Tahiti-Pacifique magazine, n° 151, novembre 2003
25ème anniversaire de la mort de Jacques Brel
Le village marquisien d'Atuona sur l'île de Hiva Oa, où Jacques Brel vécut les trois dernières années de sa vie de 1975 à 78, a célébré le 4 octobre le 25ème anniversaire de la mort du chanteur, l'occasion d'inaugurer un nouvel « espace Jacques Brel » abritant son avion "Jojo" désormais restauré. Gérard David, directeur de la communication du groupe Dassault, et le célèbre présentateur du journal télévisé de TF1, Patrick Poivre d'Arvor, ont assisté à l'inauguration de ce nouvel espace où ils ont pu entendre la chanson "Les Marquises", reprise par les élèves du collège Sainte-Anne et ceux du collège public de Atuona.
Le matin, une messe fut lue à l'église de l'Immaculé Conception en l'honneur du chanteur, « un véritable ami des hommes », selon le père Poussette, depuis dix ans aux Marquises. Les 350 enfants de l'école primaire et du collège Sainte-Anne ont entonné à la fin de la célébration, "Quand on a que l'amour".
Dans la soirée, les habitants de Atuona se sont réunis sur la place du village pour le cinéma de plein air, programmé exceptionnellement par la municipalité pour projeter le film "Mon oncle Benjamin", sorti en 1969, dont il est l'acteur principal. Il avait aussi écrit la musique de ce film.
La rencontre, il y a un an et demi entre un hôtelier de l'île, Serge Lecordier et un technicien du groupe industriel aéronautique Dassault, Bernard Bonzom, en séjour alors à Hiva Oa, est à l'origine de la restauration de l'avion, financée par le groupe Dassault, la commune de Atuona et Serge Lecordier. Les travaux de restauration de "Jojo", du nom du meilleur ami de Jacques Brel, ont duré un mois et demi, du 15 juillet au 4 septembre grâce à trois techniciens de la société Dassault et trois bénévoles. Cet avion, qui date de 1965, avait fait son dernier vol le 25 octobre 1988 pour ensuite être abandonné à l'aéroport de Tahiti-Faa'a. Il fut rapatrié par bateau à Hiva Oa en 1991. Désormais, il est posé sur une petite tour habillée d'affiches du chanteur sous un hangar où des photos et des affiches de l'époque sont exposées.
Jacques Brel et sa compagne Madly Bamy avaient débarqué sur les côtes de Atuona en 1975, arrivés de Panama sur leur yacht Askoy, un ketch en acier de 17 mètres. L'île lui plut et il loua à partir de mai 1976 une maison toute simple, en bois, avec la toiture en tôles qui s'érigeait sur un petit mamelon au-dessus du village de Atuona sur le chemin qui mène vers le cimetière où est enterré le chanteur et le peintre Paul Gauguin . Il y a fait installer la climatisation, car il était malade. « Sa maison était ouverte à tous. Il faisait la cuisine pour tout le monde. C'était un excellent cuisinier », se rappelle le maire de Atuona, Guy Rauzy. En 1977 , il vendit l'Askoy à un couple d'Américains, « qu'il trouvait sympathique », commente Serge Lecordier.
Jacques Brel acheta un avion bi-moteur, un Beechcraft Twin Bonanza, afin d'être assuré de pouvoir se déplacer librement (à l'époque il n'y avait qu'un vol par semaine entre Tahiti et les Marquises). Il l'utilisa bientôt pour transporter tous les vendredis le courrier entre les îles de Ua Pou et Hiva Oa, emmenant parfois aussi des enfants du collège catholique.
À plusieurs reprises, il avait proposé aux sÏurs de l'école une sortie en avion. « Nous avions un peu peur. Alors nous n'y sommes pas allées tout de suite. Et puis un jour, on a dû accepter parce que je crois que sinon il aurait été très déçu. » explique sÏur Rose. Les trois sÏurs sont ainsi allées jusqu'à Ua Huka. « L'avion avait un petit salon à l'arrière, deux banquettes en vis-à-vis, avec entre les deux une table. Madly nous a préparé ce jour-là un petit apéritif. Nous étions trois sÏurs à prendre l'apéritif en plein ciel ». Il ramenait à Hiva Oa aussi beaucoup de choses de Tahiti. Des films par exemple qu'il projetait en plein air, le soir.
« Brel a aimé les Marquisiens. Il a vu que c'étaient des gens défavorisés du fait de l'éloignement géographique. Il a tout fait pour améliorer leur sort » explique sÏur Rose.
Le 14 octobre 1978, le corps de Jacques Brel, décédé d'un cancer à Paris, était rapatrié à Hiva Oa et enterré à Atuona. Les avions en provenance de Tahiti avaient alors reçu l'interdiction formelle de se poser ce jour-là sur l'île pour empêcher aux photographes de venir, selon les dernières volontés du chanteur. L'aérodrome était bloqué. Seul l'avion avec Madly, le corps de Jacques et quelques photographes s'est posé ce jour-là sur Hiva Oa. Malgré l'ordre de Madly de ne déposer aucune fleur et de ne pas chanter, les habitants avaient passé outre et au cimetière les femmes attendaient avec à leur bras des paniers remplis de fleurs qu'elles ont déposées sur le cercueil. En revanche, personne n'a chanté ce jour-là, souligne sÏur Rose. Jacques Brel fut enterré à environ 30 mètres de la tombe du peintre Paul Gauguin. Il avait 59 ans.
Madly Bamy, qui aujourd'hui vit entre Atuona et l'Europe n'était pas présente à l'occasion de l'anniversaire de la mort de Jacques Brel. Madly était arrivée début juillet à Hiva Oa. « Elle logeait chez une famille, des amis à elle. Alors qu'elle allait bien, d'un seul coup, elle a décidé de ne plus s'alimenter, ni de boire. Un jour de juillet, alors qu'elle se rendait au cimetière, Madly s'est effondrée sur le bord de la route », explique sÏur Rose. Emmenée au centre médical de Hiva Oa, elle dut être évacuée à l'hôpital de Nuku Hiva, puis, après huit jours dans cet hôpital, elle fut envoyée se faire soigner en métropole. Elle s'est depuis rétablie, mais pas suffisamment pour faire le voyage jusqu'à Atuona.
A.d.P.
Avec Tahitipresse, ainsi que Marc Tarrats et Serge Lecordier de Hiva Oa.