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Swac du CHPF : Boyer crie aux “conflits d’intérêts”

Crédit photo : Dominique Schmitt
Remous autour des appels d’offres du Swac (Sea water air conditioning) du Centre hospitalier de Polynésie française (CHPF), dont le marché des travaux vient d’être remporté par SAS Géocéan, la société qui avait déjà réalisé pour Créocéan le système de refroidissement via l’eau de mer de la climatisation de l’hôtel Brando, à Tetiaroa, en 2012… En jeu : un chantier de deux milliards de Fcfp. Alors que les premières procédures ont démarré en 2010, il a fallu attendre 2016 (et quatre offres retoquées) pour qu’un nouvel appel soit lancé et que le marché d’assistance à la maîtrise d’ouvrage soit remporté par Airaro SAS (le bureau d’études partenaire de Créocéan) pour un montant de 92 872 440 Fcfp (contre
42,9 millions de Fcfp pour son concurrent, la société Speed). La passation du marché de maîtrise d’œuvre a, quant à elle, été attribuée en 2017 au groupement Créocéan SA - Luseo Pacific. Le lancement des appels d’offres des marchés des travaux a ensuite été réalisé en septembre 2018. Il s’agit de pomper de l’eau froide (entre 4 et 5° C) à 890 mètres de profondeur dans la baie du Taaone et de la remonter par une canalisation longue de 3,8 kilomètres jusqu’au CHPF.
Cependant, en janvier dernier, un litige a éclaté entre la Polynésie française et la société Boyer, écartée au motif que son dossier était incomplet. L’entreprise locale du BTP avait alors saisi le tribunal administratif de Papeete en référé pour contester, et obtenu finalement gain de cause par une ordonnance annulant toutes les décisions prises par le Pays dans la procédure d’analyses des candidatures pour la cons-
truction du lot 1 “ouvrages maritimes” du Swac du CHPF. Ce lot est le plus impor-tant des travaux du Swac : il représente un budget de 2 milliards de Fcfp, sur une enveloppe totale de presque 3 milliards de Fcfp pour l’ensemble des quatre lots. Mais, rebondissement, alors que Boyer se présentait lui-même comme le meilleur candidat avec un devis d’1,1 milliard de Fcfp, soit la moitié de la somme budgétisée, c’est de nouveau Géocéan, filiale du groupe Vinci, qui a été retenue avec son offre à 2,17 milliards de Fcfp. La société Interoute a remporté, elle, le marché des travaux du lot n° 4 “Réseau secondaire” (environ
280 millions de Fcfp contre 184 millions de Fcfp pour son concurrent).

À chaque étape, on a essayé d’éliminer Boyer

M. Le Bon, représentant la Polynésie française, et Me Gerando, représentant la société Géocéan, ont jugé l’offre de Boyer “anormalement basse” par rapport aux quatre autres marchés (évalués entre 1,9 milliard et 2,1 milliards de Fcfp), mais aussi “inadaptée et incohérente” sur le plan technique en raison de “moyens matériels et humains non justifiés”. L’avocat du groupe Boyer et de sa filiale Polynésie VRD, Me Ferré, a considéré, lui, que “à chaque étape, on a essayé d’éliminer Boyer” et s’est demandé “pourquoi la Polynésie française met-elle autant d’énergie à vouloir nous écarter ?”, avant de mettre en avant “des conflits d’intérêts” qui expliquent “la mauvaise note sur la méthode technique (1/5)”. Me Ferré a évoqué notamment le cas de “David Wary, le conducteur des travaux du Swac de Bora Bora (à l’hôtel InterContinental, en 2006, ndlr) pour le compte de Boyer, qui a quitté l’entreprise locale pour devenir le dirigeant de Airaro (bureau d’étude partenaire de Créocéan, ndlr), ainsi que d’une autre société spécialisée dans les ROV (pour Remotely Operated vehicle, des robots sous-marins téléguidés, ndlr). On a donc aujourd’hui une personne qui est mon concurrent direct et qui vient évaluer mon travail ! C’est contraire à l’objectivité souhaitée dans un appel d’offres.” La défense a alors tenu à rappeler : “Boyer a remporté 28 % des marchés attribués par la Polynésie française en 2018”. La SAS Boyer devra verser à la société Géocéan la somme de 500 000 Fcfp au “titre des frais exposés et non compris dans les dépens”.
On le sait, la direction du CHPF a été rapidement déchargée du dossier, le Pays ayant “la compétence en matière d’Énergie” et s’agissant de “Santé publique”, dans “une propriété publique”, explique M. Le Bon. En fouillant, on s’interroge alors sur le fait qu’on retrouve les mêmes noms qui gravitent autour de cette affaire, à l’instar de Stéphane Bitot, successivement conseiller technique au ministère de l’Énergie sous Nuihau Laurey (depuis 2016 jusqu’au 14 mars 2017), puis sous Heremoana Maamaatuaiahutapu (2017-2018) et actuellement sous Tea Frogier (depuis le 23 mai 2018). À ce poste, M. Bitot avait d’ailleurs succédé à Thierry Trouillet, le beau-frère de Richard Bailey, le patron du groupe Tahiti Beachcomber SA. Jean Hourçourigaray intrigue aussi, puisqu’il a été également conseiller technique sous James Salmon (ancien ministre de l’Énergie), et même le responsable du projet de Swac, puis conseiller technique sous Jacky Bryant en 2013, avant d’être consultant pour TBSA. Or, on découvre avec grand étonnement que Stéphane Bitot, Jean Hourçourigaray et David Wary sont par ailleurs tous les trois consultants de la société Airaro pour l’Agence française de développement (AFD), qui participe au financement du prêt au Pays (autofinancement de 928,3 millions de Fcfp), à hauteur de 895 millions de Fcfp, aux côtés de la Banque européenne d’investissement (895 millions de Fcfp) et l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (255 millions de Fcfp). Les trois hommes ont en effet réalisé une étude intitulée “Énergies renouvelables dans les îles du Pacifique : état des lieux et projets exemplaires”, publiée en 2015. Neuf ans après que le projet soit “dans les tuyaux”, le contribuable paiera quasiment le double de la concurrence, mais la boucle est bouclée… Les travaux du Swac doivent durer deux ans, de 2019 à 2020. Grâce à cette technologie, le CHPF pourrait économiser 350 millions de Fcfp par an : un gain considérable compte tenu de la facture d’électricité annuelle du CHPF, qui atteint la somme colossale de 900 millions de Fcfp.
Dominique Schmitt




