Chronologie des articles parus dans TAHITI-PACIFIQUE magazine au sujet de l’affaire de la disparition du journaliste Jean-Pascal Couraud, dit JPK

 

L’article à l’origine de l’affaire JPK :

 

Octobre 2004 - TAHITI-PACIFIQUE magazine - n° 162

 

Surveillances, filatures, espionnage

Le G.I.P. était bien une milice de l’ex-président Flosse

 

« Le G.I.P. n’est pas une milice » avait toujours martelé l’ex président Flosse, à Tahiti comme à Paris, suite aux nombreuses inquiétudes face à des possibilité de “dérapages” de ce service soulevées par l’opposition de Tahiti, mais aussi par certains services de l’Etat et même le tribunal administratif de Papeete. Maintenant, il s’avère que ces inquiétudes étaient, hélas, bien fondées. Des témoignages recueillis par Tahiti-Pacifique, mais aussi des enquêtes menées par le nouveau gouvernement dévoilent que de nombreuses personnes - dont votre fidèle serviteur ont été espionnées et surveillées avec des moyens tout à fait illicites par le G.I.P., (Groupe d’Intervention de Polynésie) mais aussi par une sorte de R.G. (renseignements généraux) du Territoire qui s’était mise en place depuis 1995 à la Présidence de Tahiti.

Sous le régime Flosse, il existait deux services chargés de surveiller et espionner ceux qui avaient l’impertinence de ne pas admirer béatement le président Flosse et sa politique, mais aussi les proches de Président, un signe plutôt évocateur d’une paranoïa ambiante. Le premier service se trouvait au palais présidentiel sous la direction de André Yhuel. C’est le « Service d’études et de documentation directement rattaché au Président du gouvernement », service rendu officiel par l’arrêté N° 223PR du 13 mai 1997. Bien que le texte de l’arrêté stipule clairement que « les agents de ce service sont tenus au secret professionnel[et non plus au “devoir de réserve”] pour toutes les informations qui seraient portées à leur connaissance…», on a vu le Tahoera’a utiliser de telles informations en toute illégalité lors de campagnes électorales, notamment contre Oscar Temaru et Loïc Brigato avec des pamphlets distribués ou des articles parus dans le Ti’ama. En plus de ses “agents réguliers” bien connus, des gendarmes à la retraite tels MM. Montezinos et Havet, le « service d’études de la Présidence », utilisait aussi les hommes du G.I.P. selon ses besoins.

En effet, une seconde cellule de « services secrets » au sein du G.I.P. (dirigé par Léonard “Rere“ Puputauki qui répondait directement au président Flosse) avait été montée par un certain Félicien Micheloni, adjudant-chef de la DGSE, dès le lendemain des événements de septembre 1995. Cette cellule, installée au premier étage du bâtiment du G.I.P. (qui alors s’appelait encore « Groupement d’intervention de la Présidence ») à Motu Uta, devint vite une sorte de « cellule des coups fourrés » du gouvernement territorial destinée à surveiller les citoyens, espionner voire piéger ses « ennemis » réels ou imaginés, même des proches du président Flosse.

 

Deux services d’espionnage

 

Déjà étoffé de 15 personnes en 1997, cette “Piscine” tahitienne augmentera constamment le nombre de ses « agents » , jusqu’à la chute de M. Flosse en juin 2004 où ils étaient une cinquantaine. Ainsi avons-nous appris que, parmi beaucoup d’autres personnes dont des journalistes de Radio Tefana et même Angèle Teahu, présidente de l’association de défense du site Paihoro, Tahiti-Pacifique avait aussi fait l’objet de surveillance et de filatures, tout comme notre rédaction aurait été visitée et fouillée. Un ancien « agent secret » du G.I.P. témoigne :

« J’ai été engagé au GIP en novembre 1995 sous les ordre de Léonard Puputauki. En 1997, j’ai été muté au service des renseignement du GIP, sous les ordres de Félicien Micheloni. Lorsque j’ai intégré le service de renseignements du G.I.P., nous étions 13 agents. Nous sommes devenus 15 puis 18 dans cette seule cellule, C’était l’époque où le centre d’enfouissement technique à Paihoro posait problème. Je devais surveiller Angèle Teahu. présidente de l’association de défense du site Paihoro et les autres : leurs déplacements, rendez-vous, fréquentations, famille, amis.

 

« Félicien [Micheloni] avait décidé de me former au métier d’espion. En 1998 et 99 j’ai donc été amené à suivre plusieurs personnes, en commençant par Hiro Tefaarere puis Annie Rousseau, Alex du Prel et Paul De Dekker, En plus, je devais suivre les copines de Président, vérifier où elles allaient, avec qui elles sortaient, avec qui elles couchaient, ce qu’elles consommaient. Les ordres venaient de Félicien Micheloni ou d’André Yhuel. André Yhuel, en présence de Yannick Desjardins qui me donnait des ordres directement dans son bureau à l’ancienne présidence, en présence aussi de Félicien. C’était en 1998 et 1999.

« Les filatures se déroulaient ainsi : une équipe de deux agents (un homme et une femme) commençaient la filature, la maintenaient durant quelques jours puis une autre équipe prenait la relève.

Au début, pour me former, j’étais en scooter et je surveillais. Lorsque la personne à suivre sortait de chez elle où de l’endroit où elle se trouvait, j’alertais une voiture qui la prenait en filature. Ensuite, j’assurais moi-même la filature avec une collègue. J’ai ainsi pris en filature Annie Rousseau de chez elle à Tefaaroa, en passant par le tribunal, radio Tefana où elle se rendait et l’université. Un soir, pendant qu’elle était partie avec son mari au restaurant, suivie en scooter par V. qui devait surveiller son retour, nous étions habillés en noir pour ne pas être vus. Félicien a posé les micros chez elle pendant que je faisais le guet à l’extérieur - un micro auprès du téléphone et un autre dans la chambre à coucher. Le camion banalisé qui enregistrait était parqué soit près du magasin dans le virage ou peu après le petit pont, à moins d’un kilomètre et demi. Pour neutraliser les chiens, Félicien avait toujours sur lui un flacon d’urine de chienne en chaleur. Il en versa un peu sur un coussin et les chiens étaient occupés. Cette filature a duré, pour ce qui me concerne, durant 6 semaines. Après je ne sais pas si elle a continué.

En ce qui nous concerne, ces pieds-nickelés n’étaient apparemment pas très habiles en milieu rural : « Chez Alex du Prel à Moorea, j’ai été repéré par une de ses filles alors que je tentais de pénétrer dans son bureau. Je devais prendre des photos et ramasser des documents. J’étais avec Félicien qui était muni de lunettes infra-rouges. Lorsque j’ai demandé à Félicien si l’on retournait à Moorea le week-end après notre échec, Félicien m’a répondu que ce n’était pas le peine, car c’était fait ! « Alex du Prel était aussi suivi dans la rue, surtout au restaurant Mario [Le Pescadou], avec qui il était. Une camera miniature dans un sac l’enregistrait. Paul De Deckker [professeur d’université, ancien conseiller de Gaston Flosse, aujourd’hui président de l’Université de Nouvelle-Calédonie] était aussi suivi dans la rue et jusqu’à chez lui à Punaauia. »

Autre signe de la paranoïa ambiante dans le gouvernement Flosse, chacun faisait surveiller ses collègues. Notre « agent secret » raconte : « Je devais tous les vendredi faire un rapport à Léonard sur Félicien Micheloni, avec qui il déjeunait, qu’il rencontrait. Travaillait-il avec l’Etat ? Sur les ordres de Gaston Flosse ? Etc. Félicien l’a appris bien plus tard et m’en a voulu. »

Les partis d’oppositions, bien entendu, étaient tout aussi étroitement et constamment surveillés. Un exemple :

« En 1999, il y eut rassemblement du Tavini à la place Pouvanaa. J’ai été appelé à la « maison blanche » (ancienne Présidence, le bureau d’André Yhuel) pour que l’on pose des micros sur moi. Un micro de très haute puissance était fixé sur mon épaule et le fil descendait jusqu’à la poche du short. On entendait tout de la « maison blanche ». Même les chuchotements étaient perçue. Des gars étaient à la poste dans un des bureaux en hauteur pour prendre des photos »

 

Espionnes séductrices

 

Les espions de la Présidence avait aussi monté une cellule de “Mata Hari”, « d’espionnes ». Ces jeunes dames «étaient aussi chargées éventuellement de « coucher » avec la victime, si nécessaire. Cela faisait partie de leur mission ». Un autre témoignage explique que quatre dames étaient disponibles pour « séduire et coucher avec l’ennemi », ce qui créa d’ailleurs quelques drames : si elle refusaient de “donner leur corps pour le Pays”, elles étaient tout simplement licenciées. Le mari d’une de ces dames, ayant appris la nature du « service commandé » de son épouse, demanda et obtint le divorce. Un lieu était spécifié pour accomplir ces « missions spéciales » : trois chambres étaient réservées à l’année à l’hôtel Prince Hinoï (ex Ibis). Elles étaient équipées de caméras et de micros reliés directement à un émetteur micro-ondes fixé sur le toit de l’hôtel qui transmettait en direct vers Motu Uta, une installation d’ailleurs découverte en 2003 par des services de l’Etat, à leur grand étonnement.

