TAHITI-PACIFIQUE Magazine
N° 225 Janvier 2010
Actualité
Saga judiciaire de Tahiti (suite)
Début décembre, on apprenait que l’instruction de l’affaire OPT, celle
concernant Emile Vernaudon qui aurait détourné 115 millions Fcfp de
l’OPT, est close. Le parquet a trois mois pour rédiger et transmettre
son réquisitoire pour un renvoi devant le tribunal correctionnel
d’Émile Vernaudon, Alphonse Teriierooiterai, Natacha Taurua, Alain
Michon, Yves Conroy et Loïc Brigato.
Armelle Merceron condamnée
Le 1er décembre, le tribunal correctionnel de Papeete condamna Mme
Armelle Merceron, l’ancienne ministre de la Solidarité des
gouvernements Flosse, à deux millions de Fcfp d’amende, dont un million
de Fcfp avec sursis. Par contre, elle évita l’inéligibilité qui avait
été requise par le procureur. L’ancienne directrice de la Santé,
Murielle Berges, a été condamnée à 12 mois de prison avec sursis, un
million de Fcfp d’amende, et trois ans d’interdiction d’exercer une
activité en relation avec les marchés publics. Jean-Claude Ducatte a
été condamné à 12 mois de prison avec sursis, deux millions de Fcfp
d’amende, et l’interdiction d’exercer une activité en relation avec les
marchés publics pendant un an. Il s’agit d’une affaire “saucissonnage”
de marché pour répartir entre copains le marché d’une étude
de 87 millions de Fcfp (payée par l’Etat !), étude
qui aboutira en un recueil de 60 pages de banalités en gros caractères,
étude dont Madame Tiberi aurait pu être jalouse.
Le lendemain, le 2 décembre, la Chambre de l’instruction de la Cour
d’appel de Papeete décidait de suivre l’avis du parquet et de renvoyer
le sénateur Gaston Flosse en détention provisoire à Nuutania. Libéré le
25 novembre sur décision du juge des libertés et de la détention,
Gaston Flosse n’a retrouvé la liberté qu’une petite semaine, après
avoir passé en novembre 16 jours à la maison d’arrêt.
« Règlements de comptes
entre magistrats »
Très remonté, Me François Quinquis l’avocat de Gaston Flosse a dénoncé
les termes « tenus par l’avocat général » de la
Chambre lors de l’audience qui font croire que le sénateur Flosse
serait au centre d’un « règlement de comptes entre juges par
décisions de Justice interposées ».
Ces tensions internes au palais de justice de Papeete nous ont été
confirmées par d’autres sources, lesquelles expliquent des conflits
entre des magistrats de l’ancienne « équipe chiraquienne
choisie jadis par Maître Szpiner » (« l’avocat
pompier de l’Elysée » selon Le Canard enchaîné)
« pour protéger Gaston » et les nouveaux magistrats,
arrivés avec comme seule directive « de rétablir la
crédibilité de la justice ».
Hubert Haddad, par contre, reste libre mais sous contrôle judiciaire et
en échange d’une caution dont le montant a été réévalué à 80 millions
Fcfp (667 000 euros).
Le 3 décembre, Gaston Flosse était confronté à son ancienne secrétaire
particulière, Melba Ortas dans le cadre de l’affaire des “annuaires de
l’OPT”. Elle a confirmé avoir régulièrement remis des enveloppes en
espèces à Flosse, une version partagée « pour
l’essentiel » par l’ancien président. Ainsi, Gaston Flosse
reconnaît le versement de sommes occultes.
“Pour payer les pensions alimentaires”
Or c’est par des sources parisiennes, dans des propos révélés par Le
Figaro, qu’on apprenait que « pour la première fois, le
sénateur a reconnu avoir fait un usage personnel des sommes que lui
versaient, par enveloppes, deux sociétés de l’île. Jusque-là, ses aveux
certifiaient que l’argent reçu n’avait servi que pour son parti,
le Tahoera’a Huiraatira et pour l’aide à apporter aux plus
pauvres. Lors d’une audition du 20 octobre dernier, il a admis “que les
fonds remis (…) lui servaient à assurer des dépenses purement
personnelles, comme le paiement de pensions alimentaires”. Une forme de
faute supplémentaire soulignée par la cour d’appel de Papeete dans un
arrêt rendu la semaine dernière et que Le Figaro a pu
consulter ». Ceci écrit dans un arrêt qui citait
l’interrogatoire de Flosse le 20 octobre 2009.
