TAHITI-PACIFIQUE Magazine
N° 222 Octobre 2009
Editorial
“Touche pas à mon système”
Hormis la poursuite chaotique de la saga judiciaire Flosse Haddad,
l’événement majeur de l’actualité à Tahiti ont été les États généraux
qui, après trois mois de travail, ont rendu publiques les synthèses de
ses ateliers. Après quatre heures de lecture assidue du document que
l’Etat encense de « signe de confiance retrouvée et de volonté
aussi sincère que déterminée d’agir ensemble », nous en avons
été stupéfiait de ne découvrir qu’un catalogue de bilans déjà connus,
un égrenage de vieux projets réchauffés et surtout une avalanche de
verbiage bureaucratique tendant soit à réorganiser, soit à donner plus
de pouvoir à la bureaucratie locale. En fait, le document final est un
catalogue écrit par des bureaucrates, destiné à être lu par d’autres
bureaucrates et qui appelle à encore plus de bureaucratie. Le plus
affligeant est qu’il ne contient pas la moindre idée
nouvelle ! (Lire notre article).
En fait, le pathétique document confirme que la Nomenklatura de Tahiti,
gavée par les massifs transferts de fonds de la Métropole et les impôts
locaux croissants, est bien devenue “l’industrie”, le moteur économique
et pivot social (telle une « soviétisation ») de la
Polynésie française. Une bureaucratie qui est l’évolution de l’ancienne
administration coloniale, devenue territoriale et sous contrôle
politique grâce aux différents statuts d’autonomie octroyés, formatée
par les 20 années de règne sans partage du Tahoera’a en un appareil
centrifuge de contrôle. Rendue obéissante aux hommes politiques grâce
au statut de 2004 (le président nomme à tous les emplois et fonctions)
et à l’octroi de privilèges étonnants, l’Administration s’est accaparé
le contrôle de l’économie par la création de SEMs, par l’octroi des
marchés publics, de subventions, de défiscalisations, de dérogations,
etc.
Cette victoire de la bureaucratie pléthorique a créé une nouvelle
classe possédante qui n’est pas prête d’abdiquer en faveur d’une
égalité entre citoyens, bien au contraire, comme en témoigne fort bien
la synthèse des Etats généraux. Se qualifiant de « classe
pensante », elle ne cherche qu’à accroître son contrôle, même
sur les rares secteurs de l’économie restés “informels” (crèches,
ventes en bord de route de produits de cueillette, pêche occasionnelle,
pensions de familles, etc.), espaces de survie dans lesquels s’est
retranchée la population restée traditionnelle et rébarbative à
l’effluve de « paperasse ». Pour l’Administration du
territoire, l’économie, comme la culture ou la santé, « lui
appartiennent ». Ceci alors que la grande tare de Tahiti est
justement l’impossibilité de concilier croissance économique avec les
intérêts matériels de la bureaucratie, tout entière tournée vers la
défense et la consolidation de ses privilèges. Là est la raison de
l’échec des « Taui », puisque pratiquement tous les
décideurs de tous les partis sont issus du fonctionnariat, nouvelle
classe dominante que certains qualifient déjà de
« parasitaire » tant elle s’est transformée en maître
absolu, décidée à perpétuer sa domination… et oubliant qu’elle n’existe
que pour servir la population.
Mais on ne saurait en faire le reproche aux fonctionnaires, car le
système actuel existe depuis trois générations et est ainsi devenu leur
« normalité ».
Paradoxalement, alors que le gouvernement et son administration étaient
perçus comme des instruments de progrès, depuis 2005 ceux-ci sont
plutôt devenus la citadelle de cette classe dominante, comme le
démontrent clairement les textes votés par l’assemblée de P.F.
Pourtant, là se trouve le schisme actuel de la société
tahitienne :
- d’un côté existe une armée disproportionnée et gloutonne de
technocrates, basant sa légitimité sur des textes de lois
copiées-collées sur ceux de la métropole - et maintenant de l’Europe -
administration qui cherche à bétonner et étendre ses pouvoirs afin de
mieux préserver les privilèges que l’on pourra léguer à ses enfants. Ce
“tout Territoire” en fait est une expropriation des citoyens, surtout
que la bureaucratie gaspille de plus en plus de ressources matérielles
et humaines (faillites des SEMs, gabegie, inefficacité, etc.),
empêchant même le fonctionnement normal de l’économie ; les
exemples récents ne manquent pas : King Tamatoa Ferry,
téléphonie mobile, énergie solaire, etc.
- De l’autre côté, il y a ceux que l’on nomme « les petits
Tahitiens », une population de plus en plus jeune et de plus
en plus marginalisée par une technocratie exogène, imposée et
rébarbative. Pourtant majoritaires et en nombre croissant, ces “petits”
n’ont pas (encore ?) eu la force politique de se transformer
de couche sociale en classe sociale. Pourquoi ? Parce que 25
ans de clientélisme sournois, de « il manque un
papier » pour avoir le droit de travailler, de promesses
jamais tenues, etc. l’ont marginalisée jusqu’au désespoir.
C’est pourquoi, contrairement à notre habitude, nous sommes pour une
fois en accord avec la déclaration du président Temaru lors de la
remise officielle des synthèses des ateliers :
« On ne va pas au fond des choses. On essaye de soigner les
symptômes. Cela a toujours été comme ça depuis des années (…) Est-ce
fidèle à la Polynésie française que vous connaissez ? (…) Vous
avez vu ce qu’il y avait ce matin ? Vous avez vu le peuple
polynésien ici ? (…) C’est presque une révolution qu’il faut
faire. Je le dis encore une fois, le problème n’est pas conjoncturel,
mais structurel. Il faut changer les structures qui ont été mises en
place depuis une trentaine d’années. S’il faut baisser les salaires de
tout le monde de moitié, allons-y ! C’est un défi que je lance. Voilà
une proposition. »
Bonne lecture, et merci pour votre fidélité.
Alex W. du PREL
Directeur de la publication
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