Après juin 2000, le siège du bureau de renseignement fut transféré dans les sous-sols du nouveau Palais présidentiel, alors que le bureau de renseignement du G.I.P. à Motu Uta se développait. Tout le premier étage devint au fil du temps une véritable cellule « Hi-Tech » avec des bancs d’ordinateurs sur lesquels des « spécialistes » suivaient les connections Internet des citoyens mis sous surveillance. Même le sigle du G.I.P. quidécore la façade du bâtiment cachait une caméra vidéo qui enregistrait tout ce qui passait dans la rue.

Tout cet équipement fut rapidement démonté et « déménagé », voir détruit, entre les 8 et 15 juin, après que M. Flosse eut la certitude que M. Temaru accèderait au pouvoir. Au palais présidentiel aussi, on nous a confirmé que les disques durs et les archives du service d’espionnage ont été détruits (parfois carrément tout l’ordinateur), mais des indiscrétions tendent à laisser croire que des copies des fichiers auraient auparavant été faites et seraient « gardés en lieu sûr » par le Tahoera’a.

En ce qui concerne la rémunération de ces « espions », la discrimination était flagrante. Alors que les agents du G.I.P. étaient rémunérés au Smig (105 000 Fcfp/mois) avec des contrats politiques d’un an renouvelables, sans heures supplémentaires payées alors que parfois les filatures a1laient jusqu’à 4 heures du matin, les expatriés, eux, encaissaient les gros magots : 831 000 Fcfp/mois pour Micheloni, 950 000 Fcfp pour Yhuel et 618 000 Fcfp et 600 000 Fcfp pour les gendarmes à la retraite, et n’oublions pas les 1 478 000 par mois que percevait le colonel (du GIGN) à la retraite Lionel Chesneau, dont la mission au G.I.P. était “déviter les dérapages” et qui ne pouvait pas ne pas être au courant de ces pratiques.

 

Résultat de la paranoïa

 

En recoupant les échos et indiscrétions des dernières années avec les déclarations actuelles, on est tenté de faire un bilan des huit années de service secret de l’ex président Flosse :

Il est clair que ce service à été monté à l’insu de l’Etat et était destiné uniquement à servir le président Flosse. La paranoïa du Palais présidentiel est connue (le limogeage en 2002 de Manuel Terai du Service des relations extérieures, pour avoir donné des informations banales sur le Pacifique Sud au directeur du bureau de a DGSE à Tahiti, n’en est qu’un indice). Tout le monde surveillait tout le monde, M. Flosse faisait suivre ses anciennes maîtresses (fait vérifié : tout homme qui s’y intéressait trop tombait en disgrâce), faisait surveiller même ses amis.

Il semble que certains, surtout M. Micheloni, aient profité de cette situation et de moyens illimités mis à disposition pour aller jouer les « inspecteurs gadget » au frais du contribuable : achats de toute la panoplie du petit James Bond de “série B” : micros espions posés chez les gens, camion équipé pour les écoutes, lunettes infrarouges, micros directionnels, chambres d’hôtel (minable) « branchées » pour enregistrer des ébats amoureux (et donc pour faire ensuite « chanter » la victime piégée). Que tout cela est bas, misérable, hors des règles légales et sans la moindre décence. Que tout ça sent la méthode mafieuse et les voyous de bas étage !

Et quels résultats M. Flosse a-t-il obtenu grâce à ce coûteux et minable dérapage ? Rien qui soit vraiment d’intérêt, ni complot ni crime dévoilé. Par contre, ces surveillances (dont l’existence était connue et se murmurait dans les alcôves des institutions territoriales) nourrissaient une sorte de crainte permanente chez les fonctionnaires et courtisans.

Or cette « peur de déplaire à Président » était justement devenue la base du « système Flosse ». Apparemment celui-ci n’a pas perçu la leçon de son échec électoral, puisqu’il y a deux mois des anciens espions du G.I.P. ont été contactés pour se voir offrir un emploi similaire au Tahoera’a !

Alex W. du PREL

 

 10 nov 2004

 Lettre ouverte à Monsieur le Haut-Commissaire de la République en Polynésie française

 

Le ministère de l'outremer s'est à chaque occasion depuis le 9 octobre, positionné en faveur de la légalité et rien que la légalité. Votre rôle de représentant de l'Etat en Polynésie française a donc été de faire respecter ladite légalité notamment par l'exercice de vos compétences relatives au maintien de la sécurité et de l'ordre publics tel que défini à l'article 14 6°-de la loi statutaire.

 Si nous devons nous réjouir de la discrétion des gardes mobiles pourtant nombreux sur le territoire de la Polynésie française, dont la présence sur les lieux d'occupation divers pourrait être considérée comme une provocation, je ne saurais me satisfaire de votre indifférence à l'égard des agents publics du groupement d'intervention de la Polynésie (GIP).

 Ces employés qui sont dans leur grande majorité, dénués de méchanceté à l'égard de leurs concitoyens, représentent cependant une menace lorsqu'ils forment des groupes plus ou moins importants sur les parkings des établissements et services publics. Contre cette occupation illicite dans des lieux où leurs missions ne les autorisent qu'à ne faire que du gardiennage et à la demande du chef de l'établissement, je m'étonne que vous n'ayez pas encore réagi.

 Il faut rappeler que le chef du service des GIP, Monsieur PUPUTAUKI, auxquels ils obéissent a été démis de ses fonctions par le conseil des ministres en date du 6 octobre 2004, et licencié pour faute lourde.

 De plus, au cours de son interview dans le journal de RFO le 8 novembre 2004, Gaston Flosse se prétendant par ailleurs Président du Pays et donc chef de l'administration Territoriale a reconnu n'avoir donné au service du GIP aucune instruction pour investir.TNTV.

 Déclaration corroborée d'ailleurs par le directeur du GIP nouvellement réintégré dans ses fonctions par Monsieur Flosse, Monsieur PUPUTAUKI lors de son intervention devant les journalistes de RFO. Ce dernier a confirmé en effet que ce n'était pas Monsieur Flosse qui lui donnait des instructions, mais qu'il agissait de sa propre initiative.

 Nous nous trouvons donc, Monsieur le Haut commissaire de la République en charge du respect de la légalité Républicaine, devant le cas avéré et avoué d'un service public territorial et particulièrement d'une section spéciale formée de fonctionnaire territoriaux agissant de leur propre initiative, hors de tout contrôle ou instruction des autorités politiques.

 Nous nous trouvons également devant celui qui se prétend être le chef de l'administration Territoriale qui avoue être étranger aux agissements de ce service spécial dont il est pourtant légalement responsable.

 Il m'apparaît donc, Monsieur le Haut commissaire que nous sommes de fait sorti du fonctionnement légal de l'administration Républicaine. Nous sommes présentement en présence d'une milice privée, formée d'agents publics, qui agit en toute autonomie, donc en toute illégalité. Dans la situation politique extrêmement tendue que connaît le Pays, j'attire votre attention sur les risques majeurs qui pourraient être générés par cette situation en matière d'affrontements possibles et pour lesquels vous seriez tenu directement responsable en tant que garant de l'ordre public.

 Quelles mesures comptez vous prendre pour mettre un terme à cette violation grave de l'administration Républicaine dont vous êtes dans notre Pays , le garant. ?

 Par ailleurs et de manière incidente, la réouverture de l'enquête sur la disparition du journaliste Jean-Pascal Couraud a mis en lumière l'existence, sous la responsabilité de Monsieur PUPUTAUKI , d'une cellule d'espionnage d'une quinzaine de personnes effectuant des opérations de filature, des prises de vues à leur insu, de violation de domicile, en bafouant les garanties données à chaque citoyen par la Constitution de la République.

 Il ne semble pas que ces révélations d'une gravité exceptionnelle, notamment dans le contexte de la disparition inexpliquée de Jean-Pascal COURAUD, n'ait outre mesure ému le représentant de l'Etat et le garant des libertés publiques que vous êtes.

