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Des pantoufles de l’autonomie au défi de l’indépendance


Lundi 13 Mars 2017 - écrit par Moetai Brotherson


Mythes et légendes de l’indépendance Mā’ohi



Regarder au-delà de l'horizon connu. Oser être soi-même ! crédit photo : Moetai Brotherson
Regarder au-delà de l'horizon connu. Oser être soi-même ! crédit photo : Moetai Brotherson
Les Samoans meurent de faim, c’est bien connu

Piula, Samoa, 2011 : au sortir du cinquième repas, et après m’être senti presque svelte toute la journée, je n’ai pas pu réprimer un rire en pensant à ces paroles tant de fois entendues de la bouche des politiciens "autonomistes" de chez nous : nos pauvres voisins indépendants du Pacifique sont tellement pauvres qu’ils meurent de faim ! Le lendemain, avec Oscar Temaru, nous étions reçus par Frédérick Lupesina Grey qui nous expliquait son intention de racheter plusieurs hôtels en Polynésie française, à commencer par le Méridien de Punaauia que son propriétaire de l’époque, EDT, considérait comme structurellement déficitaire.
À ce jour, Lupesina, le "pauvre" Samoan indépendant, a non seulement racheté le Méridien et redressé ses finances, mais également complété ses rachats, y rajoutant le Bora Bora Marara Beach Resort, le Bora Bora Private Island, le Moorea Ia Ora Resort, Tahiti Nui Travel et ,dernièrement, le Manava Resort de Moorea.
En mai 2016, la "fine fleur" de la jet-set politico-économique autonomiste locale était d’ailleurs invitée gracieusement à bord d’un Airbus A340 d’ATN, entièrement affrété pour la réouverture de l’hôtel historique de la famille Grey, en plein centre d’Apia. Trois jours logés, nourris… par un "pauvre" Samoan censé mourir de faim dans une indépendance-misère.

L’indépendance guérit de tout et mène au bonheur absolu

Du côté des indépendantistes (dont je fais fièrement partie), nous avons également des poncifs, et des mythes qui se sont formés et ont la vie dure. De ceux qui accusent la France d’être la cause de tous nos maux, oublieux de notre part de responsabilité, aussi encadrée soit-elle, à ceux qui voient l’indépendance comme une fin en soi, il m’arrive souvent – de manière volontairement provocatrice – de rappeler que "l’indépendance n’est ni un vaccin, ni un remède à la bêtise humaine".
Non, l’indépendance ne va pas, du jour au lendemain, réduire les inégalités sociales, résoudre le problème foncier, ou transformer les générations sacrifiées sur l’autel du français, seule langue officielle, en Mā’ohi multilingues, et fiers de leur culture au-delà du simple folklore.
Non, l’indépendance n’est pas une fin en soi, mais un moyen, un outil, une étape naturelle indispensable dans l’Histoire d’un Peuple que d’aucuns, en 1880 se sont arrogés le droit de possession, en 2003 ont fait disparaître d’un trait de plume de la Constitution pour laisser place à des "populations (Révision constitutionnelle de 2003, où la voix de Gaston Flosse a fait la bascule en faveur du retrait des "Peuples d’outre-mer" en faveur des "populations d’outre-mer")". C’est aussi, rappelons-le tout de même, la norme et non l’exception dans le monde.
Et non, définitivement non, l’indépendance n’est pas synonyme de charters de "blancs" chassés manu militari de leurs belles maisons dans lesquelles les méchants-indépendantistes-mangeurs-de-bébés-blancs iront s’installer. Nous aurons besoin de tous ceux qui aiment ce Pays, ce Peuple, et veulent construire cette Nation.

Sans la France et son argent, on va tous mourir !

