Tahiti-Pacifique Magazine n° 178, février 2006

La Vallée de Tarae à Tefarerii, Huahine : Protection ou développement ?

par Mark Eddowes, archéologue  

Dans cet article j'aimerais détailler la valeur culturelle unique de la vallée de Tarae, située à Tefarerii, Huahine, sous une perspective archéologique et historique. En tant qu'archéologue spécialiste de la culture des Iles de la Société de la période pré-européenne et du début de la période historique, j'ai passé près de 16 ans à rechercher les traces archéologiques de ces périodes dans les diverses vallées des Iles-du-Vent de Tahiti et Moorea, et plus récemment sur l'île de Huahine. Dans une perspective archéologique, mon but était de comprendre comment les anciens ma'ohi s'inséraient dans leur environnement naturel et comment ils vivaient au quotidien dans ces vallées. Où et comment cultivaient-ils la terre ? Où se procuraient-ils ou fabriquaient-ils leurs outils de pierre ? Quelles étaient les possibilités d'échanges entre les différentes tribus, entre les vallées et les îles ? Je m'interrogeais également sur les aspects sacrés de la vie traditionnelle et sur les pratiques religieuses centrées sur les temples anciens ou marae.

Les groupes sociaux, tels que les familles élargies (opu feti'i), les clans ('ati) et les tribus (va'a mataeina'a) exprimaient en partie à travers leur architecture sacrée l'organisation de leur société hiérarchisée selon le statut de naissance. C'est ainsi que la plupart des familles avaient une sorte de petite structure religieuse proche de leurs maisons ou à proximité de leurs plantations, où ils invoquaient l'aide de leurs divinités ancestrales ou atua pour obtenir des récoltes abondantes de taro, de fruit de l'arbre à pain, d'ignames etc. En bord de mer, ils demandaient aux divinités de la pêche de les aider à faire des prises abondantes dans l'océan ou le lagon. D'autres marae étaient dédiés à des tâches spéciales telles que la préparation de médicaments, la construction de pirogues par les artisans, la fabrication de tapa ou d'ornements, etc.). Ces marae étaient pour la plupart de petite taille et on les trouve dans le présent archéologique depuis les zones côtières jusque dans les vallées montagneuses. Ce sont les types de marae les plus fréquemment rencontrés.

 

D'autres structures, parfois appelées marae 'ati, sont plus grandes et d'une architecture plus complexe. On les trouve en général dans les secteurs de forte concentration d'habitations et de terrasses agricoles, c'est- à-dire au sein d'un groupement de familles apparentées ou opu feti'i. Une ou plusieurs divinités ancestrales de ces groupes étant importantes pour tous, le marae leur était généralement dédié. Moins communs que les marae de la première catégorie, ces derniers sont néanmoins très fréquents dans les vallées supérieures, comme nous l'avons noté au cours de nos travaux de recherches dans la vallée de la Papeno'o à Tahiti, par exemple, ou celle d'Opunohu à Mo'orea. Pour chaque confédération de clans ou va'a mataeina'a, la vallée était le grenier qui fournissait la production alimentaire nécessaire à sa survie mais aussi aux festins qui attestaient le statut de la communauté. Au 19è siècle ces vallées étaient encore fortement peuplées, avant que les maladies européennes ne déciment la population ma'ohi.

 

La dernière catégorie importante de marae est celle que je nomme marae va'a mateina'a ou grands marae tribaux, et marae 'opu hui ari'i, les marae de la plus haute classe de chefs. Les deux sont l'expression communautaire du pouvoir de la tribu et de son dirigeant, chef ou cheffesse, qui était supposé être le descendant direct des ancêtres déifiés de la branche aînée de la tribu, les matahiapo. En règle générale, leurs généalogies remontaient jusqu'à te tumu (la source ou la racine) ou te fatu (le seigneur ou le premier chef) à l'origine des temps. Ainsi, leurs marae étaient les plus prestigieux de tous et incarnaient dans leur architecture les principes au cœur des croyances anciennes, encourageant principalement la fertilité et les succès guerriers - mana (le pouvoir des ancêtres sur les événements), ra'a (le sacré) et mo'a (le pouvoir sacré non profané).