 Quelles mesures comptez vous prendre, en liaison avec le Procureur de la République pour ouvrir enfin d'urgence une information sur cette autre cellule spéciale du GIP en charge d'activités d'espionnage ?

 L'opinion publique du Pays, attend du représentant de l'Etat des réponses claires aux deux questions que je vous pose. Nos concitoyens vous remercient par avance de vos réponses.

 Veuillez croire, Monsieur le Haut Commissaire en l'expression de ma haute considération et de mon attachement aux principes et aux valeurs de la République.

 Papeete ce 9 novembre 2004

 Jean-Paul BARRAL.

Conseiller spécial du président de la Polynésie française, M. Oscar Temaru

 

 

Novembre 2004 - TAHITI-PACIFIQUE magazine - n° 163

 

Procès étrange pour affaire sordide

 

Le 8 octobre, la brigade de recherche de la gendarmerie de Papeete recevait deux témoins venus déposer de faits nouveaux dans la disparition du journaliste Jean-Pascal Couraud, mystérieusement disparu en 1997. L’un des témoins était nulle autre que Gilles Tefaatau, ministre du Logement du gouvernement Temaru. Il raconta avoir obtenu la confession d’un membre du G.I.P. (groupement d’Intervention de la Polynésie, une milice créée par et sous la direction de Gaston Flosse en 1997), lequel lui “révéla” comment le journaliste avait été enlevé, puis assassiné par cinq membres du GIP.

Jean-Pascal Couraud (plus connu sous le pseudonyme de JPK) avait été le rédacteur en chef des Nouvelles de Tahiti jusqu’en 1989, lorsque ce journal fut racheté par le groupe Hersant peu après la Dépêche de Tahiti.

JPK était un opposant acharné contre Gaston Flosse et se faisait un malin plaisir quotidien d’exposer les dérives réelles ou imaginées de cet homme politique, cabale qui atteint son paroxysme en avril 1988 avec la publication d’un numéro spécial intitulé « Le règne calamiteux de G. Flosse » lequel reproduisit tous les articles parus dans la presse métropolitaine et locale sur l’affairisme de M. Flosse. Etonnamment, ce numéro spécial fut de suite saisi sur ordre de la justice, les policiers allant jusqu’à fouiller les soutes de l’avion en partance pour Paris afin d’en extraire les abonnements des sacs postaux.

Suite au changement de propriétaire aux Nouvelles, JPK devint le chargé de communication de la mairie de Arue de Boris Léontieff, d’où il continuera à harceler Flosse avec des procès, notamment au sujet de l’immense mur de la route et qui mène à sa résidence d’Erima et des travaux dans sa propriété de Huahine, tous deux financés par des fonds publics. Dans ces affaires « dépaysées » à Paris, M. Flosse fut relaxé en appel.

Un soir de 1997, JPK disparut et après bien des interrogations et une enquête qui resta bredouille, l’opinion générale était qu’il s’était suicidé à cause de tensions familiales en ayant absorbé des somnifères pour ensuite nager vers le large. Selon des indiscrétions familiales, son épouse par contre penserait qu’il vit caché quelque part au Chili. L’instruction aboutit sur un non-lieu en juin 2002.

 

Le G.I.P. qui raconta au ministre le scénario du meurtre de JPK était Vetea Guilloux, fils de Sandy le numéro deux du G.I.P. Nous épargnerons à nos lecteurs les scabreux détails de ce récit horrible des supposés derniers moments de JPK. Le lendemain, à l’assemblée lors de la séance des deux jours où fut votée la motion de censure et lors de laquelle les ministres et représentants s’en donnèrent à cœur-joie pour dénoncer la gestion du Tahoera’a, ce fut Hiro Tefaarere qui ne put s’empêcher de frimer en dévoilant la chose dans des termes qui insinuaient que Gaston Flosse serait mêlé à cet assassinat supposé (M. Flosse annonça qu’il porterait plainte pour diffamation).

 

Procès instantané

 

Suite à cela, Vetea se cacha d’abord dans la montagne, puis se livra aux gendarmes avec une confession manuscrite (que le président Temaru lut en public lors d’une manifestation.) Il y affirme que cette histoire lui a été racontée par deux autres G.I.P. lors d’un repas bien arrosé. Placé en garde à vue, il maintiendra ses dires lors d’une confrontation avec les deux G.I.P. trop bavards pour finalement se rétracter à 2 heures du matin. Le même jour, il fut transféré au tribunal, en grand secret et cagoulé entouré de nombreux gendarmes mobiles vêtus de gilets pare-balles, pour être présenté devant le tribunal correctionnel accusé de « dénonciation calomnieuse », un procès qui étonna plus d’un journaliste, d’autant plus que le juge d’instruction en charge de la disparition de JPK n’avait même pas été notifié de la déposition de Vetea Guilloux, pourtant un rebondissement majeur dans l’affaire. Aussi, Vetea n’eut alors que 15 minutes pour construire sa défense avec Me Kintzler, l’avocat commis d’office.

Terrorisé, Vetea expliqua à la barre : « Je travaillais à la cellule renseignement du G.I.P. sur tout ce qui touchait au politique. J’effectuais des fouilles, des filatures, des écoutes de journalistes, de personnalités politiques, de personnes qui travaillaient à la présidence.... Et j’ai travaillé sur Couraud. Je l’ai pris en filature ». Comme à chaque fois que Vetea voulait expliquer le fond de l’affaire, le président du tribunal l’interrompait avec des :« Je ne vous demande pas de revenir sur ce qui s’est passe en 1997. Je vous demande de me parler des circonstances qui vous ont amenées à raconter ces faits ! »

Le prévenu reprend : « Quand il y a eu le Taui, j’ai rencontré des gens qui faisaient des recherches pour la nouvelle majorité sur le boulot que faisait à l’époque la cellule de renseignements dans laquelle je travaillais. J’ai raconté à ces gens ce que je savais. Il voulait savoir ce que j’avais fait parce que j’ai longtemps travaillé sur le Fetia Api et sur JPK. J’avais confiance en eux. Il m’avait dit qu’ils n’en parleraient pas. Et puis il y a eu la motion de censure. Je suis revenu sur mes déclarations. Mais, moi, j’avais confiance en eux. Je leur ai tout dit : les appareils photos, les caméras, les filatures… ». Le président le coupe à nouveau : « Je vous rappelle que vous êtes là pour répondre de faits de dénonciation calomnieuse, pas pour reparler du passé ».

« Je voulais avoir mon fare OPH [maison sociale]. C’est tout. Je ne voulais pas que cette affaire soit dévoilée », sanglote Vetea dans le box des accusés. « Mais, reprend le président, vous saviez que c’était grave. Vous saviez que vous accusiez vos ex-collègues d’assassinat. Vous saviez que vous parliez à un ministre. C’était uniquement pour avoir un fare ? »

Me Quinquis, l’avocat de deux des G.I.P. mis en cause, intervient sur un ton presque affirmatif :

- « En fait, vous avez été manipulé par les politiques ? Vous avez instrumentalisé à des fins qui vous dépassaient ? »

« Non, rétorque le prévenu, je n’ai pas été manipulé. On ne m’a pas forcé à raconter quoi que ce soit. Mais, ça ne devait pas être dévoilé ».

L’avocat de la défense, Me Kintzler interroge alors son client :

- « Vous m’avez dit que vous aviez peur aujourd’hui d’être assassiné. Par qui et pourquoi ? »

« J’ai peur que Félicien, mon ancien chef aux renseignements au G.I.P. m’assassine. J’ai travaillé trois ans avec lui. Je sais… »

- « C’est une question qui ne concerne pas directement cette affaire », intervient à nouveau le présidents.

 

Lors des plaidoiries, Me Quinquis avancera que « c’est le procès de la manipulation ! », alors que pour le vice-procureur Perruaux il s’agit ici plutôt « d’un homme qui pensait avoir mérité autre chose qu’une paye de 100 000 Fcfp après des années de bons et loyaux services et qui espérait pouvoir sortir sa famille d’une mauvaise situation financière grâce au Taui » et d’en déduire, tel un pompier qui veut vite circonscrire un feu avant qu’il ne se propage, qu’il « n’y a pas d’explication extraordinaire à des faits tristement ordinaires : un journaliste n’a pas été tué par les services du GIP en 1997. C’est important que la Polynésie française le sache ». .L’avocat de la défense suivit la voie du Parquet en déclarant qu’il fallait aujourd’hui « croire » Vetea, lequel se serait laissé emporter par la recherche d’une vie plus confortable. Il déclara aussi que « aujourd’hui Vetea a peur. Il a peur de mourir. Il a peur qu’on 1’assassine. » L’avocat confiera ensuite à la presse : « Vetea m’a dit tout à l’heure qu’il préférait mentir plutôt que d’être emmerdé. Je crois que mon client n’est pas en sécurité aujourd’hui dehors. C’est pour cela que j’ai demandé une peine de prison pour lui. » (!!!)

