Tahiti-Pacifique Magazine n° 177, décembre 2005

Missions

LES PURITAINS A LA CONQUETE DES MERS DU SUD

 

Voici un petit texte publié en 1923 à l'occasion d'un colloque américain sur la censure, Il concerne notre région. Sans vouloir porter ombrage aux missionnaires ou à la religion, il mérite d'être publié car il traite d'un sujet social rarement abordé. Les illustrations proviennent de nos archives.

 

 

D'une rive à l'autre des Mers du Sud, de la Nouvelle-Guinée à l'île de Pâques, les puritains [du 19è siècle] ont connu leurs jours de gloire et imposé leurs lois aux populations. Ils relataient fréquemment le résultat de leurs efforts dans une prose et une poésie enflammées qui étaient avidemment diffusées en Europe et en Amérique. Ce type de Puritain faisait toujours preuve de sincérité et de détermination. Il se sentait investi d'une mission, amener les peuples indigènes à se conformer à ce qu'il considérait être le bon plaisir de Dieu, et le sien propre. Quand il perdait l'avantage, il priait et tentait éperdument de chasser le mal des âmes de ses ouailles et de les ramener au bercail de son ordre moral. Il subissait les moqueries des païens et, de temps à autre, il se retrouvait dans la marmite ou sur les pierres brûlantes d'un four indigène où sa chair fraîche rôtissait à petit feu. Quand il parvenait à convertir un chef (dont il faisait alors un roi &endash; ses munitions sacrées visaient toujours l'élite), il savait utiliser le moindre bâton spirituel ou politique qui lui était laissé pour fustiger les païens. Sa seule ambition était de préparer les voies du pouvoir théocratique dans les Mers du Sud et ainsi torpiller "Satan".

 

Les puritains étaient bien sûr des missionnaires. En effet, quelle autre motivation que la religion aurait pu insuffler un tel zèle dans l'âme de ces prudents émigrants du 19è siècle qui allèrent accomplir leur œuvre singulière dans des îles tropicales aussi exquises qu'ignorantes.

Ils avaient quitté l'ambiance mélancolique de leurs séminaires et de leurs chapelles, où les fantômes et les châtiments d'innombrables péchés affligeaient leur cœur. Dans cette vallée de larmes, les bains étaient rares, les vêtements miséreux, les maisons sombres et la nourriture médiocre.

Après six mois ou plus passés en mer à partager la rude vie et la rigoureuse discipline d'un grand voilier ballotté par les vents, ils se retrouvaient dans les plus beaux endroits du monde qui regorgeaient d'abondance. Cette aventure ne pouvait que fortifier leurs âmes inconstantes, et si pour la plupart ils résistaient aux tentations du démon des tropiques, s'ils continuaient de prêcher le feu et le soufre, portant chapeau mou et chaussures, leurs femmes pantalonnées et corsetées (*), c'était bien là une preuve de leur attachement indéfectible à Jésus-Christ.

 

Les hommes subissaient un sort encore plus redoutable. C'étaient de jeunes hommes frustes issus des fermes et des hameaux (d'Angleterre et d'Ecosse), qui avaient peu fréquenté l'école et n'avaient jamais été soumis à la séduction enjôleuse des sirènes. Ceux qui s'étaient mariés après de chastes fiançailles avaient eu une vie conjugale sans histoires qui n'avait connu d'autres incidents que la naissance des enfants.

On trouve la description d'une telle union dans le journal de l'épouse d'un des plus fameux propagandistes de Dieu américains en Polynésie. Lui venait de Yale et Andover, et sa femme de Bradford. Elle était la fille d'un diacre de Marlboro. Elle avait vingt-quatre ans et son cousin un peu plus, lorsqu'il lui rendit visite à Marlboro. Il venait lui demander si « elle voulait bien rencontrer un missionnaire totalement inconnu, se joindre à un petit groupe de pèlerins et s'embarquer pour l'île lointaine de Hawaii. »

« Que pouvais-je répondre ? Nous avons eu une conversation approfondie sur le sujet. La décision finale sera prise après la rencontre prévue que je redoute beaucoup. Hier soir je n'ai pu ni manger ni fermer l'œil. »

Le prétendant arriva comme prévu : « Au début de la soirée, nous avons pris une collation, discuté en famille, nous avons chanté et dit la prière du soir. Puis, l'un après l'autre, les membres de la famille se sont éclipsés, nous laissant seuls, étrangers l'un pour l'autre et censés créer entre nous des liens d'amitié avant de nous quitter à minuit.

« Peu avant midi, le soleil brillait haut dans le ciel lorsque deux enfants de la terre s'abandonnèrent tout entiers entre les mains de leur Père céleste, se recevant l'un l'autre de Lui tel un cadeau précieux et se vouant l'un à l'autre en fidèles compagnons sur le chemin ardu de la vie. Ils se consacrèrent corps et âme à une vie de travail parmi les païens. »

Après six mois de traversée, la jeune femme vit approcher la « terre de ténèbres qui l'attendait ».