 

Au 18è siècle, les luttes intertribales qui sévissaient sur maintes Iles de la Société avaient favorisé l'émergence d'un culte particulier provenant de Bora Bora et déjà bien établi à cette époque au prestigieux marae Taputapuatea de Ra'iatea. C'était le culte de 'Oroiteteamoe et 'Orotetaua, dieux de la fertilité et de la guerre. Les chefs adeptes de ce culte, en général de très haut rang, étaient qualifiés par les sources historiques de l'époque de ari'i nui (grand chef) ou ari'i rahi (chef suprême). Il faut noter qu'il y a une différence entre les deux catégories. Mes recherches m'amènent à penser qu'un ari'i nui pouvait avoir comme atua (dieu) principal un ancêtre déifié de sa propre lignée tout en participant au culte de 'Oro, mais sans pouvoir porter un symbole important de ce culte de Ra'iatea, le maro 'ura [pagne sacré orné de plumes rouges]. Leur participation au culte de 'Oro était secondaire à leurs principales activités de culte centrées sur leurs propres atua traditionnels dans leur district ou leur île. Par exemple, en 1774, Maximo Rodriguez nota que le grand chef de Teva-i-ta'i, Vehiatuateta'ata'ura'ura ata'ura, avait à Tautira un marae dédié (?) à Vaiotaha et associé normalement au culte de 'Oro, mais que sur ce marae ce chef adorait principalement un dieu local appelé Punuamoeitevai. Ce ne fut qu'avec l'arrivée de Tu ou (Pomare I), qui était le ari'i rahi de la tribu de Teporionu'u dans le district de Pare-Arue, que 'Oro fut de plus en plus vénéré pendant son séjour. Pourquoi ? Dans le système hiérarchique en vigueur au 18è siècle, l'engagement politique dans le culte de 'Oro déterminait l'affiliation et le pouvoir relatif de chaque chef. Ceux qui avaient su faire valoir leurs conquêtes guerrières, le déploiement de festins prestigieux entre tribus et d'habiles alliances politiques avec des chefs originaires de Ra'iatea et particulièrement de Taputapuatea, ceux-ci étaient les ari'i rahi. Eux seuls avaient le droit de porter le maro 'ura consacré à Taputapuatea, le grand marae de Ra'iatea. Les autres chefs, les ari'i nui, bien qu'impliqués dans le culte, n'avaient pas le statut requis pour mériter ce privilège honorifique. Ainsi Vehiatuata'ata'ura'ura, bien que chef de très haut rang parmi les éminents Teva, n'était pas un arii rahi.

Il y a donc à travers l'archipel des marae qui sont directement ou indirectement associés avec 'Oro. Cependant, tous ceux qui peuvent être identifiés sont associés avec les chefs de la caste connue traditionnellement comme opuhuiari'i. Au 18è siècle, ces marae, destinés à symboliser le pouvoir ou mana, étaient devenus des structures très imposantes, vastes et d'une architecture complexe, qui affichaient le prestige des groupes sociaux associés avec eux. Selon un dicton tahitien ancien, « e mea hanahana i te fenua te marae » (la gloire de la terre est dans son marae). Souvent les marae sont placés au bord de l'eau, et ceci pour deux raisons. Premièrement, en tant que peuple de navigateurs, les ma'ohi voyageaient habituellement par mer, sur des pirogues de taille et de conception variables.En règle générale, ils ne voyageaient pas sur ce que nous appelons des routes, surtout les gens venant de l'extérieur du territoire tribal. Ils arrivaient par une passe dans le récif où ils pouvaient être observés en permanence par la tribu et accueillis sur la rive comme des gens du pays. C'était un protocole bien établi en temps de paix. Ainsi les chefs en visite étaient-ils naturellement accueillis en premier sur les marae des grands chefs du secteur, et les rites appropriés étaient accomplis envers les atua du lieu. Tout ceci se passait sur la plage, à la limite entre la terre et la mer. Les marae étaient souvent taillés dans des blocs de grès corallien et de basalte, symboles de la fécondité de la mer et de la terre.

