes essentiels du cloisonnisme, du synthétisme et du symbolisme pictural. Remarquable exercice de style, il a été réalisé sur le sujet et non de mémoire contrairement au postulat idéiste ; en outre, les couleurs y sont apposées sans aucun modelé des contours contrairement au principe cloisonniste. Fernand Daragon est donc mal venu de le prendre comme source d'une démonstration à l'évidence partisane. Il n'est pas besoin de poursuivre au-delà la réfutation d'une thèse viciée à sa source.

Quant à l'Ïuvre picturale de Paul Gauguin, certes, elle est tout entière sous-tendue de réminiscences diverses : bas-reliefs de Borobudur, frises de Thèbes ou du Parthénon, sculpture du théâtre de Dyonisos à Athènes, dessins de Prud'hon, études de Rembrandt, tableaux de Boticelli, Tassaert, Millet, Chaplin, estampes de Hokusai, Hiroshige, Utamaro, objets océaniens et tant d'autresÉ En matière artistique, Gauguin était une éponge ; il absorbait tout ce qu'il appréciait sur le plan esthétique et le restituait de façon géniale dans un contexte totalement différent de celui où il l'avait trouvé. Son génie est, entre autres choses, d'avoir su transcender modèles, techniques et sources d'inspirations, afin d'élaborer une Ïuvre unique et oh ! combien personnelle. Tout le reste est insignifiant.

 

Vous avez dit aventurier ?

Contrairement à beaucoup, je n'ai jamais versé dans la "Gauguinolâtrie". Autant j'admire le peintre de génie qu'était Gauguin, autant j'ai de l'estime pour le défenseur de la civilisation maohi en général et, plus spécialement, marquisienne, victime d'un quasi anéantissement décidé au nom de la Religion et du Progrès par des autorités religieuses et administratives aveuglées, alors, par une fausse idée de la civilisation, autant j'éprouve de l'aversion pour certains aspects de la personnalité de Paul Gauguin, à commencer par son comportement vis-à-vis de sa famille, son amoralité, en Océanie plus spécialement, et son racisme à l'égard de la communauté chinoise de l'époque.

Pour ce qui est de sa famille, on peut néanmoins lui accorder quelques circonstances atténuantes. La correspondance entre Paul et Mette Gauguin révèle, en effet, ce que la mentalité de "tiroir-caisse" de Mette, de même que la réprobation et l'hostilité que lui vouait sa belle-famille danoise, pouvaient avoir d'humiliant et de démobilisateur pour un mari et un père que, seul, l'amour de "l'art pour l'art" animait. Certes, à l'aune de la morale judéo-chrétienne, Gauguin ne saurait être absout, mais qu'en est-il au nom de l'ArtÉ?

 

Quant à son amoralité et sa débauche, en Océanie plus particulièrement, encore ne faudrait-il pas se cacher derrière son petit doigt et se souvenir que nombre de colons, de représentants de l'administration - qu'ils soient juges, gendarmes ou autres -, voire de religieux, ont commis, eux aussi, les mêmes actes qui sont reprochés au peintre, mais de façon tout à fait hypocrite,. Par ailleurs, comme en attestent malheureusement de nombreux rapports de prise de possession de poste de la gendarmerie, la perversion des mÏurs, dans certaines îles, était monnaie courante et les parents encourageaient même leurs propres enfants à s'y livrer sans aucune retenue :

 

"Les mÏurs sont très licencieuses, les indigènes étant très voluptueux et sensuels. La principale cause de la dégradation de cette population est surtout l'absence complète de tout bon sentiment et de toute influence et autorité morale. Ainsi, la prostitution n'est non seulement pas défendue par les parents aux enfants dans les familles, mais presque toujours elle est au contraire conseillée pour ne pas dire plus par le père et la mère. Qu'un enfant, garçon ou fille, qui aura été à l'école jusqu'à quinze ans rentre dans sa famille, il sera obligé de suivre, même malgré lui, pour ne pas être la risée des autres indigènes, les exemples qu'il aura sous les yeux.16"

 

Cette situation ne justifie pourtant en rien le comportement condamnable de Paul Gauguin dans ce domaine et on peut comprendre et admettre ainsi certains aspects de la communication faite par Chantal Spitz lors du colloque sur Paul Gauguin organisé en mars 1999 par l'Université de la Polynésie française.