 

Vetea fut condamné à 12 mois de prison dont 9 mois avec sursis pour« dénonciation calomnieuse ». Or la bizarrerie de cette procédure expéditive ne s’arrête pas là. Se rendant peut-être compte que cette fois-ci il avait bien été manipulé, ce fut un vrai parcours d’embûches pour Vetea, quasiment mis au secret dans la prison de Nuutania, de réussir, le 23 octobre à la dernière minute possible et presque par miracle, à interjeter un appel de sa sentence, ce qui nécessita même de changer d’avocat.

 

Notre opinion : jusqu’aux témoignages de Vetea, nous étions persuadés que JPK s’était suicidé. Or lorsqu’un témoin nous a raconté le récit précis de la confession de Vetea au ministre Tefaatau, il y avait un détail (non mentionné dans la confession écrite) qui nous a intrigué : JPK aurait été kidnappé puis torturé afin qu’il dévoile où il cachait « les dossiers ». Or pratiquement personne ne savait que JPK avait des archives qu’il avait en fait « hérité », des caisses de dossiers sur les hommes politiques et les affaires de Tahiti minutieusement constitués par Henri-Eudes Renaud de la Faverie, un ancien président du tribunal de Papeete qui fut entre 1984 et 1992 successivement le directeur de cabinet de Gaston Flosse, Jean Juventin et Alexandre Léontieff et Emile Vernaudon. A cause de sa manie à dupliquer chaque document, on avait donné à de la Faverie le surnom de « Paganini de la photocopieuse ».

Mais affirmer que le récit de Vetea comporte bien trop de détails pour être de l’invention pure est désormais interdit, puisque notre bonne Justice a déclaré que tout cela n’était qu’invention pure.

Passez, manants, il n’y a rien à voir !

A.d.P.

 

Encadré :

Libre opinion :

 

Chronique d’un procès plus qu’étonnant

Note de la rédaction : lors du procès de Paul-Vetea Guilloux, les avocats du G.I.P. ont fortement mise en cause Madame Annie Rousseau, la juriste du service de la communication de la présidence de M. Temaru, celle qui avait recueilli les premiers témoignages de l’accusé qui fut condamné à trois mois de prison ferme. Elle était présente au procès et voici son point de vue :

 

« Ce qui étonne le plus ceux qui se sont investis en faveur de la réouverture du dossier JPK, c’est l’extrême rapidité avec laquelle la comparution immédiate de Paul-Vetea Guilloux fut organisée par le parquet de Papeete. A tel point que la confiance “dans la justice de mon pays” avait d’entrée une bonne raison d’être écornée. Il faut dire que l’affaire était trop sensible pour être examinée avec partialité dans un contexte où les intérêts particuliers d’un chef d’Etat se confondent avec ceux de l’ancien président en résurrection. Quoi qu’il en soit, nous étions nombreux à assister et à partager le malaise de Vetea, obligé - le mot n’est pas trop fort - de s’amender d’avoir trahi un secret du clan, celui de l’entourage restreint de Rere Puputauki, alors chef du groupement d’intervention de la Polynésie (G.I.P.). J’ai du mal à croire que les trois conseillères du Tahoera’a Huiraatira à l’assemblée assistaient au procès dans le seul souci de protéger leur parti. La connaissance des faits et surtout l’ampleur de l’implication des acteurs en cause un certain soir de décembre 1997, dans ce qui pourrait être un crime, me paraît plus probable que la seule curiosité partisane.

 

Beaucoup de mensonges ont été proférés au cours de ce procès. Les avocats du G.I.P. et de son chef Rere Puputauki, le bâtonnier Barmont pour lequel « Rere Puputauki et Sœur Teresa, c’est du pareil au même » (sic !) et l’incontournable François Quinquis, défendeur attitré du Tahoera’a et de Gaston Flosse, baseront leurs plaidoiries sur une « manipulation politique » du gouvernement Temaru, visant de leur courroux plus particulièrement cette collaboratrice (moi-même) qui avait osé « fouiller dans les fonds de tiroirs » et même l’article de Tahiti-Pacifique. Qu’ils se rassurent, leurs gesticulations me faisaient sourire.

Moins amusante par contre fut assurément la “version cuisinée” du Parquet manifestement serinée à Vetea durant les deux jours de détention à la brigade de recherches de la Gendarmerie. Il était clair que Vetea se débattait avec sa conscience et aurait voulu confirmer tout ce qu’il avait toujours déclaré, tant au ministre Tefaatau qu’aux gendarmes lorsqu’il était venu se rendre à eux. Mais il semblait terrorisé, pour lui et sa famille, par les trois G.I.P. mis en cause, corpulents, habillés de noir, tatoués et percés qui au tribunal se tenaient les bras croisés comme dans un mauvais film de série B, pesant de tous leurs regards sur le prévenu. Effrayé aussi du Parquet qui lui avait promis la clémence du tribunal s’il renonçait à ses accusations. Le but de ce procès “instantané” était-il d’empêcher d’autres “repentis” de parler, de livrer d’autres sombres secrets ?

 

Décidément, depuis quelques temps certaines prestations de la justice en Polynésie française permettent de se poser bien des questions sur l’Etat de droit. Au cours de ce procès, le président du tribunal recadrait sans cesse Vetea lorsque celui-ci tentait d’expliquer comment il en était venu à me parler, à me faire ses aveux. Il est bien dommage que la description des filatures ait été ainsi écartée. La Cour aurait aussi pu apprendre que Vetea était venu spontanément à mon bureau pour évoquer ses anciennes activités d’espion au sein de la cellule créée à cet effet au G.I.P. Il n’a jamais été question d’obtenir quelque chose en échange. Sa démarche entrait dans un schéma salvateur, celui de la libération de sa conscience, celle de participer à une ère plus transparente, plus propre, moins nébuleuse, plus conforme au mode de vie qu’il s’était choisi, car Vetea s’était assagi, avait créé une famille et voulait un foyer normal. Lors du procès, sa « confession » deviendra, de son aveu même, un chantage au logement social et à la promotion que, de toutes façons, je n’étais pas en mesure de lui accorder. Foutaises que ce discours ! Ce n’est que lorsque le G.I.P. le soupçonna de m’avoir parlé des filatures que Vetea s’est inquiété d’obtenir le logement attendu depuis des années et auquel il avait droit. C’est muni d’une copie de son dossier “d’aide au logement” qu’il est allé se présenter au ministère du logement, comme tout le monde et à l’usuelle « journée portes ouvertes ». Intrigué par ses activités anciennes dont il avait eu connaissance, le ministre du Logement et des Affaires foncières, Gilles Tefaatau, également objet de filatures, a évidemment tenté d’en savoir plus auprès de Vetea. C’est alors seulement que Vetea s’est épanché au-delà des simples atteintes à la vie privée pour aborder des affaires beaucoup plus « délicates », notamment celle relative à la disparition de Jean-Pascal Couraud, dit JPK, âgé de 37 ans à l’époque.

 

Les faits évoqués par Vetea, répétés dans une confession écrite qui fut lue en public par le président Temaru lors d’un meeting politique puis diffusée à deux reprises sur Radio Tefana, racontent l’enlèvement de JPK suivi d’une séance de torture en mer dans le but de le faire parler et qui se termina par le décès du jeune homme. Pris de court devant la mort prématurée de la victime, les acteurs requièrent et obtiennent le feu vert par téléphone, pour son immersion définitive lesté par des parpaings.

Que le cas dont il est question s’applique à celui de Jean Pascal Couraud ou non, la structure des faits parait plausible. Après le 15 décembre 1997, l’instruction avait été axée sur la thèse du suicide, JPK étant réputé avoir été dépressif depuis plusieurs semaines. Les avis divergent à ce sujet, certains qui l’ont bien connus affirmant que JPK n’était pas du genre à craquer. L’instruction a-t-elle été réellement menée en tenant compte de toutes les éventualités ? Une chose est sûre, la transparence s’impose tant sur l’affaire JPK que sur d’autres disparitions demeurées inexpliquées. `

Annie Rousseau

 

 

 

Décembre 2004 - TAHITI-PACIFIQUE magazine - n° 164

 

Procès en appel de Vetea Guilloux

 

« Affaire JPK » : le mystère continue

 

Le 4 novembre se tint le procès en appel de Vetea Guilloux, le membre du GIP qui a dévoilé que la disparition du journaliste Jean-Pascal Couraud (plus connu sous le nom de « JPK ») en 1997 pourrait être due à un assassinat crapuleux en mer par trois membres de la « cellule renseignement » du GIP, milice dépendant directement du président de la Polynésie française. Vetea Guilloux avait été condamné en octobre à 3 mois de prison ferme pour « dénonciation calomnieuse » en comparution immédiate (lire TPM du mois dernier).