 

La vallée de Tarae, qui se trouve à Huahine Iti dans le district de Tefareri'i, présente un intérêt dans le cadre de ma recherche, et ceci pour plusieurs raisons. Premièrement c'est l'une des vallées les mieux arrosées de cette partie de Huahine, tout comme les vallées limitrophes de Parea et de Mahuti. Sur toute sa longueur, du bord de la mer vers l'intérieur, elle abrite un nombre de niches écologiques qui témoignent de l'importance de ces lieux dans l'histoire de l'occupation de l'île. Au cours de mon investigation préliminaire de ces sites, j'ai noté qu'il y avait un très grand nombre de terrasses agricoles dans la vallée. Entre autres, celles proches des rivières, irriguées par de petits ruisseaux descendant des pentes, étaient appropriées à la culture du taro humide. Sur les pentes des contreforts descendant vers la rivière principale se trouvaient des terrasses sèches pour la culture des ignames, des fe'i et certainement aussi celle des patates douces. Au milieu de ces terrasses se trouvaient des sites d'habitations. Certains, d'une architecture très simple, étaient sans aucun doute habités par des gens de rang ordinaire, les manahune qui travaillaient dans les champs. Cependant, en différents points de la vallée se trouvaient des sites d'habitation dont les structures témoignent de la présence de gens de haut rang, les ari'i.

Non loin dans la vallée, après le réservoir d'eau, un ensemble a été trouvé sur la rive gauche en allant vers l'intérieur. Ici, longeant la rivière, se trouve un grand pavage de pierre devant une maison en enfilade aux extrémités arrondies. C'est une grande maison de chef à laquelle s'ajoutait sans doute un fare pote'e. Tout autour, plusieurs autres pavages et enfilades, probablement les résidences des membres de la famille du chef. A l'arrière de cet ensemble se trouve un système de terrasses agricoles sèches qui grimpent au flanc de la montagne. Nous avons ainsi un village de chefs dans le secteur de la moyenne vallée.

De cet endroit jusqu'à la côte, sur la rive gauche de la rivière sont concentrés divers sites d'habitation, avec ou sans pavage (paepae), au milieu de nombreuses terrasses agricoles, ainsi que deux petits marae simples, appartenant probablement à des familles. Le dernier est associé à un grand pavage à côté d'une zone marécageuse de la basse vallée. C'est encore un site d'habitation, mais de forme rectangulaire, appelé fare hau pape. Bien qu'aujourd'hui seul l'hibiscus endémique (purau) y pousse, il y a 200 ans on y aurait sans doute pratiqué la culture intensive du taro, comme c'est encore le cas aujourd'hui dans certaines parties de Huahine. En montant vers la haute vallée depuis la résidence des chefs, on trouve plusieurs sites concentrés sur la rive droite de manière presque ininterrompue jusqu'en haut de la vallée. On y a remarqué plusieurs sites d'habitation, dont deux sur des terrasses de plus de 20 mètres de long - probablement des maisons de réunion utilisées pour les festins de personnes de haut rang. D'autres, plus petits, étaient entourés de terrasses agricoles de types très divers. Tous ces sites en bord de rivière indiquent qu'un nombre important de personnes vivaient jadis de manière permanente dans la vallée. Nous avons aussi noté des enclos de pierre pour les cochons qui auraient été domestiqués et élevés près des résidences ; ils étaient destinés aux festins, ou offerts aux visiteurs de haut rang ou encore aux dieux sur les marae. On a trouvé également quelques petits marae familiaux.

 

Voici mes premières conclusions :

1. Dans la période ancienne, l'agriculture sous diverses formes était pratiquée de manière intensive dans cette vallée, ce qui suppose un savoir horticole complexe permettant d'utiliser le maximum de terre cultivable, irriguée ou non.

2. La vallée a accueilli une communauté variée composée d'agriculteurs ma'ohi, de pêcheurs, sans aucun doute, et de chefs. Tous les rangs sociaux étaient représentés dans la vallée, certainement rassemblés en un clan ou une tribu. La vallée fournit ainsi un "arrêt sur image" du cadre de vie d'une ancienne tribu tahitienne.

3. Plusieurs individus de haut rang étaient associés avec un petit ensemble résidentiel dans le secteur de la basse moyenne vallée. Ce village était constitué de sites de maison associés avec un paepae et une grande maison de chef ou fare pote'e. L'architecture de cet ensemble est très différente de celle visible dans le reste de la vallée. Il s'agirait de la résidence des membres d'une famille de chefs élargie.

