Tahiti-Pacifique Magazine n° 200, décembre 2007

 

L'église de Jésus-Christ des Saints des derniers jours (Mormons) dans nos îles

 

par Yannick Fer et Gwendoline Malogne-Fer

Clichés de Rudeen Allred

 

Le hasard voulut que nous parviennent des photos prises par un missionnaire mormon américain lors des voyages de sa mission pendant les années 1938-1940, mais aussi que nous ayons des textes des époux Fer concernant leurs travaux de recherche sur les religions dans notre territoire, textes qu'ils nous ont confiés pour publication. La combinaison d'un extrait de ces textes et des images donnent un article fort intéressant. Bonne lecture.

 

Les îles polynésiennes ont été l'une des premières terres de mission de l'église mormone. En 1844, soit quatorze ans seulement après la publication du Livre de Mormon par Joseph Smith et la création officielle de « l'Église rétablie », des missionnaires mormons sont à l'œuvre dans l'archipel des Australes, sur l'île de Tubuai. L'année suivante, le missionnaire Benjamin Grouard obtient plusieurs conversions à Anaa, dans les îles Tuamotu. Dans cet archipel comme à Tubuai, la mission mormone rencontre de réels succès entre 1844 et 1852 : à cette date, le nombre des convertis approche les 2000. En 1852, l'hostilité de l'administration française et des missions concurrentes &endash; en particulier catholique &endash; entraîne le départ des missionnaires. Ils ne reviennent qu'en 1873, mais entre-temps, l'Église a connu une scission : les premiers missionnaires de retour dans les îles polynésiennes appartiennent désormais à l'Église réorganisée des saints des derniers jours, appelée « sanito » en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie, ceux de la LDS Church n'arrivent qu'en 1892.

Jusque dans les années 1950, la LDS Church n'a pas connu de croissance significative dans les îles de Polynésie française et a concentré ses effectifs missionnaires sur les îles Tuamotu. L'administration française lui a longtemps opposé un certain nombre de restrictions, sur l'entrée de nouveaux missionnaires, les permis de construire, la collecte de fonds ou l'installation de nouvelles stations missionnaires. En 1960, elle comptait à peine 3000 membres, dont 700 aux îles Tuamotu, mais déjà plus de 1700 membres aux îles de la Société, notamment à Raiatea (îles Sous-le-Vent) où son installation a été autorisée en 1954. Au cours des années 1960, la mission mormone s'est déplacée vers Tahiti et a mis l'accent sur la formation de nombreux missionnaires et responsables locaux, assurée à partir de 1968 par un Language Training Centre, rebaptisé ensuite Missionary Training Centre.

Son expansion la plus rapide a lieu pendant les années 1970-1980 et elle est d'autant plus spectaculaire qu'elle se traduit par la construction rapide de nombreux temples, à Tahiti et dans les archipels. Comment expliquer ce mouvement d'adhésion, qui a permis à la LDS Church de rassembler en quelques années plus de 6% de la population polynésienne ? M. Ramstad, qui a mené une étude comparative des conversions au mormonisme en Polynésie, note qu'à la différence des Hawaiiens et des Maoris, « Most of the LDS informants in French Polynesia did not express any special interest of an American connection or refer to older migration legends from their area » susceptibles d'accréditer la thèse d'une ascendance israélite. Ils se montrent davantage intéressés par la possibilité qu'offre la LDS Church de réunir post mortem les membres d'une même famille en assurant leur salut par le baptême (« sealing ordinances »), et par la « sanctification » personnelle et familiale à laquelle semble conduire la conversion. Cette dimension forte d'orthopraxie et les bénéfices associés à un fort engagement individuel devant Dieu et l'Église apparaissent comme des facteurs déterminants du succès mormon en Polynésie française. Sur ce point, les récits de conversion recueillis par M. Ramstad rejoignent tout à fait l'analyse développée en 1984 par G. Simon, qui soulignait en outre l'attrait du mode de fonctionnement ecclésial mormon :

 

(…) le système hiérarchique très apparent n'empêche pas une grande diffusion des responsabilités. Chacun a très vite un rôle, un titre, une importance. Le rapport traditionnel entre le pasteur, l'« orometua », celui qui sait, et celui qui écoute et suit, fait place ici à une situation dans laquelle chacun a le devoir et la possibilité de progresser dans la hiérarchie. La valorisation de l'individu est assurée par une démarche pédagogique qui est très appréciée des enseignants, nombreux dans l'Église. L'accent mis sur l'éducation d'ensemble, physique, morale, domestique, et pas seulement spirituelle, et les effets visibles que cette éducation entraîne pour la vie quotidienne, constitue un autre attrait (Simon, 1984 : 74).

L'autorité ecclésiale apparaît moins comme une instance de contrôle et d'encadrement collectif que comme un éducateur apportant à chacun des outils pour apprendre et « progresser ».

Enfin, le succès de la LDS Church doit beaucoup à l'efficacité des méthodes missionnaires adoptées au début des années 1980 :

The traditional door to door tracting was discontinued in many parts of East Polynesia because it was viewed as ineffective and time consuming. The new method was called the mission "friendshipping program" which challenged every member to be a missionary (Ramstad, 2003: 105).