 

La grande salle d’audience du tribunal était pleine ce jour-là, avec Oscar Temaru et quelques un de ses ministres au premier rang. D’emblée le président Jean-Paul Ellul attaqua de front Vetea Guilloux, lui coupant constamment la parole, ne lui laissant pas l’occasion de répondre aux questions qu’il posait à l’accusé, le traitant « d’anguille… d’homme qui n’a rien dans la tête » afin de poursuivre un monologue par lequel il essayait de saper toute crédibilité à Vetea. A une occasion, Vetea interrompit le président avec un « mais, laissez-moi vous expliquer la vérité » et la réponse fut « cela ne nous intéresse pas ! » La méthode était si “radicale”, “stalinienne” serait plus juste, que le public exprima plusieurs fois fortement son indignation, ce à quoi le président du tribunal menaça de faire évacuer la salle, pour enfin expliquer qu’il « voulait voir ce que l’accusé avait dans les tripes ». Or malgré les agressions verbales, Vetea Guilloux tint bon et se mit à son tour à couper la parole au juge et maintint tout au long de l’audience ses déclarations initiales, expliquant sa rétractation (recueillie à 2 heures du matin par le procureur de la République en personne !) faite lors de sa garde à vue ainsi : « Je ne suis pas un menteur, je vous dis la vérité ! La dernière fois , au premier procès, j’avais passé trois jours en garde à vue sans dormir et cinq jours à fuir. J’ai craqué, j’étais vraiment au bout du rouleau ». Quant aux incohérences entre son récit et les résultats de l’enquête de gendarmerie de l’époque, il les expliquent par un « Je peux me tromper, Monsieur, c’était il y a sept ans. Tout ce que je sais, c’est que j’ai été témoin occulaire de sa disparition ! ». Le public fut aussi surpris, certains outrés, par le commentaire “normalisateur” du président Ellul au sujet des activités de la “cellule renseignements” du GIP : « Des barbouzes, des écoutes, des filatures, ça se fait depuis la nuit des temps et un peu partout, monsieur ».

Après une suspension de séance, la cour d’appel fut essentiellement dirigée, de manière plus “traditionnelle” par le conseiller Pierre Moyer et Philippe Couraud, le frère de JPK, témoigna en expliquant que jusqu’àlors la famille avait cru à la thèse du suicide, mais que depuis les déclarations de Vetea, « nous n’avons plus aucune certitude ». Lors des plaidoiries, Vetea fut encore malmené par le bâtonnier Barmont, qui défend Rere Puputauki, le chef du GIP qui exigea qu’on « arrête avec ce petit mythomane » car « l’affaire JPK se résume à la tragique histoire de couple qui dégénère en suicide ». Maître Quinquis, l’avocat des deux GIP accusés du meurtre, voit que « le prévenu a été manipulé par et pour des intérêts politiques ».

 

Le nouvel avocat de Vetea Guilloux, Me Stanley Cross argumente que ce procès « touche à la raison d’Etat, on touche ici au plus haut point de l’ancien président de la Polynésie française qui était aussi chef du GIP… et l’on sait que Gaston Flosse fait depuis longtemps l’objet d’une protection au niveau du Parquet (*)… ne veut-on pas, une nouvelle fois, chercher à enfouir l’affaire… Aujourd’hui, nous les Polynésiens, on veut connaître toute la vérité ! ».

 

Enfin, le procureur général François Deby considéra que Vetea est un « frustré par son manque de réussite » ce qui l’aurait rempli de « haine et rancœur ». Il répondit à Stanley Cross en déclarant « il paraît, et c’est bien connu, qu’en Polynésie le ministère public soutient Gaston Flosse. S’il vous plaît, essayons de nous éloigner de cette campagne de presse. Essayons de nous éloigner de nos fantasmes ! » (*)

 

Le 18 novembre, la Cour d’appel de Papeete rendait son arrêt dans le procès d’appel décrit ci-dessus : Elle décida de remettre Vetea Guilloux en liberté, mais sous contrôle judiciaire en ordonnant un supplément d’information, ce qui consiste surtout en une évaluation psychiatrique de l’homme qui a osé dénoncer un crime supposé (lire encadrés).

 

Dans le cadre de cette affaire, l’association Reporters sans Frontières a demandé la réouverture du dossier de la disparition de JPK, tout comme un « Comité pour la manifestation de la vérité » a été créé par la famille et les amis de JPK.

Alex W. du PREL

 

(*) Note de la rédaction : pourtant, Tahiti-Pacifique a recueilli plusieurs témoignages qui tendent à confirmer une telle suspicion : un ancien chef de la gendarmerie nous a déclaré (devant témoin) qu’un procureur général lui aurait déclaré « On m’a nommé ici pour que rien n’arrive à Gaston, et rien ne lui arrivera ! », propos que ce même procureur aurait ensuite répété à un président de tribunal qui nous a déclaré « il m’a dit la même chose ». Ensuite, un substitut du procureur nous raconta l’histoire d’une instruction sur des fonds transférés au Japon dans laquelle il avait reçu l’ordre « de ne pas poursuivre » car « cela peut remonter trop haut ». Encore, en 2001 plusieurs magistrats du Palais de justice de Papeete ont demandé leur mutation à d’autres postes car, nous déclara un juge, ils ne « pouvaient plus supporter » certaines « dérives ».

 

- Enfin, lors du procès en appel de Vetea Guilloux décrit ci-dessus, il était étonnant d’apercevoir le procureur de la République, M. Bianconi, suivre très nerveusemement les débats debout entre le box de la presse et le perchoir du procureur général Déby, mais surtout, lors des suspensions de séance, de le voir se précipiter vers le balcon pour y être de suite rejoint par Me François Quinquis – avocat du GIP et de M. Flosse - pour y tenir de longs conciliabules en aparté. De quoi se demander si le Parquet ne serait pas parti prenante dans cette affaire, à moins qu’il ne “joue le pompier” afin éteindre un “incendie” aux connotations politiques peut-être bien embarassantes pour une certaine « raison d’Etat ».

 

Encadré

Libre opinion

Une justice surprennante

 

En rendant son arrêt dans l’affaire Vetea Guilloux, la Cour d’appel de Papeete reconnaît la nécessité d’un complément d’information. Alors que les juges eux-mêmes admettent ainsi que le dossier est loin d’être bouclé, comment ont-ils pu une première fois condamner à la prison ferme Vetea Guilloux pour « dénonciation calomnieuse » alors que la calomnie n’est pas démontrée ?

Faut-il en conclure que la dénonciation est en soi inadmissible et doit être sanctionnée ? C’est en tous cas ce que semblent penser les juges de la Cour d’appel de Papeete qui en rajoutent, encore que le jeu soit plus subtil. Ils n’infirment pas le jugement, donc confirment la culpabilité de Vetea tout en le libérant de prison, mais en l’enfermant dans un système bien contraignant : Vetea est en effet astreint au contrôle judiciaire chaque semaine, à l’interdiction de changer de domicile et de rencontrer les personnes mises en cause dans cette affaire. Et ce, durant tout le temps que durera l’enquête complémentaire. N’en jetez plus, la coupe est pleine avec les expertises neuro-psychique et psychiatrique.

 

Il y a manifestement un abus de droit qui entre tout à fait dans la compétence de la Cour de cassation, laquelle devrait rétablir le vrai droit en cassant l’arrêt de la Cour d’appel de Papeete.

 

Cependant, et c’est ce qui paraît moins sûr, faut-il encore que le complément d’information demandé par les juges de la cour d’appel ne se limite pas à mieux sonder la personnalité de Vetea Guilloux, mais de contribuer à rouvrir le dossier en vue d’éclaircir les circonstances de la disparition de Jean-Pascal Couraud (JPK). Ce qui ne pourrait que réjouir la famille et les amis du journaliste, lesquels se sont constitués en « Comité pour la manifestation de la vérité » à la suite des révélations faites par Vetea Guilloux. Or pour le moment, le parquet général semble faire la sourde oreille quant à la réouverture de l’instruction, comme le démontrent les lettres qui lui sont adressées et la réclamation auprès du Garde des Sceaux signée de Philippe Couraud, frère de JPK et président du comité.