Ceci dit et il était nécessaire de le dire, car une personnalité ne peut être éclairée qu'à la lumière de toutes ses facettes, plaisantes ou non, réduire le génie pictural de Paul Gauguin à celui d'un plagiaire et d'un aventurier est tout simplement grotesque.

Gauguin était-il un aventurier ? Encore faudrait-il s'accorder sur la définition de ce terme. S'agit-il d'une personne qui aime l'aventure ou d'une personne sans scrupules qui vit d'intrigues ? Il aurait fallu le préciser. Personne ne peut nier que Gauguin ait eu l'âme aventureuse. Pour autant, son départ à Tahiti n'a en rien été improvisé ! Gauguin n'est-il pas parti nanti d'une mission officielle ? Est-ce là l'aventure ? N'avait-il pas pris la précaution de confier la vente des tableaux à venir à des marchands ayant pignon sur rue ? Est-ce là l'aventure ? N'avait-il pas confié à quelques amis qu'il pensait sûrs comme Charles Morice et Daniel de Monfreid le soin de veiller à ses intérêts aussi symboliques qu'ils aient été ? Est-ce là l'aventure ? Si Paul Gauguin a connu des déboires matériels et, plus précisément financiers, cela était dû à son incapacité à gérer raisonnablement ses ressources alors qu'elles auraient dû lui permettre de vivre sans gros soucis. Que ses contemporains l'aient considéré comme un aventurier, c'est certain ; qu'il ne les ait pas contredits dans la mesure où cela pouvait le servir, c'est évident. Mais il n'y a là ni truanderie, ni indélicatesse, cela relevait tout au plus de la malignité que lui prêtait, non sans raison, ceux qu'il avait déçus et Dieu sait s'ils étaient nombreux à en vouloir à cet égotiste forcené.

Quant à avoir l'audace de prétendre que la vie de Paul Gauguin ne serait qu'une monstrueuse mystification, la cruauté d'affirmer que son suicide était feint, l'aplomb de prétendre que l'exil aux Marquises n'était que fuite des ses responsabilités de père et non pas quête d'une plus grande authenticité, l'outrecuidance de ratiociner sur les mouvements picturaux de l'époque sans réaliser que Gauguin se refusait à s'y rattacher et omettait de citer le synthétisme et le symbolisme dont il se souciait comme d'une guigne, c'en est trop et Fernand Daragon révèle bien, là, son incompétence et signe sa propre malignité.

"Évadé de la famille, évadé de l'amitié à l'exception de celle de Monfreid, évadé de la morale 17", l'homme peut paraître par bien des aspects peu recommandable, il ne manque pas néanmoins d'une certaine droiture, s'acquitte scrupuleusement de ses dettes et affiche à l'occasion un certain panache dans l'adversité. Est-ce là quelqu'un sans scrupules vivant d'intrigues ? A coup sûr, non !

 