« Lorsque je médite sur la misère et l'affliction des habitants de ces îles, lorsqu'en esprit je les accompagne jusqu'à la vie éternelle et jusqu'au grand jour du Jugement dernier, mes infimes souffrances deviennent insignifiantes. »

Le bateau jeta l'ancre, et « bientôt les insulaires des deux sexes arrivèrent sur leurs pirogues chargées de fruits. Les hommes portaient des pagnes et les femmes une pièce d'étoffe enroulée autour du corps depuis la taille. A nos yeux de civilisés, leur vêtement paraissait honteusement insuffisant, mais bientôt nous avons compris qu'il s'agissait là de leur tenue quotidienne habituelle. »

 

Combattre la nudité qui avait frappé le regard de cette femme remarquable dès son premier contact avec ces sauvages accueillants, devint le maître mot de la domination exercée sur les îles depuis Hawaï jusqu'en Australie. Fondant leur raisonnement sur la feuille de vigne que le premier homme et la première femme avaient posé sur leurs corps lorsqu'ils étaient devenus conscients du péché, les censeurs puritains étaient convaincus que la nudité était la marque même de l'état d'impiété. En toute logique, ils enseignèrent donc que moins le corps était exposé, plus grande était la piété de l'individu. Ils découvrirent bientôt que la nudité en Polynésie était associée à un type de relation entre les sexes radicalement opposé au leur et lorsque les premières épouses blanches sur les rives des Mers du Sud virent les joyeuses filles des îles, accortes et bien faites, assaillir leurs maris de leur ferveur amoureuse, la monstruosité foncière de la nudité corporelle devint le signe de ralliement qui devait amener les infidèles sur le chemin de la vraie religion.

« Habillez-les et sanctifiez-les » devint le mot d'ordre général. Des mystérieuses îles Marquises à la base navale américaine des Samoa, le bonnet datant d'un demi-siècle fut bientôt le signe de la décence requis dans les églises en corail ou en bambou, tout comme c'était la norme dans les temples de New York. La robe de nuit style "Mother Hubbard"* du Connecticut, devint le vêtement féminin déclaré convenable pour les femmes indigènes dans la maison de Dieu et fut progressivement mis à la mode dans les maisons et partout.

 

On persuada les cheffesses de se vêtir de calicot et les chefs d'élégants pantalons de laine ou de coton grossier. Les marchands arrivèrent bientôt pour en vendre, et c'est ainsi que le commerce suivit de près la Bible. Le tatouage, qui, chez les Polynésiens était probablement l'égal de la mémoire ancestrale des vêtements portés sous un climat moins tropical, fut âprement condamné par les censeurs blancs car il exigeait la nudité du corps ; un homme ou une femme dont le corps et les jambes étaient recouverts de merveilleuses arabesques et de flamboyants dessins de palmes et de poissons ne pouvant les cacher sous des vêtements.

 

Voilà comment le négociant devint l'allié du censeur puritain. Sans le vouloir, ils unirent leurs efforts pour casser à la fois les coutumes anciennes des païens et renforcer les nouveaux principes moraux des convertis.

 

Selon le censeur religieux, Dieu n'aimait pas la nudité ou, du moins, le fait de ne pas être habillé témoignait d'un manque de vertu, et le marchand de calicot et d'alcool encourageait l'achat de ses marchandises pour le prestige. Il ridiculisait le tatouage et la nudité, mais par des propos obscènes il se moquait aussi des préceptes religieux. L'indigène, troublé mais poussé par les remontrances et la honte, endossa les vêtements chauds et crasseux et finalement se les laissa imposer pour maintenir son statut.

 

Le censeur puritain des Mers du Sud avait ainsi atteint le paroxysme de son œuvre sacrée : il avait donné force de loi aux coutumes que sa secte ou sa tribu avait érigées en principes moraux, et il pouvait ainsi faire sanctionner par un tribunal civil les "malfaiteurs" qui transgresseraient sa conception de la "volonté divine".

 

C'est alors que vieille Mère Nature se révolta. Il semblerait que partout dans le monde, la Nature ne soit pas en phase avec la divinité qui donne forme aux objectifs des censeurs : les vêtements endossés par les indigènes des Mers du Sud les tuèrent. Après avoir transpiré, ils gardaient sur eux leurs vêtements humides ; ils nageaient tout habillés ; ils s'allongeaient dans leurs vêtements de calicot ou de laine trempés par la pluie. Ils délaissèrent les jeux et les exercices qui avaient fait d'eux la plus belle ethnie du monde et se tournèrent vers les recueils de psaumes et les outils importés. Les maladies des Blancs les décimèrent. Ils mouraient comme le tiare Tahiti qui s'étiole dans la maison. Les victimes des censeurs retournèrent à la riche terre qui les avait nourris et leur avait appris ses secrets et ses exigences.

Il n'en reste qu'un petit nombre pitoyable qui [en 1923] obéit encore à la censure.

 

Or, par un effet pervers, les principes moraux imposés par les religieux et au nom desquels une ethnie fut sacrifiée à un dieu imaginaire, se retournèrent contre leurs semblables.

C'est ainsi qu'un écrivain éminent, qui avait choisi de poursuivre ses travaux sous ces climats délicieux, fut arrêté pour avoir fait la sieste sur son propre 'paepae' à demi vêtu. Le pasteur le dénonça et le gendarme le verbalisa. Dans les îles britanniques des Mers du Sud où je me trouvais récemment, la prohibition a un effet funeste et décourageant même sur les Blancs les plus créatifs. Un soir, alors que notre goélette était ancrée pour quelques heures dans la rade d'une île isolée, un petit groupe de fonctionnaires et un pasteur de l'Eglise de Londres montèrent à bord pour nous acheter quelques marchandises. Assis sur le pont, ils trinquèrent en parlant des villes où un homme pouvait se libérer de « l'espionnage continuel du bien omniprésent » Ainsi s'exprimaient ces Anglais et Ecossais.

Frederick O'Brien

(publié en 1923)

 

Traduction de Marie-Thérèse Jacquier pour Tahiti-Pacifique .

 

 

* - Ndt : à cette époque les Européennes portaient en sous-vêtement des pantalons serrés à la cheville.