 

Cette « évangélisation amicale » (qui est aussi à l'œuvre dans le développement rapide du pentecôtisme) place d'emblée l'expérience religieuse des nouveaux convertis non sur le terrain d'un encadrement ecclésial autoritaire, mais sur celui de relations interpersonnelles amicales : c'est en suivant des amis que l'on rejoint finalement l'église. Le centre de gravité se déplace ainsi du groupe vers l'individu et sa famille, et de l'église vers le domicile des fidèles. Les LDS's members organisent leurs propres family home evenings :

These family home evenings then become the new image to the outsiders on how much the LDS Church actually helps in making happy families. The missionaries often meet the new investigators at members' homes. Sometimes the missionaries will bring with them church films and videos on such topics as : eternal families, celestial marriage, and happy family unity.

 

Suivant le modèle général de la LDS Church, l'Église de Polynésie française est organisée en « pieux » &endash; organisation territoriale regroupant plusieurs paroisses indépendantes &endash; et en « districts », lorsque les implantations locales (ou « branches ») sont jugées insuffisamment développées pour former des paroisses indépendantes. Le premier pieu a été établi à Tahiti en 1972 et l'île en compte aujourd'hui quatre, à Papeete, Arue, Faa'a et Papeari. Les Iles Sous-le-Vent constituent le cinquième pieu, tandis que les autres archipels sont structurés en districts : district de Tubuai &endash; îles Australes, districts de Takaroa Tuamotu et de Makemo Tuamotu. Les îles Marquises, où la LDS Church compte peu de fidèles, constituent simplement des branches du district de Makemo.

L'église réorganisée de Jésus-Christ des Saints des derniers jours (sanito)

 

L'église sanito de Polynésie française, qui depuis quelques années se présente sous l'appellation de « Communauté du Christ », est née des missions mormones du XIXe siècle. Indépendante depuis 1973 de la direction américaine, elle apparaît nettement plus polynésienne que la LDS Church, avec « l'absence de missionnaires "popa'a", ses assemblées à forte domination "ma'ohi" dans lesquelles costumes et cravates sont rares ». Elle est implantée aux îles du Vent (Tahiti et Moorea), dans une quinzaine d'atolls des Tuamotu et à Tubuai (archipel des Australes) et est organisée d'une part en congrégations subdivisées en quartiers puis en sections, d'autre part en ministères, l'ensemble étant placé sous l'autorité d'une « présidence régionale ».

Les lieux de culte sont d'une discrétion et d'une modestie qui tranchent avec l'aspect monumental des constructions de la LDS Church et, au niveau des sections, il n'existe pas de maisons de réunion spécifiques : on se réunit au domicile des fidèles. La formation spirituelle des fidèles est assurée par le centre de formation chrétienne sanito dont les cours hebdomadaires sont ouverts à tous, mais plus particulièrement aux responsables de l'Église.

Les ministères sont prioritairement orientés vers l'action sociale, avec trois domaines d'activités privilégiés :

l'enseignement, la jeunesse et les femmes. Depuis les années 1960, l'église a mis en place à Tahiti deux écoles d'enseignement technique, en partie subventionnées par le gouvernement local, dont l'objectif est « de permettre aux jeunes en situation "d'échec scolaire" de poursuivre une formation pré-professionnelle technique et artisanale ou une formation professionnelle polyvalente du secteur tertiaire » (RLDS, 1979 : 35) : dactylographie, secrétariat, comptabilité. Ces formations, également ouvertes aux adultes sous forme de « cours de promotion sociale », jouissent d'une excellente réputation auprès de la population polynésienne. Dans le domaine de la jeunesse, l'église a créé à Faa'a un centre socio-éducatif et sportif, elle anime des centres de vacances, un mouvement scout et une association sportive.

 

Enfin, l'église sanito se distingue par un engagement ancien au service de la promotion des femmes, dans l'église et la société. La Conférence mondiale a approuvé en 1984 le principe du pastorat féminin et en mai 2003, un article de la Dépêche de Tahiti intitulé « Une église toute féministe » annonçait, à l'occasion du rassemblement de 300 femmes sanito, qu'« un projet allant dans ce sens pourrait voir le jour très bientôt » en Polynésie française (14.05.2003). Des réunions d'information destinées aux femmes ont lieu régulièrement sur des thèmes tels que le planning familial, le budget du foyer, l'éducation des enfants et les problèmes familiaux (Simon, 1984 : 80). La conférence mondiale a également admis, dans certains cas, l'interruption volontaire de grossesse et l'église n'interdit pas à ses membres de divorcer, quand « toutes les tentatives de réconciliation sont restées vaines ».

Yannick Fer et

Gwendoline Malogne-Fer

Photos de Rudeen Allred

 

?Publié (en anglais) dans "Globalization and the reshaping of Chritianity in Oceania," Pacific theological College, Suva, Fidji, 2006.