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L’inconduite obéit aussi à un code

Te mōtoro, te tāpuni



L’inconduite obéit aussi à un code
Certains actes et comportements nous semblent relever d’une telle évidence, comme allant de soi, que nous ne prenons pas la peine d’en parler.
Et pourtant !
Même dans l’exercice de son droit, il est vital d’inciter à vérifier qu’on peut le faire sans risque. Le piéton s’engageant sur la chaussée au passage prévu pour doit jauger si les automobilistes et motocyclistes, avec qui il partage cet espace, l’ont bien vu, même si un signal ad ’hoc lui accorde la priorité. Sidérante est la désinvolture de certains, (surtout des femmes d’ailleurs) qui surgissent devant vous en prenant des risques insensés, défiant du regard ou ignorant avec une fierté butée l’automobiliste qui a pilé juste à temps. Comme s’il y avait la moindre gloire à se comporter ainsi ! Encore heureux que mes freins ont jusqu’ici bien fonctionné. Je ralentis par crainte de ces gens-là. De malheureux motocyclistes sont handicapés à vie pour avoir freiné brutalement... sans que ces stupides majestés n’aient le moindre regard pour leur victime dévastée désignée "agresseur". Un médecin s’en est ému dans un journal, sans que son émotion ne soit relayée avec suffisamment de force.
Il en est du code de la route comme d’autres codes sociaux, jadis transmis dans les conversations familiales et/ou amicales, véritables vecteurs de récits, où il était question de modèles de conduite et d’inconduite et de l’engrenage inéluctable déclenché par la transgression de certains interdits. Notre mode de vie ne favorise plus ce genre de transmission non moralisatrice. Quand l’occasion m’est donnée, je le raconte en thème de heiva : en 2012, la troupe O Tahiti E de Marguerite Lai a chanté et dansé Te Tāpuni = l’Escapade ou la Fugue, puis en 2016, Olivier Lenoir dans Hiro et Tānemanu (troupe Tahiti ia ruru-tu noa, ndlr).
Ce 28 décembre 2016 au petit matin, un père de famille amoindri par la maladie a cru bon de s’armer d’un couteau pour affronter un intrus, un inconnu qu’il a blessé à la cuisse et qui en est mort. Hélas ! Ce père a découvert… qu’à son insu, sa maison abritait les amours clandestines de sa fille avec ce jeune homme.
Nul ne semble avoir raconté aux jeunes gens le code du mōtoro et du tāpuni. Ils ont agi comme si rien ne devait entraver leur désir. Pourtant un peu de frustration pimente la vie.
Il n’y a pas si longtemps, (50-60 ans), les maisons étaient érigées sur des terres non encloses de barrières et encore moins de murs de parpaings. Des haies de feuillages et fleurs, souvent discontinues, sauf quand il y avait des animaux d’élevage à contenir, délimitaient les contours de la propriété sur laquelle les parents veillaient. L’existence du portail électrique nous fut révélée comme un des enchantements du palais de Jean Marais dans La Belle et la Bête avant de faire partie de notre quotidien. Les fare ni’au n’avaient pas de portes. Les maisons coloniales importées en avaient, mais généralement coincées contre la paroi par un meuble ou éventuellement fermées par un loquet manipulable du dedans comme du dehors. Les fenêtres protégeaient surtout contre la pluie et le hupe, froid vent nocturne de la montagne. La salle de bains et les toilettes étaient parfois dotées de fermetures ou d’un système annonçant : "occupé". L’intimité de la maison était estimée suffisamment préservée par des rideaux de tissus ondulant dans les ouvertures des portes et fenêtres.
Aucune jeune fille, aucun jeune homme n’accueillait dans son lit son amoureux ou amoureuse sans risque. Car c’était un manque de respect, une violence morale envers les parents agressés par une violation de leur domicile. Le ou la partenaire était présenté(e) de manière respectueuse à un moment organisé comme important où les parents de l’autre étaient aussi conviés. Renseignements étaient échangés sur les origines respectives, la religion, les projets professionnels ou de formation, les goûts culinaires, la santé et tant d’autres choses. Si l’"autre" s’avérait être un consanguin caché… l’histoire se terminait là. Sinon, l’on s’entendait sur une durée de mise à l’épreuve avant d’envisager fiançailles puis mariage ou concubinage. Avec la pilule et la poursuite des études, les filles ont acquis la même liberté que les garçons. Mais la règle est que les parents doivent savoir qui dort sous leur toit et avec qui.
Quand, pour une raison ou une autre, les jeunes gens savaient ne pas obtenir l’assentiment parental, il y avait le mōtoro ou le tāpuni.
Le mōtoro consiste pour le jeune homme à rejoindre sa belle dans sa chambre sans se faire prendre. Par une nuit sans lune, nu, le corps enduit de mono’i afin que les mains des hommes de la maisonnée glissent sur lui, il rencontrait sa belle sans réveiller les autres dormeuses de la pièce. Il devait repartir tout aussi discrètement. Plus les risques pris étaient grands, plus il arrachait le respect des parents (père, frères, oncles, cousins) qui, malgré tout, le rossaient copieusement s’ils l’attrapaient. Si la jeune fille se retrouvait enceinte, il s’habillait avec beaucoup d’élégance et demandait sa main en se présentant parfois hypocritement pour réparer une faute commise par un malotru. Même si nul n’était dupe.
Le tāpuni intervient quand les parents de la jeune fille l’ont promise à quelqu’un d’autre ou refusent le jeune homme pour des raisons de rang, religion ou origine ethnique. Il vient la chercher la nuit et ils s’enfuient, semant les poursuivants et se cachant plusieurs jours, voire semaines et mois. Quand, en attente d’un heureux événement, ils rentrent à la maison, capables de subvenir à leurs propres besoins, ils sont en général bien accueillis. Par contre, s’ils reviennent au bout d’un jour ou deux, affamés, en se faisant la tête, encore plus dépendants qu’auparavant, la honte est sur eux. Ils sont alors parfois chassés.
Telles sont les histoires parmi d’autres qui pourraient être mises en scène sans bêtement pontifier, ni faire la morale. Car il ne s’agit que de l’inéluctable enchaînement des causes et effets.
Pour réussir cette essentielle transmission intergénérationnelle, il y a urgence à enfin nettoyer la langue tahitienne des biblicismes si totalement exotiques qu’ils empêchent d’accéder à l’authentique pensée polynésienne. Pensée étouffée sous un fatras d’hellénismes, latinismes, hébraïsmes, anglicismes, hispanismes et même de mots français prononcés de travers… Sous cet amoncellement palpite une pensée intelligente et une élévation spirituelle comparable à toute autre. C’est en entendant des sommités actuelles s’exprimer que je mesure la chance inouïe que j’ai eue d’apprendre le tahitien auprès de locuteurs de naissance et sans prétention comme ma mère, ma grand-mère et leur entourage.
Commençons donc à faire le ménage dans la langue tahitienne avant de la transmettre à nos enfants. Car si les mots pour dire les gestes et pas de danse ne sont même pas d’origine, il est inutile de se battre pour la forme en négligeant le fond.
Soyons authentiques, tel est mon vœu pour nous en cette nouvelle année.