 

4. Dernier point et non le moindre : cette vallée s'ouvre sur un marécage qui était, dans la période ancienne, une importante source d'approvisionnement en roseaux pour le tressage des nattes et la fabrication des toitures, de même que pour les instruments de pêche côtière. Une ancienne allée de pierre traverse le marécage pour accéder aux roseaux. Une allée similaire à celle-ci court le long du lac intérieur de Fauna Iti dans le district de Maeva. Ceci reflète le plein usage de toutes les niches écologiques de la vallée par ses anciens occupants et présente donc un grand intérêt pour l'étude des anciens modèles de subsistance des Ma'ohi.

Sur la pointe qui se trouve à l'entrée de la vallée, en bord de mer, se trouve un marae unique, connu sous le nom de Ohiti ou Ohitimataroa. De par sa taille et sa conception architecturale, ce marae est manifestement un marae opuhuiari'i. En fait, il a probablement eu une double fonction, celle d'un marae tribal pour les habitants de la vallée, et celle d'un marae du culte de l'ancêtre des chefs, non seulement pour Tarae, mais pour tout le district de Tefarerii - Tefareari'i (la maison des chefs).

 

Je vais tenter de décrire le caractère unique de ce marae et proposer une petite reconstruction historique de la vie à cet endroit il y a 200 ans. Le marae est situé sur une plage et partiellement immergé dans les eaux du lagon, comme c'est souvent le cas des marae de chefs côtiers. Sa plate-forme ou ahu, partie visible et souvent rehaussée de l'architecture du marae, fait quelque 45 mètres de longueur ; elle est entièrement formée de dalles de grès corallien taillées, de 1.50 à 2.10 mètres de haut et d'un mètre de large. Bien que beaucoup de dalles soient tombées, il en reste un grand nombre dressées à l'une des extrémités. Cet ahu a été construit en partie dans l'eau du lagon sur une plate-forme et un pavage de basalte. Le pavage semble avoir couvert à l'origine la longueur de la façade de l'ahu et avoir continué jusqu'à l'emplacement où se trouve aujourd'hui un alignement de pierres dressées qui longe son extrémité. Parmi ces pierres se trouve un fragment de dalle de grès corallien planté sur chant. Les pierres dressées en basalte sont au nombre de huit.

 

Dans la tradition orale de Huahine telle qu'elle est rapportée dans les sources historiques et commémorée par une stèle gravée placée devant l'église protestante du village de Maeva, il y avait à l'origine 8 lignées de chefs fondateurs. Le marae suprême de Huahine est le marae de Mata'ire'a rahi, qui se dresse sur les pentes de la colline du même nom au village de Maeva. La disposition architecturale identique à celle de Ohitimataroa présente huit pierres-dossiers de chef dressées au bord de l'extrémité d'un pavage face à l'ahu du marae. Ces pierres-dossiers sont censées représenter les sièges des huit chefs ari'i nui de Huahine, du moins pendant la période allant de la fin du 18è siècle au début du 19è. Les mêmes caractéristiques se retrouvent sur le marae Tefano tout proche sur la colline.

Ohitimataroa est donc indéniablement un marae de chefs fréquenté par nombre de personnages titrés des opuhuiari'i sur l'île, comme on le voit à Maeva, la résidence de chefs de Huahine souvent citée.

 

Sur Huahine Iti, outre le magnifique marae Anini à Parea, Ohitimatoroa est l'ensemble de marae le plus vaste et le plus complexe au plan architectural de toute la zone côtière. Au cours de notre étude approfondie de l'île nous n'avons rien trouvé de comparable à Parea, à Haapu ou à Maroe sur la côte ou à l'intérieur des terres. Ainsi, avec Anini, Ohitimataroa est le principal marae tribal de Huahine Iti. En fait, il est probablement le principal marae des lignées de chefs de Huahine Iti. Pourquoi ? Si l'on considère l'architecture du marae Anini, on peut noter que cette structure n'est dépassée en taille que par celle de Manunu, toujours à Maeva, mais qu'elle ne possède aucune pierre-dossier dans son tahua (cour), contrairement aux autres marae de chefs mentionnés. Ceci est probablement dû au fait (sujet à confirmation par des recherches complémentaires) que le marae de Anini est peut-être une implantation assez récente sur l'île de Huahine Iti, qui établirait la présence du culte de 'Oro à Huahine au cours du 16è siècle.