 

En attendant, une plainte contre X a été déposée par la famille de Vetea qui entend faire la lumière sur les circonstances qui l’ont mené à être traité comme un dangereux criminel alors qu’il ne faisait que dénoncer des faits. Le juge Jean-Bernard Taliercio, s’il en a le temps, devrait savourer le cadeau qui lui est fait…

 

Par principe, les décisions de justice ne souffrent d’aucune critique. Depuis, l’exemple est venu d’en haut lorsque le président de la République et autres parlementaires ne se sont pas gênés pour critiquer le jugement condamnant Alain Juppé à 10 ans d’inéligibilité pour emplois fictifs. Il est donc tout à fait concevable que le refus de la cour d’appel de Papeete de prononcer la relaxe de Vetea Guilloux nous étonne avant de nous convaincre, si cela était encore nécessaire, que la justice telle qu’elle est pratiquée depuis quelques temps en Polynésie française semble avoir perdu ses repères. Et ce ne sont pas les procédures diverses engagées dans le processus politique actuel qui modifieront cet avis.

 

Entre les fausses raisons d’Etat et les appartenances sectaires, le citoyen lambda ne s‘y reconnaît vraiment plus.

Annie Rousseau

 

 

Décembre 2004 - TAHITI-PACIFIQUE magazine - n° 164

Le GIP, un “Etat dans l’Etat” qui inquiète de plus en plus

 

Fin novembre, on apprenait que le gouvernement de M. Flosse avait discrètement fait embaucher 145 nouveaux GIP en CDD (agents non titulaires) dans ce que le président Temaru a appelé « une milice politique du Tahoera’a ». Certaines de ces embauches étaient effectives depuis le mois d’octobre et faisaient passer les effectifs du désormais célèbre service du GIP de 718 à 863 agents, soit une augmentation de personnel de 20% en deux semaines. De ces 145 contrats signés les 2 ,5 et 8 novembre, seuls 61 ont été visés par le Service du personnel ; ils sont en cours de visa au Contrôle des dépenses engagées avec beaucoup de difficultés faute de crédits sur les lignes budgétaires correspondantes. Depuis, ces « gros bras » ont envahi les bâtiments administratifs (nous en avons compté 16 aux Finances) sans qu’aucun contrat définitif n’ait été signé, en infraction avec la législation sur le travail.

Voilà qui pose à nouveau le débat de fond sur les missions du GIP, notamment pour le haut-commissaire responsable de la sécurité et de l’ordre public. D’autant plus que le 22 octobre, lors de l’élection de Gaston Flosse à la fonction de président par le Tahoera’a, l’assemblée territoriale avait été investie et occupée par des « gros bras » du GIP qui interdisaient, à un certain moment, même l’accès aux journalistes. Cette occupation illicite et musclée d’une institution du Territoire, malgré les vives protestations de son président et le fait que leur mission ne les autorise qu’à faire que du gardiennage, n’a nullement ému les autorités de l’Etat. Pis encore, la bande de ces quelques 40 « gros bras » était commandée par Léonard (Rere) Puputauki, l’ancien chef du service des GIP alors légalement démis de ses fonctions par le conseil des ministres d’Oscar Temaru le 6 octobre, licencié pour « faute lourde ». Il déclara par la suite sur RFO télé « qu’on ne peut limoger Rere, car le GIP, c’est une famille, et le chef c’est moi. Tous les hommes n’obéissent qu’à moi ! »

 

M. Puputauki, sans mandat ni poste officiel, affirmait alors agir de sa propre initiative, mais nous étions présent dans la salle des commissions de l’assemblée lorsque M. Flosse, ayant terminé une conversation sur son téléphone cellulaire (avec le haut-commissaire ?) ordonna à M. Puputauki : « Rere, tu peux retirer tes hommes maintenant ! », sur quoi l’ordre fut immédiatement exécuté.

 

Ensuite, le 27 octobre 2004, Rere Puputauki entouré d’une vingtaine de GIP tenta d’investir, en vain, les locaux de la DAF (Direction des affaires foncières). Silence du haut-commissaire.

Rebelote le 8 novembre, lorsque le GIP tentait d’investir le bâtiment de Tahiti Nui Télévision (TNTV), prenant littéralement d’assaut la station défendue par des gardiens de sociétés privées embauchés par le gouvernement Temaru ! Tel a été le cas encore quelques jours plus tard à la chaîne de télévision (TNTV). Là encore, Gaston Flosse déclarait sur RFO n’avoir donné aucune instruction au service du GIP pour investir TNTV, une déclaration corroborée par Rere Puputauki, nouvellement réintégré dans ses fonctions de chef du GIP par Gaston Flosse. Là encore, comme l’écrit le gouvernement Temaru, pas la moindre réaction du haut-commissaire Michel Mathieu « devant un cas avéré et avoué d’une “section spéciale” formée de fonctionnaire territoriaux agissant de leur propre initiative, hors de tout contrôle ou instruction des autorités politiques », ce qui fait que « nous sommes en présence d’une milice privée, formée d’agents publics, qui agit en toute autonomie, donc en toute illégalité ». Cette liberté de faire n’importe quoi donnée à une milice, avec l’approbation tacite du haut-commissaire (puisqu’il reste muet à ce sujet) fait dire au conseiller spécial Barral que « dans la situation politique extrêmement tendue que connaît le Pays, j’attire votre attention sur les risques majeurs qui pourraient être générés par cette situation en matière d’affrontements possibles et pour lesquels vous [M. Mathieu] seriez tenu directement responsable en tant que garant de l’ordre public ».

 

La “cellule renseignement” « n’existe pas »

 

Le gouvernement Flosse, par la voix de son organe « L’Hebdo » n°14 du 8 novembre (dont le rédacteur en chef est aussi le directeur de la communication du gouvernement Flosse ; n’y a-t-il pas ingérence ?) prétend désormais que la « cellule renseignement » du GIP (lire TPM 162), une quinzaine de personnes effectuant des opérations de filature, des prises de vue et d’écoute à l’insu des personnes, si ce n’est de la violation de domicile, n’existerait pas. Pour le Tahoera’a « toutes ces accusations sont fausses », il s’agit d’un « acharnement contre le GIP » et que « si la présidence [Temaru] avait les preuves d’écoutes téléphoniques, celles-ci passeraient forcément par l’OPT. L’OPT aurait également dû porter plainte. ». L’argument est risible lorsqu’on sait que l’OPT était dirigée par le gendre de Gaston Flosse, Edouard Fritch).

Pourtant, deux semaines auparavant, le même journal avait écrit que ces agissements qui bafouent les garanties données à chaque citoyen par la Constitution et effectués hors de tout cadre légal étaient normaux : « Le genre de personnes influentes dont, sans aucun doute, M. Gaston Flosse avait besoin de connaître avec précision les moindres faits et gestes ».

 

Mais encore, les “plumes” de Gaston Flosse avancent l’argument suivant comme preuve que tout ceci ne serait que pure invention : « si le procureur ou un magistrat avaient entendu des faits aussi graves que la présidence le rapporte, il aurait lui même porté plainte, puisqu’il peut s'auto-saisir. ». En métropole, peut-être, mais pas à Tahiti où Vetea Guilloux (lire p. 29) se voit répondre au sujet des activités de la “cellule renseignements” du GIP par le président de la Cour d’appel : « Des barbouzes, des écoutes, des filatures, ça se fait depuis la nuit des temps et un peu partout, monsieur, vous n’avez pas dévoilé grand chose ! ». Quelle auto saisine attendre de ce magistrat, si ce n’est de la part d’un procureur qui ne semble chercher qu’à faire taire celui qui ose dénoncer un crime ?!

 

Aussi, il fallut attendre une plainte déposée par Annie Rousseau pour qu’enfin le 4 novembre, soit un mois après la déposition officielle du ministre Gilles Tefaatau à la gendarmerie mais aussi de la parution de l’article dans Tahiti-Pacifique, que le procureur François Deby annonce enfin que « le GIP va faire l’objet d’une enquête ultérieurement ». “Ultérieurement”, quel beau synonyme pour “calendes grecques”, pour la si lente mise en œuvre d’une procédure lorsqu’on la compare avec la fulgurante rapidité avec laquelle Vetea Guilloux a été condamné à la prison ferme pour avoir dénoncé un crime comme le lui oblige la loi ! (lire notre article sur l’affaire JPK).