Vendredi 13 Janvier 2017 - écrit par Simone Grand


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Simone Grand

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Pour que l’aventure continue

Alex s’en est allé ! Voilà maintenant dix jours que notre petite rédaction est orpheline de son directeur de publication, mais surtout de son père créateur. Il est parti au matin de ce mardi 14 mars dans sa petite maison de Moorea, route des Ananas, où sa femme Célia veillait sur lui. Malade depuis plusieurs mois, Alex avait fait le choix de passer les derniers instants de sa vie loin d’un lit d’hôpital, soumis à différents traitements. Non pas qu’il en avait peur, d’ailleurs il avait écrit en fin d’année dernière tout le bien qu’il pensait du CHPF et de son personnel (lire Tahiti Pacifique n°344), mais quitte à finir ses jours, autant le faire dans un endroit familier, entouré des siens. Son petit coin de Moorea, il y était tellement attaché qu’il s’y est fait enterrer, dans le petit cimetière familial, à quelques mètres derrière le fare, grâce à une autorisation spéciale de la mairie.
Alex s’en est allé, mais il a eu le temps de préparer sa succession. Depuis qu’il avait vendu son magazine au groupe Fenua Communication en 2012, il prenait petit à petit ses distances avec le rédactionnel. Rassurez-vous il n’en était jamais bien éloigné, mais il savait qu’il lui faudrait passer le relais et avait donc décidé de ne se consacrer qu’à une partie des rubriques. Ses très chers éditos et Chroniques, dans lesquels ses analyses si croustillantes pour les uns, si dérangeantes pour les autres, y figuraient en première place, suivis de ses Archives qui rappelaient son témoignage du passé. Des archives choisies par ses soins en fonction de l’actualité du moment et aussi parfois de son humeur.
Pour le reste, Alex a fait confiance à l’équipe en place chargée de suivre l’actualité, de développer la rubrique économique, dont les ramifications ne sont jamais, de même, très éloignées du politique, et la rubrique culturelle à laquelle il était particulièrement attaché. Les artistes ayant une place particulière pour cet écrivain qui n’hésitait pas à utiliser les toiles de peintres locaux pour illustrer ses Unes.
Nous continuerons à le faire, et il nous faut à ce sujet remercier les artistes contactés dernièrement qui nous ont autorisés à reprendre leurs œuvres. Tout comme il nous faut remercier nos contributeurs des "Grandes plumes" ou de "Libre opinion" qui continuent l’aventure avec nous, et aussi vous, les lecteurs, qui nous envoyez vos courriers. Tahiti Pacifique a perdu son capitaine, mais veut garder le cap. Les Dossiers seront toujours notre priorité, pour peu que celles et ceux qui informaient Alex nous fassent autant confiance. La politique sera toujours un mets de choix, car inépuisable, sur notre table. C’est d’ailleurs pour cela que nous avions lancé, déjà, lors du précédent numéro, une nouvelle rubrique "Tribune Libre" dans laquelle, pour le moment, les grands partis politiques locaux peuvent librement s’exprimer. Des courants de pensée contradictoires qui ne feront qu’ajouter un peu de sel dans nos pages. À consommer sans modération.
Merci pour votre fidélité passée et à venir.

Luc Ollivier