 

Il ne faut pas oublier que Huahine est restée fidèle aux divinités antérieures des chefs beaucoup plus longtemps qu'aucune autre île de la Société, et que Tane était encore le dieu suprême pendant la période historique. Ni Ta'aroa, ni 'Oro, relativement nouveau venu, n'ont eu d'importance ici, semble-t-il, jusqu'à l'arrivée des découvreurs européens ou peu avant. C'est pourquoi le siège de la lignée de chefs de Huahine Iti était la vallée de Tarae et son marae Ohitimataroa. En raison des liens de consanguinité entre les opuhuiari'i de toute l'île et au-delà, les huit pierres-dossiers représentent, comme à Matairea rahi et à Tefano, les huit lignées de chefs de l'île. C'était le lieu de rassemblement des chefs, d'où le nom du district Tefareari'i (la maison des chefs).

 

Je tiens à souligner que l'architecture de ce marae est inégalée sur le reste de Huahine Iti et également Huahine Nui, mis à part les marae Anini et Manunu. Ces derniers, au moins dans leur présente architecture, sont exceptionnels et probablement de construction tardive. Ohitimataroa est plus vaste que Mata'ire'a rahi et Tefano. Il est donc l'un des plus importants marae de l'ancienne Huahine.

A qui ce marae était-il dédié ? Les missionnaires Tyreman et Bennett ont été informés que ce marae était associé, avant la conversion au christianisme, avec 'Oro, mais personnellement je conteste que ce soit sa seule association. Comme dit plus haut dans le cas de Vahiatuataatauraura, je pense qu'il était probablement dédié à une divinité ancestrale, un atua, de la principale lignée matahiapo de Tefareari'i parmi les opuhuiari'i, mais qu'à la période historique les chefs étaient déjà influencés par le culte de 'Oro, lequel transformait alors rapidement le paysage politique et cultuel des Iles de la Société. De toute évidence, le marae Anini fut construit dès l'origine pour le culte de 'Oro. Ses composants architecturaux et l'information historique que nous avons associée avec lui montrent qu'il s'agit d'un ensemble cérémoniel purement 'Oro. La dynamique politique de l'époque s'étendit probablement aux autres marae de chefs de l'île et particulièrement sur Huahine Iti, ce qui explique que l'on ait tenté d'associer Ohitimataroa avec 'Oro vers la fin du 18è siècle. Je pense que Ohitimataroa fut la fondation ou pu marae ('ere'ere fenua ou marae tumu) des opuhuiari'i de Huahine Iti.

Je ferai une dernière observation concernant l'architecture de Ohitimataroa. On retrouve fréquemment dans le district de Maeva et ailleurs sur Huahine Nui la technique de construction de marae au bord de l'eau sur ou entouré par une plate-forme ou un pavage de basalte. Je pense en particulier à un petit marae à Vaitou, dans le district de Fitii, et à un autre marae maintenant presque entièrement détruit à Taravari, district de Fitii. Toutefois, les plus semblables se trouvent au bord du lac dans le village de Maeva. Bien entendu, ces marae sont beaucoup plus petits, mais de même conception architecturale. Ce n'est pas le cas des marae de la côte ailleurs sur Huahine Iti, particulièrement à Parea, où la plupart des marae sont légèrement éloignés de la mer et comportent un ahu en grès corallien posé sur le sable avec peu ou pas de pavage. Ceci apparaît aujourd'hui sur les marae côtiers de Anini, Taiharuru et Taianapa sur la pointe Tiva par exemple (également sur les anciens marae Matairea et Titoi maintenant détruits).