231 millions à rembourser
Le 8 décembre, nouveau coup dur pour Flosse La Chambre territoriale des
comptes (CTC), rend son délibéré dans le volet financier pour
14 dossiers de la procédure pénale toujours en cours concernant 94
emplois fictifs de la Présidence. Les magistrats ont estimé que ces
dépenses n’avaient pas “d’utilité publique”, et condamne l'ensemble des
protagonistes à rembourser plus de 231 millions Fcfp (presque
2 millions d'euros). Sommes perçues que Gaston Flosse, sous
couvert de contrats cabinet, avait rémunéré en puisant dans les caisses
du Territoire, et ce malgré le fait que l’assemblée de Polynésie n’a
pas publié (!) au Journal officiel de la Polynésie française la
délibération qui refuse de reconnaître l’utilité publique. Encore une
tentative d’obstruction à la justice ? Le sénateur devra aussi
payer 14 amendes, une par dossier, un total de 11,55 millions Fcfp.
L’après-midi Gaston Flosse était confronté durant près de six heures à
l’homme d’affaires Hubert Haddad, soupçonné de lui avoir remis plus de
200 millions Fcfp. Rien n’a filtré de cette confrontation, hormis que
les témoignages seraient « concordants ».
Le lendemain, le quotidien Le Monde, par la plume de Gérard Davet,
dévoilait que lors d’une perquisition opérée au Tahoera’a, les
enquêteurs sont tombés sur un courrier de Jacques Chirac, alors à
l’Elysée, adressé à M. Flosse, le 11 septembre 1995 : « Je
t’adresse ce document à l’intention de notre ami M. Wan, pour qu’il
voie que ma femme continue de porter sa perle noire »… Les
juges interrogent son fils, Guy Wan : “M. Chirac est-il actionnaire de
certaines sociétés de Robert Wan ?” “Pas du tout”, répond celui-ci aux
juges, toujours à la recherche de l’hypothétique compte japonais de M.
Chirac.
On y apprenait aussi que le juge Redonnet, chargé de l’enquête ouverte
pour assassinat sur la disparition en 1997 du journaliste Jean-Pascal
Couraud, avait adressé aux autorités japonaises, le 17 septembre, une
nouvelle commission rogatoire internationale. Le magistrat cherche
toujours à crédibiliser une hypothèse de travail : ce journaliste,
surnommé “JPK”, aurait été assassiné parce qu’il tournait de trop près
autour de liens financiers éventuels entre M. Chirac et M. Flosse.
L’existence d’un compte japonais ouvert au nom de l’ancien président de
la République a été évoquée dans ce contexte, sans qu’aucune preuve ne
soit jamais apportée. Une première commission rogatoire avait malgré
tout été envoyée au Japon, le 24 avril 2008. Elle avait pour but de
“vérifier l’existence de transferts de fonds de la Polynésie française
par Gaston Flosse vers un compte bancaire de Jacques Chirac à la Tokyo
Sowa Bank, afin d’accréditer éventuellement la thèse de l’assassinat
politique du journaliste d’investigation Jean-Pascal Couraud”. Elle
demeure en cours d’exécution. Parallèlement, le juge avait aussi
délivré une commission rogatoire aux policiers, afin de requérir auprès
du Ficoba - le fichier des comptes bancaires - la liste des comptes
détenus par M. Chirac, pour la période 1996 à 2002.
Dans sa dernière commission rogatoire, le juge Redonnet s’appuie sur de
récentes découvertes. “Les investigations, écrit-il, ont permis de
découvrir une opération financière importante de la Polynésie vers le
Japon, à l’occasion d’une transaction immobilière économiquement et
juridiquement contestable, réalisée en 1995, entre un groupe
d’investisseurs tahitiens mené par Reginald Flosse, fils de Gaston
Flosse, et des hommes d’affaires japonais du groupe EIE
Resort. » Le magistrat aurait retrouvé des flux suspects,
environ 3 millions d’euros, à l’occasion de la vente d’une société
dénommée SHT. Il requiert donc que les autorités japonaises vérifient
si ces fonds n’auraient pas servi “à alimenter un compte dont l’ayant
droit économique serait M. Jacques Chirac”…
L’insistance des juges commence à agacer Me Jean Veil, le
conseil de M. Chirac s’indigne : « Alors que la presse souligne que le
dossier est vide de tout élément qui puisse être reproché au président
Chirac, Il est incompréhensible et inacceptable que des calomnies et
des fantasmes puissent continuer à alimenter une procédure judiciaire.”
