TAHITI-PACIFIQUE Magazine
N° 219 - Juillet 2009
Editorial
« Ma’ohi Nui », ou le suicide de Tahiti
Depuis
peu, le président Temaru utilise le terme de “Ma’ohi Nui” (grand
Ma’ohi) pour désigner le “péi” qu’il gouverne. C’est une autre variante
du “Ao Ma’ohi” (univers ma’ohi) qu’il avait utilisée pendant 20 ans
jusqu’en 2005, puis “Tahiti Nui“, créé par le gouvernement Flosse en
1991 et repris par M. Temaru en 2007. Sans oublier le terme “Fenua
Ma’ohi” (terre ma’ohi) prôné par Jaqui Drollet, le
vice-président
du gouvernement de M. Temaru.
Il est évident que la désignation
“Polynésie française” n’est pas très judicieuse, tout en ayant un
parfum de colonialisme (du genre « cette Polynésie appartient
à
moi, la France. ») Ce nom avait été choisi par l’assemblée des
EFO
(Etablissement français de l’Océanie) pour remplacer en 1957 l’ancien
nom de notre territoire. Cela se passait à l’époque du nationalisme
tahitien naissant de Pouvanaa a Oopa. Il avait été préféré à
l’appellation « Tahiti », avec une voix de
différence,
certainement pour contrer Pouvanaa et son RDPT.
Jusqu’à la fin des
années 1970, personne n’utilisait le mot ma’ohi. On parlait le reo
Tahiti, les gens étaient des Ta’ata Tahiti, Paumotu, Enata, etc.
L’introduction et l’utilisation du mot ma’ohi dans nos îles pour
désigner des personnes sont décrites en détail dans le livre
« Ta’ata Ma’ohi » de Bruno Saura, en fait l’invention
de
quelques intellectuels partis étudier en France, notamment Duro Raapoto
et Henri Hiro. Une expression qui réussira à s’imposer grâce au soutien
de la toute nouvelle université de P.F., influencée par le pouvoir
politique qui cherchait désespérément un mot polynésien qui puisse
représenter l’ensemble des cinq archipels. En fait, ce ne semble être
qu’une reprise, version tahitienne, du mot Kānaka maoli créé dans les
années 1960 par des universitaires de Hawaii, le problème étant
similaire dans cet archipel où Hawaii n’est aussi qu’une île parmi
d’autres. Mais là-bas, le terme n’a pas réussi à s’imposer, sauf chez
quelques rares initiés d’une frange indépendantiste.
Le plus
amusant avec le terme ma’ohi est que la seule légitimité historique
avancée est la célèbre phrase de Marau Taaroa, dernière reine de
Tahiti, citée par Henry Adams en 1891 : « Nous ne
sommes pas
des Maoris, nous sommes des Ma’ohi ». Or, Marau avait été
reine de
Tahiti et Moorea, nullement du Henua enata, de Tuha’a pae, des Tuamotu,
de Maareva, ni même des Raromatai, ce qui veut bien dire que ce terme
sert à qualifier ses anciens sujets uniquement. Donc retour à la case
départ, car le terme ne s’applique qu’aux Ta’ata Tahiti.
Le nom
Tahiti est l’appellation originale et autochtone de la plus grande île
des archipels que la France coloniale a rassemblée pour créer les EFO.
Il n’a donc nullement été imposé par des conquérants et n’a pas de
stigma colonial, au contraire de noms tels Nouvelle-Zélande ou Wallis.
Peut-être l’adoption de “ma’ohi” a-t-il subi dans les années 1980 une
influence des amis de Kanaky (Nouvelle-Calédonie) ? Pourtant
le
choix de Kanaky est plutôt comique : comme cette grande île et
ses
deux archipels n’ont pas moins de 28 langues distinctes, face à
l’impossibilité de trouver un nom commun pour la population autochtone,
on a choisi Kanak, qui n’est en fait que l’adaptation du mot
polynésien-hawaiien Kanaka après être passé par les variantes Kanaks,
Canaques, etc.
Pour revenir dans nos îles, on ne comprend pas que le
président Temaru puisse se laisser tenter par le terme Ma’ohi pour
renommer notre territoire. Anglophone et grand voyageur, il ne sait que
trop bien que partout où il se déplace dans le monde, il doit annoncer
qu’il est de Tahiti, un Tahitien, pour qu’on comprenne son origine.
Dire qu’il est un “Polynésien” n’est compris qu’en France,
car
s’il s’annonce tel à Tonga, Samoa, Hawaii, Rapa Nui ou en
Nouvelle-Zélande, les gens lui répondent « moi
aussi ». Ce
qui explique que nos équipes sportives portent des vestes marquées
“Tahiti” lors de compétitions internationales.
En effet, le nom
Tahiti est magique, connu dans le monde entier, synonyme de “paradis”
et évoque quelque chose de beau, des îles de rêve, une population
joyeuse. Nous pouvons remercier pour cela les récits des explorateurs
et les écrivains des 200 dernières années, tout comme les cinéastes de
ces 80 dernières années, pour avoir créé certes un mythe, mais surtout
une réputation coriace pour notre territoire. Même des milliards
d’euros ne pourraient jamais dupliquer cela. Lorsqu’on possède un tel
nom, si célèbre, si positif, si porteur de beauté, on n’y touche pas,
surtout si on espère vivre du tourisme comme on l’annonce tant.
Imaginez que l’Etat de Hawaii, tout aussi célèbre que Tahiti, change
son nom en “Maoli Nui” ! C’est par charters entiers qu’on y
enverrait une armée de psychiatres.
Renommer Tahiti en Maohi Nui
serait un véritable suicide, identitaire comme économique, un acte de
sabotage quasi criminel. Alors, messieurs les politiciens, les dégâts
que vos comportements ont causés, ont déjà trop fait de dégâts
insupportables. Donc, pour le bien-être de nos îles, comme nouveau nom
pour le Péï choisissez surtout Tahiti que vous pouvez, mais
ce
n’est pas nécessaire, agrémenter de fenua, nui ou autre roa.
Tout
cela en vous rappelant que la reine Marau Taaroa, analysant en 1891 la
fin de la monarchie Pomare, expliquait à sa fille Takau que
« lorsqu’on a perdu le respect de ses Institutions, c’est la
chute… » A méditer !
En remerciant nos lecteurs pour leur longue fidélité.
Alex W. du PREL
Directeur de la publication
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