Il est par trop facile d'instruire un procès seulement à charge en sélectionnant dans une vie les faits les plus déplaisants ou en les travestissant comme Fernand Daragon le fait de la préparation de la vente à l'hôtel Drouot en mars 1891. Le succès de Paul Gauguin était mérité. "Que quelques idées reviennent à Bernard, c'est certain, mais l'art de peindre n'a pas uniquement pour base des idées. Une fois leur formule solidement implantée, ce qui importait, ce n'était plus tant le passé que le présent et l'avenir. Le présent montrait Bernard embourbé dans un vague mysticisme et dans la redécouverte des maîtres anciens, tandis que Gauguin poursuivait résolument la route dans laquelle ils s'étaient engagés ensemble. Quant à l'avenir, il devait révéler Gauguin cherchant incessamment de nouveaux moyens d'expression plus puissants, tandis que, pas à pas, Bernard devait abandonner les audacieuses conquêtes de sa jeunesse." Cette citation de John Rewald18, en guise d'épitaphe, scelle définitivement le destin artistique du malheureux Émile Bernard qui, à titre posthume sur le plan artistique, n'aura d'autre recours que de revendiquer durant toute sa longue vie une hypothétique paternité, tant du cloisonnisme que du symbolisme synthétique, paternité que, d'ailleurs, Paul Gauguin ne s'est jamais acharné à défendre, son Ïuvre parlant pour lui et dépassant tout classement. Appeler à la rescousse pour étayer sa thèse un Camille Pissarro, versatile lui-même en peinture, qui voyait son ancien élève échapper à son influence, voler de ses propres ailes et prendre une voie qui le dépassait, ou un Renoir, confit dans son succès et condescendant comme on le devient souvent dans ce cas, ne la rend pas plus crédible. Au demeurant, Pissarro avait raison en rendant aux Japonais ce qui appartenait aux Japonais et non pas à Bernard :"Les japonais ont pratiqué cet art, ainsi que les chinois et leurs signes sont rudement nature : mais voilà ils ne sont pas catholiques et Gauguin est catholique...". Ne serait-ce donc qu'une question de religionÉ? Le succès de la vente de Drouot était pleinement justifié. Pourquoi les journalistes auraient-ils du faire mention d'Émile Bernard à son sujet alors que ce dernier était en train d'abandonner ses propres convictions picturales ?

 

Bernard Dorival qui a étudié avec tant de talent et de perspicacité les emprunts faits par Gauguin aux uns et aux autres dans son Ïuvre, a parfaitement su en justifier l'opportunité et en exprimer la quintessence :

" Curieux des créations d'autrui, assez profondément impressionné par elles pour les démarquer quelquefois, les transposer souvent, leur demander plus fréquemment encore des indications et une aide, Gauguin est peut-être débiteur de son siècle plus que quiconque parmi les artistes de son temps. Les oeuvres que ce siècle élabora, celles du passé et des pays lointains vers lesquelles il tourna ses regards, envers toutes, le peintre du Pouldu et de Tahiti contracta des dettes importantes. Mais ce ne fut jamais au préjudice de son originalité. Tous ces emprunts, il les assimila, au point de faire un Gauguin des Vaches de Tassaert introduites au fond de sa Nativité. Comment, dès lors, ne pas comparer sa façon de faire à celle des abeilles ? qui, nous dit joliment Montaigne, « pillotent de çà de là les fleurs et en font miel qui est tout leur : ce n'est plus thym ni marjolaine. »

Aussi rien n'est-il plus capable de nous faire mesurer la puissance de son génie que la connaissance de ce qu'il a reçu de son siècle et de ce qu'il y a pris. Comme tous les grands créateurs, Gauguin n'est pas quelqu'un qui n'a pas imité ; c'est quelqu'un qu'on imite et qui demeure inimitable.19"

 

"Qu'importe que je sois l'élève de BÉ ou de SÉ ? Si j'ai fait de belles choses, rien ne les ternira.20" Surtout pas l'outrance de Fernand Daragon qui discrédite l'ensemble de son propos ! Qu'il retourne donc à ce passé qu'il chérit tant et dont il aurait mieux valu qu'il ne sorte pas !

