Tahiti-Pacifique magazine, n° 161, sept 2004
Tupai, le "petit Trianon" de Gaston
Voyage de presse, le 19 août , vers Tupai, l'atoll jadis aménagé par Gaston Flosse pour y accueillir ses « invités de marque » et amis. Avec l'ATR 42 présidentiel et guidés par deux ministres (Stein et Tefaatau), les journalistes ont pu constater pour environ un milliard de travaux dépensés par l'ancien gouvernement à cet effet « pour le plaisir de « Président », pour le bénéfice d'un seul homme », comme le trompeta Gilles Tefaatau.
Avec ses 1000 hectares de cocoteraies, l'atoll avait été acheté en 1998 pour 675 millions à maître Lejeune, le célèbre notaire devenu alors un vieillard ayant besoin d'argent. Acquis au titre du domaine public, l'atoll fut transformé en domaine privé du Territoire en 2001 mis à disposition de la Présidence pour son usage. Tupai, à ce jour, a donc coûté 1,8 milliard aux contribuables polynésiens.
La construction, le gardiennage et l'entretien est depuis réalisé par le groupement d'intervention de la Polynésie (G.I.P.). Ceux-ci draguèrent un chenal profond de huit mètres pour permettre l'accès au lagon fermé. Le dernier obstacle, le dynamitage de la dernière petite section de la barrière de corail ne se fit pas, suite à une plainte déposée par les écologistes de Jacky Bryant, de Bora Bora.
Le président Flosse fit construire plusieurs bungalow, dont un « bungalow présidentiel » soi-disant pour le Premier-ministre chinois puis pour Jacques Chirac, des chefs d'Etat qui ne vinrent pourtant jamais sur l'atoll. Ce bungalow, meublé de fort mauvais goût, offre la particularité bizarre d'une fenêtre de la salle de bain qui s'ouvre sur un immense lit, ce qui donne libre court à toutes sortes de théories de « luxure ». Pour renforcer de telles théories, un gardien explique que lorsque « Président » arrivait sur l'atoll avec ses ami[e]s, le personnel du G.I.P. était interdit de franchir la piste qui les séparait des bungalows, et c'est la raison pour laquelle ils ne connaissent les noms que de quelques-uns des invités du président Flosse (Zidane, Jean-Paul Gauthier, Mareva Georges, Thierry Lhermite, des députés (dont Rosière), etc.
Que faire de l'atoll ?
Le gouvernement Temaru ne sait que faire de cet atoll, lequel est d'ailleurs revendiqué par 40 familles de Bora Bora, une affaire qui encombre depuis 12 années les tribunaux et qui a pris un « coup de turbo » avec les promesses électorales du nouveau président. Il est vrai que les titres de propriété que le gouvernement avait acheté en 1998 sont basés sur plusieurs anomalies, dont cette signature d'un ancien propriétaire effectuée en 1950, 10 ans après son décès ; anomalies qui en son temps n'avaient nullement ému maître Lejeune, alors l'unique notaire du Territoire, lorsqu'il avait acheté l'atoll en 1976. Voici notre opinion après notre visite :
Les installations : elles sont classiques pour un atoll, les constructions sont bien faites ; c'est le moindre que l'on puisse attendre pour le prix payé (qui nous semble largement excessif). La piste est d'excellente qualité. Les infrastructures (groupe électrogènes, désalinisateur, piste, cuisines, bâtiments) et le personnel nécessaire pour offrir un luxe urbain (même la climatisation des bungalows sur lagon !) à de petits groupes de 15 personnes au plus, semblent bien démesurés, du grand luxe. Une retraite présidentielle, un "fort Brégançon" tahitien ? Peut-être. Mais un atoll de 50 hectares aurait été plus adapté. Pourquoi interdire 1000 hectares (0,5% su Territoire!) pour assurer la tranquilité d'un homme où de ses invités ?
L'atoll : Tupai est immense (les terres émergées sont onze fois plus vastes que celles de Tetiaroa !) et couvert de cocotiers. Hormis une dizaine d'hectares autour des logements, la cocoteraie n'est plus exploitée depuis l'achat de l'atoll par le Territoire, ce qui fait que 1000 hectares sont en train de retourner en brousse. Chaque noix de coco qui tombe germe et devient soit un arbre, soit est mangée par l'armée de cochons sauvages ou de crabes, la coquille vide devenant alors un nid à moustique en plus. C'est la raison pour laquelle l'atoll a une « Tupai Air Force » (moustiques) en croissance exponentielle. Il faudrait donc relancer la récolte du coprah, ne serait-ce que pour nettoyer les cocoteraies (de l'emploi pour des centaines de jeunes ?).
Le lagon : Comme Napuka, Tupai est un atoll en « phase finale », c'est-à-dire que le lagon se remplit de sable, mais surtout que le renouvellement de l'eau de mer par les hoa est devenu insuffisant ce qui fait que l'eau dans le lagon est laiteux, que les coraux meurent. Ouvrir une passe profonde, mieux deux, ne peut qu'être bénéfique, donner une bouffée d'oxygène qui pourrait permettre au lagon de se refaire, comme le prouve l'énorme concentration de poissons dans le nouveau chenal creusé. Ironiquement, les actions des écologistes contre l'ouverture de la passe pourraient assurer la mort du lagon !
Economie : Ouvrir un petit hôtel à Tupai ? Marlon Brando a essayé à Tetiaroa : malgré la proximité (15 minutes) de Papeete, l'appel commercial de son célèbre nom et la beauté exceptionnelle du site, l'acteur y a perdu plus de 3 milliards Fcfp en 30 ans ! Comment un hôtel similaire à deux heures de Tahiti, sans un nom magique, pourrait-il faire mieux ?
Par contre, terminer la passe ferait de Tupai la destination idéale pour des excursions nautiques d'une journée depuis Bora Bora, île au développement touristique intense. Mais pour une telle réussite, il ne faudrait surtout pas salir la destination en y envoyant des émissions TV telle « Opération Séduction » !
Alex W. du PREL