 

Tahiti-Pacifique magazine se verra certainement aussi accusé de « mythomanie » ou de « manipulation politique » car nous avons (enfin) retrouvé dans nos archives des photos prises fin 2002- début 2003 dans un hôtel du front de mer de Papeete. Ces images montrent une installation d’écoutes retransmises en direct par radio placées dans deux, peut-être trois chambres de l’hôtel, un système dont la découverte avait alors intrigué plus d’un « service discret » de l’Etat. A l’époque, le propriétaire de l’hôtel nous avait déclaré que cette installation concernait les « trois chambres louées à l’année par le GIP » et qui devaient certainement servir à piéger quelques malheureux en quête d’ébats amoureux clandestins.

 

Inquiétude mais immobilisme de l’Etat

 

A ce sujet, il faut mentionner que dès 1999, les différents « services discrets » de l’Etat s’interrogeaient (et s’inquiétaient) de plus en plus sur certaines activités « occultes » du GIP dont ils avaient eu connaissance et auraient envoyé maints rapports sur ce sujet à leurs supérieurs, au gouvernement socialiste comme à celui de l’UMP, mais que cela ne semblait inquiéter personne en « haut lieu ».

Aussi, il y a quelques années, lors de la venue à Tahiti d’un nouveau directeur de l’un des « services discrets » de l’Etat, celui-ci nous déclara avoir fait « vérifier les lignes téléphoniques » de son bureau et avoir découvert « que le fax était sur écoute ». Quel genre d’écoutes ? « Territoriales » fut sa réponse. Les services de Gaston Flosse qui espionnent l’Etat, voilà qui est cocasse mais qui a depuis été confirmé par l’affaire du licenciement pour « perte de confiance » de Manuel Terai, employé aux Relations internationales du Palais présidentiel pour avoir remis une carte du Pacifique à un chef de service « discret » du haut-commissariat fraîchement arrivé sur le Territoire, acte dûment photographié disent certains (lire TPM 130, “A la Cour”).

 

D’ailleurs, comme les liens entre les « RG de la Présidence » (ne pas confondre avec la « cellule renseignement » du GIP) et les “services discrets » de l’Etat étaient plutôt cordiaux, notamment par le biais des gendarmes retraités Montezinos et Havet qui visitaient régulièrement leurs ”collègues”, le président Flosse devait être tout à fait au courant que ses “espions” du GIP n’étaient plus un secret pour les services de l’Etat… qui acceptait ainsi implicitement la chose. Même inquiétude du côté de beaucoup de magistrats du Tribunal administratif de Papeete, lesquels se faisaient accuser par le président Flosse de vouloir saboter le statut : « Là même où notre statut nous donne pleine compétence, des fonctionnaires de l’Etat, en parfaite harmonie avec le Tribunal administratif, s’emploient quotidiennement à vider notre autonomie de toute substance » (discours du 18/05/01). Dans un autre discours devant l’assemblée en septembre 2000, le président Flosse déclarait : « Le haut-commissaire [Jean Aribaud] n’a t-il vraiment rien de plus important et de plus urgent à faire que de persécuter le GIP ? La police n’a t-elle rien de plus important et de plus utile à faire que de surveiller le GIP ? ». En octobre 2000, Gaston Flosse , lors d’un conseil des ministres, expliquait au secrétaire d’Etat Christian Paul que « j’ai, il est vrai, des méthodes parfois expéditives pour réaliser mes objectifs et cela peut légitimement troubler les représentants de l’Etat », à quoi le M. Paul répondit que l’Etat devait « jouer pleinement son rôle, garant du respect de la règle de droit et des libertés publiques et individuelles ». Les écoutes, filatures et surveillances du G.I.P. ne tombaient certainement pas dans le cadre du « respect de droit et de libertés publiques ».

 

Mêmes inquiétudes des milieux politiques de l’opposition à Tahiti face à ce véritable « Etat dans l’Etat » local qu’avait mis en place le président Flosse : « Si jamais on gagne les élections, mais qu’est-ce qu’on va faire de cette milice, de ces GIP ? Il faudra continuer à les payer, autrement ils feront comme George Speight aux Fidji, il nous feront un coup d’Etat ! » nous déclarait un proche de Boris Léontieff début 2000. (TPM 112, 08/2000). Ceci explique le maintien du GIP par le président Temaru après juin 2004.

 

Menaces et agressions de journalistes

 

Hélas, dernièrement on perçoit un changement à Tahiti jusqu’à présent épargné par le « syndrome néo-calédonien » d’une certaine violence politique. Début septembre, suite à la publication de notre article sur le GIP, des messages de menaces (une voix de métropolitain) furent enregistrés sur un de nos répondeurs, puis un mail Internet d’un certain “Feliciano Miguel” nous promettait « Alors qu’as tu à dire maintenant [que Flosse est de retour au pouvoir]..Je vais pouvoir très bientôt m’occuper exclusivement de toi, je vais te faire du micro onde à plein pot. ». Nous avons déposé plainte à la gendarmerie, ce qui n’a pas ému le Parquet puisque six semaines plus tard, on ne nous a même pas demandé copie des messages enregistrés. Par contre, fin octobre, un certain Félicien Micheloni, ex adjudant de la DGSE et ancien chef de la « cellule renseignement » du GIP, prenait l’avion pour Paris en vociférant à son entourage que « Tahiti-Pacifique m’a tout cassé ».

 

Dans la même veine, début novembre Eric Monod, grand reporter de Télé Polynésie (RFO), a reçu, à son tour, des menaces le lendemain de la diffusion d’un sujet sur le procès et l’affaire JPK : « Si tu parles encore de l’affaire JPK, tu subiras le même sort ». Or, le lendemain soir en rentrant chez lui , il se fit agresser par deux hommes qui le rouèrent de coups sur sa terrasse. Rien n’ayant été volé, il ne pouvait s’agir d’un cambriolage. Eric Monod n’a pas porté plainte, car, dit-il, « ça ne servira à rien ». Voilà un journaliste bien au parfum des réalités des « bizarreries » de l’application de la justice à Tahiti.

 

Dans l’affaire de la disparition du journaliste Couraud (dit JPK), si l’accusation du meurtre par le GIP se révélait être véridique (lire notre article p.10), il se confirmerait qu’il y a bien eu un très grave « dérapage » au sein de la « cellule renseignement », laquelle ne regroupait que 16 employés sur un total de 700 GIP, pour la plupart de braves et honnêtes personnes, il faut le mentionner.

 

Au sujet de cette affaire JPK, lors de son discours d’investiture le 22 octobre, le président Flosse avait déclaré, « Je jure devant Dieu et devant tous les Polynésiens qui me voient et m’écoutent, que jamais, jamais, je n’ai provoqué ni commandité, ni même souhaité la mort de quiconque. Tous ceux qui me connaissent bien le savent. ».

 

Nous le croyons sans hésitation, estimant que si JPK avait été assassiné, cela aurait été alors certainement fait à l’insu de M. Flosse par quelques individus ayant perdu leurs repères et imbus d’une mentalité du S.A.C. (*) qui auraient cru là « faire plaisir au patron », ne se rendant pas compte qu’en réalité ils pouvaient entraîner « le patron » dans un bourbier fatal car il est le chef suprême (donc responsable) du G.I.P. Tout ceci est au conditionnel, bien entendu.

 

En étant informé de tous ces faits, on comprend la raison pour laquelle, le 26 novembre, le président de la Ligue polynésienne des Droits de l’Homme, après avoir été refusé pour une audience auprès du haut-commissaire Mathieu, estimait que l’on « utilise le GIP comme instrument de guerre pour imposer sa politique à son adversaire », que « M. Flosse a créé au sein [du GIP] une officine de renseignement pour ses besoins politiques personnels, au mépris des Droits de l’Homme. » Pour cette raison il réclama « la dissolution du GIP pour recomposer ensuite une institution digne… car 99% des GIP sont des mecs bien ».

Alex W. du PREL

(*) - Service d’Action Civique, “service secret” parallèle gaulliste lié aux scandales de l’affaire Ben Barka en 1965 comme de l’affaire Markovic (la mort du garde du corps d’Alain Delon) et à des dérives criminelles, notamment au sein du SAC marseillais. En juillet 1981, après qu’un inspecteur de police et sa famille étaient massacrés dans les Bouches du Rhône, une commission parlementaire établit un lourd dossier à charge contre cette organisation qui fut alors dissoute en juillet 1982. Lire notre article complet « Le SAC, part d’ombre du gaullisme », TPM n° 157, mai 2004.

 

 

Avril 2005 - TAHITI-PACIFIQUE magazine - n° 168

La rébellion du G.I.P.