Nicolas SPILLMANN

Punaauia, le 12 avril 2003

 

1 Lettre adressée par Paul GAUGUIN en septembre 1902 à André FONTAINAS, critique au Mercure.

2 Interview de Paul Gauguin par Eugène Tardieu dans "l'Écho de Paris" le 15 mars 1895.

3 Michel Prévot, Gauguin Le Japonais, Éditions Avant & Après, Tahiti 1991.

4 Édouard Dujardin, La revue Indépendante-Le cloisonnisme, 19 mai 1888 : "le peintre tracera le dessin par lignes fermées entre lesquelles il posera les tons variés dont la juxtaposition doit donner la sensation de coloration générale voulue, le dessin affirmant la couleur et la couleur affirmant le dessin. Et le travail du peintre sera quelque chose comme une peinture par compartiments, analogue au cloisonné, et sa technique consistera en une sorte de cloisonnisme."

5 Victor Merlhès, Correspondance de Paul Gauguin, Fondation Singer-Polignac, Paris 1984, Lettre à Camille Pissarro (fin juillet 1884), p.66.

6 Ibid,, p. 76.

7 Ibid.,Lettre à Emile Schuffenecker en date du 14 janvier 1885, p. 87.

8 Ibid, Lettre à Mette vers le 25 juillet 1886, p.133.

9 Ibid, Lettre à Mette fin juillet 1886, p.137.

10 Ibid., lettre à Emile Schuffenecker en date du 14 août 1888, p. 210.

11 Antoine Terrasse, Pont-Aven, l'Ecole Buissonnière, Gallimard Peinture, Paris, 1993, p. 53.

12 Antoine Terrasse.

 

13 Victor Merlhès, ouvrage déjà cité, Lettre de Vincent Van Gogh à Théodore Van Gogh du 18 septembre 1888, p. 227.

14 Ibid., Lettre de Vincent Van Gogh à Théodore Van Gogh du 3 octobre 1888, p. 238.

15 Henri Perruchot, La vie de Gauguin , Hachette, Paris 1961, p. 166.

16 Nicolas Spillmann, Mutoi Farani, 150 ans de présence de la gendarmerie en Polynésie française, 1843-1993, chez l'auteur Apt, 1993, Rapport de prise de possession du poste d'Atiheu en date du 2 octobre 1899, p. 72-73.

17 Gaston d'Angélis, Gauguin, L'homme, Collection Génies et Réalités, Hachette, Paris, 1960, p. 50.

18 John Rewald, Le post-impressionnisme, tome 2, coll.Pluriel, Albin Michel, Paris, 1961, p. 192-193.

19 Bernard Dorival, Gauguin, Le peintre dans son siècle, Collection Génies et Réalités, Hachette, Paris, 1960, p.90-91.

20 Charles Morice citant Paul Gauguin, Paul Gauguin, Floury, 1920, p.249-250.

 

La meuteÉ Aiu Boullaire Deschamps

 

Peut-on aujourd'hui laisser, sans réagir, enfler comme un vilain abcès la haine de certains qui ont pris Gauguin pour cible et trouvé en lui leur victime de choix puisqu'il est célèbre et disparu. Sans danger donc.

Personne n'est là pour intenter un procès en diffamation et son immense notoriété porte éclairage sur les pauvres attaques qui surgissent contre lui, particulièrement avivées à l'occasion du Colloque.

On peut se demander pourquoi une telle explosion de rage contre un homme dont on a l'impression qu'il sert d'exutoire à un racisme qui n'ose pas dire son nom, car s'il n'a fait pour la Polynésie que l'aimer et prendre souvent sa défense, il n'a rien fait contre elle.

On ne retiendra pas les accusations de pédophilie particulièrement mal venues dans un pays où il ne se passe pas de jour sans que le journal ne mentionne des actes de pédophilie et d'inceste qui frappent des enfants extrêmement jeunes, alors que Gauguin a connu plusieurs très jeunes femmes devenues ses compagnes, mais qui avaient pour les plus jeunes treize ans, ce qui est un âge nubile où la fille devient femme physiologiquement et où, encore aujourd'hui, dans de très nombreux pays du monde elle se met en ménage ou se marie, même si dans la société occidentale actuelle on a reculé de trois ans l'âge minimum pour une vie sexuelle admise.