Le lendemain, arriva la nouvelle que Michel Paoletti, ancien conseiller
spécial de Flosse, avait été entendu par les enquêteurs de la Division
nationale des investigations financières françaises (Dnif) qui agissent
dans le cadre d’une enquête préliminaire pilotée par le pôle financier
du parquet de Paris sur les conditions d’acquisition par Gaston Flosse
de son hôtel particulier rue du Ranelagh, à Paris. Les gendarmes de
Papeete ont perquisitionné son domicile à Tahiti et Il a été entendu en
qualité de témoin, sur les acquisitions immobilières de Gaston Flosse.
Réplique vive de Michel Paoletti dans la presse :
« Puisque les actes judiciaires font l’objet de publicité,
voici ma réaction; de l’écœurement ! Jamais je n’aurais imaginé
qu’avoir été un des principaux collaborateurs du Président Flosse
suffisait à rendre suspect et à provoquer ce viol légal du domicile et
de la vie privée qu’est une perquisition. Même si les policiers et les
gendarmes se conduisent correctement, c’est une humiliation subie par
toute la famille sans que l’on sache pourquoi des gens entrent chez
vous et y ouvrent tout »
Le même jour, on apprenait que Léonard Puputauki Junior, le fils de
l’ex “amiral” du GIP, a été renvoyé devant la justice pour
escroqueries. Il lui est reproché de s’être approprié frauduleusement
les fonds d’actions sociales, plus de 71 millions de Fcfp. Il encourt
cinq ans de prison.
Le 16 décembre eut lieu une confrontation entre Geffry Salmon, ancien
président du conseil d’administration de l’OPT, et de Patrick Delanne,
l’agent comptable de l’OPT depuis l’an 2000 jusqu’à aujourd’hui.
Le 18 décembre, nouvelle confrontation entre Gaston Flosse et sa
secrétaire Melba Ortas ainsi que ses anciennes compagnes, dont Tonita
Flosse, et cela alors que Marcel Tuihani, trésorier du
Tahoera’a et ex chef de cabinet de Flosse, était mis en garde à vue
toute la matinée, suivi par une nouvelle perquisition au siège du
Tahoera’a. Gaston Flosse est ressorti du tribunal escorté par les
gendarmes, toujours sous les cris de soutien de quelques fidèles
présents, avant de rejoindre sa cellule de Nuutania.
Libéré pour Noël
Le 23 décembre, la chambre de l’instruction prononça la remise en
liberté du sénateur Gaston Flosse, en détention provisoire depuis le 2
décembre, en échange d’une caution de 80 millions Fcfp, payable en deux
fois, 20 millions doivent être versés dans les jours qui suivent et le
solde en quatre mois. Une heure après l’annonce du délibéré, Gaston
Flosse est sorti du centre de peine aménagée après une procédure de
levée d’écrou relativement rapide. « Il a de la chance. Il n’y
a pas le même traitement pour les petites gens et les
autres », explique aux Nouvelles une dame qui
attendait devant la prison l’heure de la visite pour son gendre
condamné à trois ans de détention à la suite d’une bagarre.
« Paye tes dettes bandit ! »
« Filme bien le bandit ! » ont crié des
prisonniers depuis leurs cellules du bâtiment central de la prison. Le
sénateur est passé rapidement dans sa limousine aux vitres teintées
pour se rendre directement à l’assemblée de la Polynésie française. Une
heure plus tard il entre dans l’hémicycle de l‘assemblée de PF en
session budgétaire, sous les applaudissements des
représentants de son parti. Il a demandé la parole pour féliciter le
nouveau gouvernement et critiquer la nouvelle opposition, jadis son
alliée.
Durant la dernière semaine de 2009, des rumeurs circulaient que des
tractations seraient en cours pour placer M. Flosse dans le siège de
vice-président du gouvernement, rumeurs nullement démenties par Edouard
Fritch, le gendre de Flosse qui actuellement occupe le siège.
A.d.P.
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