De l’art de se compliquer la vie

De l’art de se compliquer la vie
L’art de se créer des problèmes quand les champs politique et économique sont dégagés est-il l’apanage de nos élus ? Certainement pas, mais quand même. Il faut leur reconnaître une propension à se crêper le chignon à la moindre occasion, à la moindre contrariété, un peu comme des enfants gâtés. Et l’actualité de ces derniers jours ne viendra pas démentir nos écrits. Les chiffres de l’économie tombent et chaque trimestre apporte un peu plus de crédit à la reprise. Pour les plus sceptiques, pas de "Moody’s Blues", car l’agence internationale y va de son "A3 avec perspective positive", une note que n’a jamais atteinte le Pays. Il a commencé à redistribuer, majoritairement envers les communes, pas moins de 5 milliards de Fcfp. Tout va donc pour le mieux en Polynésie française ? Eh bien, non ! Une crise chasse l’autre, et la politique remplace l’économique.

Dire que des tensions ont vu le jour au sein du Tapura est un doux euphémisme. Et si la maison ne brûle pas encore, Édouard Fritch va devoir jouer les pompiers de service. Des flammèches sont apparues, tout d’abord avec les parlementaires polynésiens à Paris. Ils ont peu goûté – et l’ont fait savoir – de n’avoir pas été consultés lors du soutien du Tapura à La République en Marche (LRM) pour les élections européennes de mai. On imagine leurs explications embarrassées sur les bancs de l’Assemblée ou du Sénat avec leurs pairs centristes. Comme un retour de flamme, l’initiative de la députée Maina Sage : elle a obtenu de l’Assemblée nationale un changement du texte initial sur la reconnaissance du fait nucléaire par l’État, modifiant le terme "contribution" par celui de "mise à contribution". "Le débat nucléaire devrait nous rassembler, il ne devrait pas y avoir de débat sémantique", a déclaré en retour le président Fritch, qui assure avoir laissé faire sa députée…
Outre les parlementaires, c’est ici même, à l’assemblée de la Polynésie française (APF), que le ton est monté au sein des représentants de la majorité pour se mettre d’accord sur la composition des commissions et, notamment, pour choisir leurs différents présidents.
 À tel point que le bruit de la création d’un nouveau groupe politique à l’APF a couru dans les couloirs. Des élus se sont émus des méthodes de management d’Édouard Fritch. Faut-il voir l’intégration d’Angelo Frebault, représentant banni du Tahoera’a, comme une réponse à ces mouvements d’humeur ? Toujours est-il qu’avec maintenant 40 représentants sur 57, le Tapura est en capacité de faire face à quelques grognements, voire à des menaces. 
Quant à l’opposition, elle se gausse. Mais est-elle également à la hauteur de ce que les citoyens attendent de leurs politiques ? Le député Tavini Moetai Brotherson partageait sur un réseau social : "Voilà donc le Tapura qui siège à l’UDI, après avoir soutenu Juppé et Fillon (Les Républicains), mais qui soutient aujourd’hui LRM aux Européennes... Mais dont un membre éminent est accessoirement secrétaire territorial des "Républicains"..." Son parti, après s’être rapproché en d’autres occasions du Parti socialiste, fait aujourd’hui cavalier seul et va même plus loin : il organise son propre scrutin, en appelant la population à déposer des bulletins faits maison "Maohi Nui" dans les urnes des élections européennes ! Quant au Tahoera'a, plutôt discret, il la joue retour au bercail, avec une demande de soutien à la liste des Républicains, après avoir soutenu, il y a deux ans, la candidate Marine Le Pen ! 
J’allais oublier, cerise sur le gâteau, l’arrivée de "The Polynesian Kingdom of Atooi", un gouvernement autoproclamé avec, à sa tête, le roi Ali’i Nui Aleka Aipoalani, qui vit à Hawaii. Les Pakumotu ne sont donc plus seuls !

Les années passent et on a l’impression de vivre toujours la même histoire, sur le fenua. Pathétique ou comique, c’est selon…

Bonne lecture et merci pour votre fidélité.

Luc Ollivier