La dernière fois que j’ai dit ça à mon vieux pote de Takume, qui n’a pas utilisé d’argent depuis 25 ans parce qu’il vit en quasi-autarcie, il a failli effectivement mourir… de rire !
Evidemment, pour 80% des Polynésiens exilés, loin de leur île d’origine, coincés en milieu urbain, la résonnance est différente. Et, pourtant, que nous enseigne l’Histoire précoloniale ? C’est le premier élément dont il faut se souvenir : notre Pays était autrefois plus peuplé qu’il ne l’est aujourd’hui. Les estimations basses font état d’au moins 300 000 habitants sur les cinq archipels. Avant que les apports bénéfiques de la colonisation (syphilis, grippe espagnole, lèpre…) ne déciment nos îles… Plus peuplé donc, et pourtant pas sur le déclin, ni en situation de famine structurelle, comme en attestent les nombreux témoignages décrivant la bonne santé physique des Mā’ohi, et le dynamisme de la société que les premiers blancs ont "découvert".
Vous me direz, "oui, mais ça c’était avant ! Aujourd’hui, une si petite nation ne peut pas être indépendante". Ah bon ? Vous faites quoi des Islandais qui sont indépendants depuis 1944 et qui pourtant comptent 323 000 habitants ? Parmi eux, Hafþór Júlíus Björnsson, 2m09, 115 kilos de muscles, Ser Gregor Clegane de Games of Thrones. Je souhaite bien du plaisir à celui qui ira lui expliquer ça.
Plus sérieusement, quels sont les termes principaux de l’équation ?
Bon an mal an, la France injecte 175 milliards de Fcfp dans notre économie. Ce sont les salaires et retraites des fonctionnaires d’Etat, et diverses participations, notamment à ses missions régaliennes. Ça c’est dans la colonne "crédit". Ce chiffre, tous les ans a droit à sa double-page dans la presse, et à sa conférence de presse aux petits oignons. On prend grand soin de nous rappeler à quel point la France est généreuse.
En revanche, aucune "comm", sur la colonne "débit". L’épargne rapatriée en France par les fonctionnaires sur-indexés qui repartent ? C’est la France qui touche. Les redevances satellites qui passent dans notre ciel ? C’est la France qui touche. Les droits de toucher des vols internationaux qui transitent par chez nous ? C’est la France qui touche. Bénéfices commerciaux du nucléaire civil développé grâce aux essais menés chez nous ? C’est la France qui touche. A quoi viennent s’ajouter les dividendes des actionnaires métropolitains des grands groupes qui ont fait main basse depuis longtemps sur les secteurs de la banque, des assurances, de l’eau, des déchets, de l’assainissement et de l’énergie.
Si l’on voulait en rire, on pourrait presque en faire une chanson : "Cékicékitouche ? CélaFranceKiTouche..." Si l’on décidait d’être sérieux, on exigerait ces chiffres qui sont, à mon avis, de l’ordre des 50 milliards de Fcfp au minimum, certainement plus proche en réalité des 80 milliards.
Reste au final toujours entre 95 et 125 milliards qu’il faudrait pouvoir remplacer en cas d’indépendance. Un peu moins si l’on rappelle qu’un fonctionnaire d’Etat polynésien à la retraite verra sa pension toujours payée par la France en cas d’indépendance. Il a passé un "contrat de travail" avec l’Etat et ce dernier ne saurait s’en défausser.

125 milliards, c’est impossible !

Tout d’abord, "impossible n’est pas français"… Evacuons donc 30 secondes le complexe inavouable du colonisé qui autocensure même les esprits les plus brillants. Et réfléchissons ensemble.
Aujourd’hui, notre tourisme plafonne à 200 000 touristes, pour un revenu généré de 50 milliards de Fcfp. Si je vous disais que 600 000 touristes généreraient autant d’argent que les transferts de l’État, vous me répondriez : "C’est des délires d’indépendantiste !" Pourtant, Gaston Flosse lui-même, sur un récent plateau télé, expliquait exactement cela. Voilà une première piste.
Ensuite, avant le CEP, notre secteur primaire était productif. Nous avons été à une époque les premiers producteurs de vanille au monde. Nous exportions des cochons et des agrumes vers l’Australie. Redonner toute sa place à ce secteur serait donc synonyme à la fois de réduction de notre dépendance alimentaire, et de rentrées de devises.
Informaticien de formation, comment pourrais-je oublier notre formidable potentiel de développement numérique, pour peu que l’on se décide réellement à attirer les Google et autres Facebook sous nos latitudes ?
Viennent enfin les promesses de nos ressources subaquatiques. Oui, elles existent, et oui, si nous ne laissons pas reproduire le pillage de Makatea, il y a énormément d’argent à en retirer. Bien plus que les transferts de l’État aujourd’hui. Mais l’argent ne fait pas toujours le bonheur. Nauru est là pour nous le rappeler. Pour ma part, en l’état des techniques d’extraction, je ne suis pas prêt à échanger la pollution nucléaire du CEP par une pollution de nos océans par nous-mêmes… À vrai dire, nous pouvons faire sans. Ces ressources restent un joker pour les générations futures, quand la technologie permettra une exploitation respectueuse de nos standards environnementaux.