A peine installé dans ses nouvelles fonctions, le président Oscar Temaru voit son autorité contestée par des agents pourtant hiérarchiquement placés sous son autorité directe, les GIP (Groupement d’intervention de la Polynésie). Sur ce, Oscar Temaru lut le 23 mars une « déclaration solennelle » sur les deux chaînes de télévision où il déclara :

 

« Monsieur Yannick BOOSIE, adjoint au chef de service du GIP m’a adressé un courrier rappelant l’opposition de quelques agents à la nomination de Monsieur Robert MAKER au poste de chef de service du GIP. Il rajoute « qu’à défaut d’un règlement de ce problème sous 48 heures », le GIP cesserait toute activité professionnelle. Cet ultimatum, qui s’oppose ouvertement à une décision du Conseil des Ministres, méconnaît les dispositions réglementaires en matière de droit du travail. En tant que Président du Pays, j’entends faire appliquer avec fermeté la nomination de Monsieur Robert MAKER et il n’est donc pas question, pour moi, de céder au chantage…»

La réaction fut que dans cette même nuit une centaine d’hommes du GIP bloquèrent le pont de Motu-Uta qui donne accès à la zone portuaire de Papeete. Deux engins lourds empêchèrent tout passage de véhicules sur le pont. Papeete était en danger de se retrouver sans approvisionnement en fuel, donc sans électricité. Léonard Puputauki réitéra sa demande de voir nommer son ancien adjoint, Yannick Boosie, à la tête du GIP, à la place de Robert Maker. Interrogé sur la légalité de ce mouvement, Léonard Puputauki a rappelé (avec un sourire) le blocage, pendant plusieurs mois, de services publics par des sympathisants de l’UPLD.

 

Le 26 mars, un bateau du GIP, le “Tahiti Nui 6” qui revenait de Maupiti se faisait arraisonner au quai des ferrys de Papeete par une quarantaine d’hommes de Rere Puputauki qui le dirigèrent vers la base de Fare Ute. Son capitaine fut frappé et son second dut se jeter à la mer pour échapper aux coups. Ça s’appelle de la piraterie.

Les agissements de ces hommes et le refus de la part de leur chef Léonard Puputauki, dit « Rere », de reconnaître l’autorité d'Oscar Temaru et de son gouvernement rend hélas crédible les plus profondes craintes exprimées depuis des années par des observateurs et des fonctionnaires d’Etat : le GIP serait en réalité une milice créée par M. Flosse pour servir un homme et son parti.

 

Cette hypothèse n’est pas neuve puisque voici cinq ans déjà, en août 2000, Tahiti-Pacifique avait publié un long article sur le GIP dans lequel nous exposions les dérives qui apparaissaient dans l’opération de ce service très spécial et qui inquiétaient le haut-commissaire Aribaud, alors fraîchement nommé en Polynésie française, au point de lui faire dire « que le Groupement d’intervention de la Polynésie n’a pas vocation à réaliser des travaux « sans respecter les règles mêmes du territoire » et de répéter que le G.I.P. n’avait pas à se mêler « du maintien de l’ordre public qui reste de compétence d’Etat ».

« Ensuite, l’autre inquiétude vient de milieux politiques de l’opposition à Tahiti face à ce véritable « Etat dans l’Etat » local : « Si jamais on gagne les élections, mais qu’est-ce qu’on va faire de cette milice, de ces G.I.P. ? Il faudra continuer à les payer, autrement ils feront comme George Speight aux Fidji, il nous feront un coup d’Etat ! » (TPM n°112, 08/00).

 

Oui, la cellule « espionnage » du GIP a bien existé

 

Fin février, la brigade de recherche de la gendarmerie remettait au Parquet un procès-verbal qui expliquait que « les investigations entreprises démontrent à travers des auditions de témoins ayant travaillé à la “cellule manifeste” l’existence d’une cellule d’espionnage installée dans les locaux du GIP à Papeete. Cette cellule avait pour vocation de suivre tant dans leur vie publique que dans leur vie privé, les opposants politiques, les amis et les familiers du président Gaston Flosse, en les enregistrant à l’aide d’un dictaphone, en les filmant ou les photographiant dans leur vie courante et ce de 1997 à mai 2004. Pour ce faire, le Président du Territoire a procédé ou fait procéder au recrutements d’agent de renseignements d’origines militaires pour mettre en place au sein de son institution un service d’études et de documentation (SED) ainsi qu’une « cellule d’espionnage ». Le responsable de cette cellule était chargé de la formation et l’attribution des missions à son personnel. Selon certains témoins, il arrivait au chef de cette cellule de féliciter au nom du président les personnels pour la qualité du travail accompli. A l’heure actuelle, en fonction des éléments détenus par le groupe d’enquêteurs sur les objectifs et les décideurs de la cellule manifeste, l’ouverture d’une information judiciaire est nécessaire tant pour qualifier pénalement les faits que pour identifier la totalité des victimes de ces filatures ainsi que les personnes ayant dirigées et ordonnées ces surveillances. » Les enquêteurs concluaient donc que l’ouverture de trois informations était justifiée.

Le 22 mars, dans Les Nouvelles, le procureur général Déby répondait que « les procès-verbaux nous ont été communiqués, et nous sommes en train de les étudier afin de déterminer la procédure qui permettra d’obtenir la sécurité juridique pour la suite des éventuelles investigations… Je ne voudrais surtout pas que l’on puisse penser que le Parquet est en train de chercher les moyens pour étouffer l’affaire. Le Parquet est en train de chercher la solution juridique qui permette à cette affaire de ne pas être contestée au moins sur plan juridique ».(sic !)

A ce sujet, nous avons retrouvé un article d’octobre 2002 (TPM n°138) où nous écrivions : « Il y a d’autres acteurs bien plus discrets qui assurent des infiltrations et des surveillances comme le confirme le président Flosse en déclarant l’an dernier, lors d’un conseil des ministres “délocalisé” sur l’atoll de Tupai, que nos RG ont tous les moyens. Ils ont même des appartements banalisés en ville. Papeete est quadrillé… », tout comme nous relations un incident à RFO : « Une nouvelle preuve, révélatrice tout en étant comique, de l’infiltration généralisée des services « discrets » du Palais dans la société est l’incident qui s’est passé à RFO Polynésie le 7 décembre : la journaliste qui présentait ce soir-là le journal télévisé avait saisi dans sont texte la narration de l’incident où le président Flosse avait éconduit le journaliste des Nouvelles. Puis, lors de la présentation et diffusion en direct du journal, elle sauta ce paragraphe et ne parla pas de l’incident à l’antenne. Quelle ne fut alors sa surprise d’apprendre le lendemain matin que Yves Haupert, directeur de la communication du Palais, était dans tous ses états, avait appelé la direction de RFO et réclamait la diffusion d’un droit de réponse.pour démentir une chose qui n’avait jamais été diffusée ! Cet incident scandaleux dévoilait sans ambiguïté que la Présidence a placé même au sein de RFO (organisme d’Etat !) une « taupe » qui lui envoyait les ébauches des journalistes !!! »

Affaire JPK : haere maru

En ce qui concerne l’accusation d’assassinat de JPK, la justice ne semblerait pas décidée à frapper bien fort et, selon une indiscrétion, « cherche actuellement là où ils seront sûrs de ne rien trouver ». Les deux GIP accusés par Vetea Guilloux n’ont toujours pas été entendus par la justice, en dehors des quelques heures début octobre 2004 à l’issue desquelles le procureur de la République s’est empressé de les relâcher avant de faire condamner Vetea Guilloux. Depuis, plus rien. ».

Au cas où Vetea Guilloux aurait dit vrai, ils ont donc eu tout le temps, depuis cinq mois , de « bétonner » dans tous les sens afin de ne rien lâcher le jour où les gendarmes, enfin, se décideront à les interroger.

A.d.P.

 

Encadré 1

Les raisons possibles de la rébellion des GIP

 

Quatre raisons majeures sont avancées comme pouvant expliquer la rébellion des membres du GIP sur ordre de Rere Puputauki :

1) celle ouvertement émise par Oscar Temaru et Jacqui Drollet : « Cette opération de force conforte notre analyse sur les dérives d’un service public devenu au fil des ans une officine de police privée au service d’un homme et d’un parti politique. » « Nous sommes en face d’une tentative de ‘putsch’ visant à déstabiliser à nouveau le gouvernement et sa majorité dans la perspective de réinstaller au pouvoir le Tahoera'a qui en avait été chassé par le suffrage universel… L’Etat chiraquien est évidemment complice de ce plan machiavélique ». « C’est une opération pour tenter de faire croire que le président Temaru est un incompétent ».

2) Le fait que la Chambre territorial