Tahiti-Pacifique magazine, n°155, mars 2004

 Maître Marcel Lejeune, notaire, 1916 - 2004

La disparition du notaire laisse un imbroglio juridique et des créanciers inquiets

 

Le 5 février, Marcel Lejeune, ancien notaire de Tahiti décédait à l'âge de 87 ans. Arrivé à Tahiti le 21 janvier 1951 après avoir obtenu le certificat d'aptitude à la profession de notaire à Paris en 1944, il prend la succession de Me Dubouch. Bientôt à la tête d'une étude (au début, elle était la seule du territoire) qui employait 35 personnes et instaura des méthodes modernes de gestion, « notaire prospère », « propriétaire opulent », « homme jouissant de la considération générale », « conseiller et ami du député », « possédant les plus hautes relations parisiennes », Me Lejeune achète l'atoll de Tupai et passe un brevet de pilote pour s'y rendre avec son avion personnel. Ceci le mène à créer la société Air Tahiti (aujourd'hui Air Moorea) afin de desservir Moorea, une ligne que se réservait « en souterrain » la RAI (Réseau Aérien Inter-îles) la filiale de la compagnie UTA qui deviendra Air Polynésie en 1973, puis Air Tahiti en 1986. Ainsi le gouvernement lui refusa en 1972 la licence de vol pour deux nouveaux avions qu'il avait achetés. Lejeune, qui supportait le député Francis Sanford dans sa lutte pour l'autonomie de la P.F., répliqua en publiant un article « très dur » dans Le Journal de Tahiti, aussi sa propriété (rédacteur en chef : Michel Lefebvre). C'est la raison pour laquelle, quatre jours avant la visite du ministre des Dom-Tom Henri Rey, sous prétexte que Me Lejeune pourrait « occasionner des débordements autonomistes » (nous sommes deux ans après mai 68 !) le gouverneur Angeli ordonne un arrêté d'interdiction de résidence contre Me Lejeune, donc un arrêté d'expulsion immédiatement exécutoire basé sur le vieux décret colonial de 1936. Me Lejeune a tout juste le temps de signer des actes de délégation et de faire une rapide valise pour être conduit le soir même sous escorte à l'aéroport où il est embarqué à 17 h dans un DC-8 d'UTA en partance pour Paris (*).

Il ne pourra revenir à Tahiti qu'un an plus tard, et recevra d'ailleurs en 1993 une compensation de l'Etat de plus de 100 millions Fcfp pour le dédommager de ses pertes occasionnées par cette expulsion arbitraire.

 

« Emballement de la machine judiciaire »

 

L'homme visionnaire et énergique qu'était Maître Lejeune continua, hélas, à partir de 1983 et jusqu'à la fin de sa vie à intéresser la justice, cette fois-ci dans des procès liés à l'opération de son étude. Il y eut l'affaire à rebondissements du testament et de l'héritage du richissime Charles John Brown Petersen, dit « Charlie Brown », qui n'est toujours pas terminée (lire le dossier TPM 129, janvier 2002), mais aussi le non remboursement d'innombrables prêts dans lesquels le notaire avait placé les économies que lui avaient confié des particuliers, même des banques, et dont les procédures judiciaires continuent (lire TPM 142, février 2003). L'arrêt de la Cour d'Appel de Versailles du 14 novembre 2001 déclarait que « les éléments constitutifs des délits d'exercice illégal de la profession de banquier et de faux en écriture authentique sont réunis à l'encontre de Me Lejeune ». Cette condamnation définitive aurait dû permettre à une centaine de plaignants de récupérer quelques 592 millions Fcfp, plus intérêts, confiés au notaire, parfois depuis plus de 20 ans. Une multitude d'autres affaires, souvent restées discrètes, dans lesquels des errements professionnels ont aussi été constatés et sanctionnés par la justice (faux en écriture, disparition d'héritages de mineurs placés en tutelle chez le notaire, etc.) attend toujours d'être soldée, au grand désespoir de personnes qui patientent depuis parfois plus de 15 ans, et ceci malgré que le notaire ait vendu en mars 1998 son atoll de Tupai au Territoire pour 675 millions Fcfp (5,8M¤).

 

La disparition de Maître Lejeune va, bien entendu, éteindre toutes les actions de justice au pénal. Restent les actions en civil. Maintenant que le « responsable » accusé de bien des malversations a disparu, les créanciers pourraient espérer que la compagnie d'assurance qui apporte sa garantie (obligatoire) aux clients d'études notariales - elle aussi impliquée dans des procès depuis une décennie - acceptera finalement de dédommager rapidement et une fois pour toutes l'ensemble des créanciers afin que cesse « l'emballement de la machine judiciaire ». Mais la condamnation de Me Lejeune mentionnée ci-dessus remet même cette hypothèse en question, la compagnie d'assurance arguant qu'elle assure bien contre les malversation dans les actes des notaires, mais pas contre « l'exercice illégal de la profession de banquier ». Les petits épargnants pourraient donc être les dindons de cette farce perpétrée par un ancien « grand notable » de Tahiti. Déjà des créanciers se voient aujourd'hui proposer une "indemnisation" représentant environ 20% de leur "placement" initial, sans les intérêts, bien entendu.

A.d.P.

Sources : archives TPM et R.P. O'Reilly, Les Tahitiens.

 

* Note : Ainsi, la dernière expulsion manu militari de Tahiti pour raisons politiques a été ordonnée parce que Me Lejeune soutenait Francis Sanford et son combat pour l'autonomie de la Polynésie française. Et qui donc a ordonné cette scandaleuse expulsion ? Oui, oui, c'est bien un gouvernement gaulliste dont se réclame le RPR-UMP ! Lorsqu'on observe aujourd'hui les mêmes voter au Sénat encore plus d'autonomie pour Tahiti et se prosterner à genoux pour accorder tous les pouvoirs autonomistes à leur ami Gaston Flosse, on ne peut que devenir cynique à l'égard de certains politiciens.