 

L'architecture de Ohitimataroa a plus de traits communs avec celle de Maeva qu'avec celle de Parea. Ceci n'est pas sans signification, car l'architecture reflétait souvent les affiliations et la proximité entre les lignées. Se pourrait-il qu'une importante lignée de chefs de Maeva ait érigé Ohitimataroa, puis graduellement, au fil du temps, atteint une position plus autonome dans l'histoire politique et religieuse de Huahine? Leurs descendants auraient-ils cherché à affirmer leur indépendance face au pouvoir de Maeva en participant à la dynamique du culte du guerrier 'Oro à la fin de la période préhistorique ? En construisant Anini et en le dédiant à 'Oro sur Huahine Iti, ils auraient ainsi créé un contrepoids indépendant face à Matairea et Tane sur Huahine Nui. Auraient-ils détourné les alliances habituelles des chefs de leurs liens avec Maeva et Tane en faveur de Anini et 'Oro ? Le conflit se serait-il dissout dans la confusion et la désintégration culturelle qui marquèrent le début de la période historique sur l'île ?

Une étude sérieuse des vestiges archéologiques de la vallée de Tarae soulève de nombreuses questions sur le passé de Huahine, et c'est l'aspect essentiel et fascinant de ces recherches. Espérons que ces lieux seront protégés ou étudiés de manière valable au bénéfice de la population de Huahine, et avant que des travaux ne soient engagés.

J'ai été désagréablement surpris de voir qu'une route d'accès à la vallée avait été commencée sans ma présence ; cette route traverse de nombreux sites résidentiels ou agricoles, 14 en tout. Au moins 4 d'entre eux étaient des structures très importantes au sein de l'ensemble résidentiel des chefs mentionné plus haut. Ce genre de problème ne surviendra pas si les entrepreneurs tiennent leur parole et travaillent d'abord avec les archéologues afin de protéger cet important patrimoine culturel &endash; les entrepreneurs chargés de la construction du terrain de golf étaient au courant depuis plus d'un an.

 

L'un des sites archéologiques les plus importants de Polynésie Française, l'ancien site de l'ex-Hôtel Bali Hai à Fare a déjà été vendu sous forme de lotissements privés à des acheteurs qui ne s'intéressent nullement, à l'exception de l'un d'entre eux, Peter Owen, à la signification culturelle unique de ce site pour l'héritage collectif de Tahiti, en tant que plus ancien site d'occupation humaine trouvé à ce jour dans les Iles de la Société, datant du 8è siècle de notre ère. Cette vente a grandement étonné des chercheurs tels que Dr. Yoshiko Sinoto qui a conduit des fouilles sur ce site dans les années 1980. Le site est connu sous le nom de Fa'ahia et Vaiotootia. Personne ne songea à contester la vente ni à protéger le site. Depuis mon arrivée à Huahine en 2002, j'ai vu disparaître d'importants sites de la vallée de Mahuti sur Huahine Iti (des plate-formes de conseil de guerre et une plate-forme de tir à l'arc menacée de disparition imminente &endash; ces deux types de vestiges sont très rares sur l'île). Bien que j'aie chaque fois pris contact avec les autorités compétentes, personne ne s'est soucié de protéger ou préserver ces sites.

 

Huahine présente un avantage unique sur beaucoup d'autres îles de la Société, à savoir qu'elle possède encore un fort degré d'« authenticité » de par son vaste environnement naturel, sa population à prédominance polynésienne et un mode de vie fondé sur l'agriculture et la pêche qui maintient les liens familiaux et les valeurs morales oubliées depuis longtemps sur les îles voisines. Huahine possède également un extraordinaire patrimoine culturel unique en Polynésie française et qui a survécu pendant 200 ans. Survivra-t-il 10 ans de plus, pour le plaisir et l'édification de nos jeunes, comme objet de fierté pour l'œuvre de leurs ancêtres et leur mode de vie unique, pour la fierté d'être noble ta'ata maohi ?

Si dans beaucoup d'autres parties du monde, les peuples font l'impossible pour protéger leur héritage, ce n'est pas le cas en Polynésie française en 2005. Souvenez-vous des paroles des ancêtres : « e mea hanahana i te fenua te marae » !

Mark Eddowes

Archéologue, Huahine

(Les photos sont de l'auteur.)

 

N.d.l.r. : l'auteur parle de Huahine et utilise souvent le terme « tahitien ». C'est parce que dans les milieux universitaires internationaux, comme dans le reste du monde, les habitants des îles de la Société sont classés en tant que « Tahitiens », en opposition aux Paumotu, Marquisiens, Hawaiiens, etc. Le terme « polynésien » s'applique à l'ensemble des habitants autochtones du triangle polynésien.