C’est quoi cette histoire de pantoufles ?

Démonter les mythes "pour" et "contre" l’indépendance en 9 000 caractères est évidemment impossible. Le Tavini ne prétend pas détenir la clef du bonheur, et le mode d’emploi en trois tomes de l’indépendance réussie. Mais au fait, qui parmi nous a vu celui de "l’autonomie réussie" ?
La plupart d’entre nous sommes nés dans une Polynésie colonisée, puis déclarée "autonome". Au final, les inégalités sont criantes, le système social à bout de souffle, l’économie sous perfusion et dans une génération les ‘orero du Heiva se feront en français faute de locuteurs en reo…
Alors, aux jeunes je dis qu’il y a deux choix. Le premier, c’est de subir et reproduire. De vous glisser, confortablement pour certains, par dépit pour la plupart, dans les pantoufles d’une autonomie qui ne requiert ni génie, ni ambition, ni réel patriotisme.
Le second, celui auquel je crois, c’est de relever le plus beau des défis. Utilisons nos talents, notre intelligence, notre amour de ce Pays pour construire une indépendance qui nous ressemble : unique !


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Le feu à l’école ?

Alors que l’actualité du moment se focalise sur les élections législatives du 3 et du 17 juin, nous recevons coup sur coup des courriers de lecteurs traitant de problèmes relatifs à l’Éducation nationale. Ce ministère, qui regroupe le plus grand nombre de fonctionnaires d’État ou territoriaux (tous rémunérés par l’État), est dans le collimateur de parents d’élèves qui se battent pour que leur enfant ait droit à une scolarité normale. Un première lettre, anonyme, nous informe qu’un professeur de cuisine, fonctionnaire d’État, atteint par la limite d’âge, a réussi à obtenir du ministère de l’Éducation de rester enseigner sur le territoire via le Centre des intérêts moraux et matériels (CIMM). Rien à redire si ce n'est qu'entre-temps, le professeur qui devait lui succéder se retrouve sans heures de restauration et par conséquent est improvisé professeur de : lingerie, repassage, lavage, couture… au détriment d’une jeune Polynésienne.
Pas étonnant que ce dernier, en manque de compétence et de considération, ne se soit pas impliqué dans les cours à dispenser. Résultat : de nombreuses absences.
Des absences que des parents d’élèves ne supportent plus, notamment au Collège de Punaauia, et les championnats du monde scolaire de beach volley qui monopolisent des professeurs n’expliquent pas tout. La fin de l’année approche, mais les cours ne sont pas pour autant terminés. Des enfants n'ont que trois ou quatre heures de cours par jour, obligeant les parents à d’incessants allers-retours entre travail et collège. Une mère nous écrit : "De mon côté, mon fils n’a plus de profs de maths depuis la dernière rentrée scolaire. On nous dit que le ministère n’a pas de budget pour payer un remplaçant ! Et c’est un cas parmi d’autres... ! ! Mon fils a eu trois heures d’études hier... il est allé au collège pour deux heures de cours. Aujourd’hui, il commençait à 8 heures et terminait à 11 heures... Et ça dure depuis des semaines ! ! Les taties du collège ne savent plus où mettre les élèves qui traînent dans la cour pour raison d’absentéisme des profs. J’ai discuté avec elles : elles n’en peuvent plus ! Le CDI est saturé, les salles d’études aussi."
Trouver des professeurs remplaçants est un vrai casse-tête, car ceux-ci ne sont payés que durant les journées d’enseignement, pas sur un trimestre ou encore moins un semestre, vacances comprises, pour des raisons budgétaires. Comment aussi reprendre des cours sans savoir où le professeur précédent en était ? Les remplaçants ne bénéficient d’aucun accompagnement hiérarchique. Que dire aussi des élèves qui eux aussi ont déserté les cours. Certaines classes ne comptent qu’une poignée d’élèves. L’absentéisme prévaut des deux côtés de la classe.
Le malaise est profond et, contrairement à d’autres professions, il n’y a pas possibilité de réquisitionner... Pourtant, il commence à y avoir le feu à notre école !

Luc Ollivier