Ne pas oublier non plus que ces jeunes filles qui se mettaient en ménage avec Gauguin le faisaient de leur plein gré, avec l'approbation de leurs parents . Les textes racontent même que certaines d'entre elles venaient s'offrir à lui sans y être invitées, apportant leurs affaires et s'installant sans vergogne chez lui.

Enfin, il est bon de rappeler qu'il n'y a pas si longtemps, au siècle dernier, il était de tradition aux Marquises que lorsqu'une fille devenait nubile, la totalité des hommes de son clan la défloraient.

De nos jours, il est patent que les Polynésiennes sont très précoces pour leur entrée dans la vie amoureuse et sexuelle, ce qui ne manque pas d'inquiéter les autorités scolaires et la protection sociale, consternées de voir le nombre de grossesses au collège. Bien sûr, dans le monde contemporain il est plus problématique de se retrouver mère à douze ans, encore que le bienfaisant fa'a'amu continue de résoudre bien des situations embarrassantes.

L'accusation d'être syphilitique et eczémateux est effarante : poursuivons les lépreux à coups de harpon, comme on l'a vu faire aux Tuamotu au début du siècle, les malades sont des salauds ! Gauguin n'était pas lépreux, un coup de chance ! Sinon ses vices en auraient été décuplés.

Quant à son art, qui est seul à l'origine de sa célébrité, bizarrement il passe au second plan pour ses détracteurs qui n'osent tout de même plus parler d' « art dégénéré ». Impuissance sans doute à en dire quoi que ce soit, mais pour reprendre une belle expression entendue lors du Colloque : « La création succombe sous le joug de la bêtise. »

Les mots les plus sensibles et émouvants entendus récemment sur la peinture de Gauguin ont été ceux de Jean-Marc Pambrun.

Aiu Boullaire Deschamps

 

Faut-il brûler Paul Gauguin ?

Casimir Ducados

 

Un certain Jean Nerianaf signe un article "Méchant Gauguin" dont la bassesse semble être à la hauteur du personnage. Le ton est donné dès la première phrase. Je retranscris. « Aujourd'hui, cent ans après sa mort, on fête Paul Gauguin comme s'il était un saint. Peu de gens considèrent que cela est une honte. C'est pourquoi je remercie Chantal Spitz d'avoir eu l'honnêteté et le courage d'affirmer » bla bla bla. Et de poursuivre « Oui, Gauguin n'était qu'un coquin, rebut de la société. L'homme aujourd'hui tant admiré était un pervers à tendance "pédophile" Il attendait les petites filles à la sortie de l'école. N'est-il pas étonnant que le plus important lycée de Tahiti se nomme Paul Gauguin. »

Que ce monsieur ait pour écrire cet article trempé sa plume dans le vitriol, c'est son problème. La mesquinerie jointe à la mauvaise foi n'est hélas pas son apanage. Il est navrant pour ne pas dire désolant que ce soit à l'occasion du 100ème anniversaire de sa mort qu'on fasse ce procès à Gauguin. Je suppose que pour satisfaire notre auteur il faudrait détruire ce lycée coupable d'infamie. De même, il serait bon de brûler le musée Gauguin, de couler le paquebot qui porte son nom. Pauvre Gauguin, on t'a noirci comme un vilain diable, ils t'on injurié, traîné dans la boue, te reprochant d'avoir osé vivre ta destinée. Que penser de toutes ces non entités qui cherchent à se distinguer en prenant le contre-pied de l'opinion générale ?. L'incapacité de l'homme a reconnaître le grand art est toujours présent lorsqu'il s'agit des impuissants.

Pourquoi se préoccuper de ces pygmées qui barbotent dans la littérature ? Ils lancent des flèches dans ta direction mais leur puissance est nulle. La stature de Gauguin est trop haute pour que ces tirs arrivent à l'effleurer. (Extraits)

Casimir DUCADOS