Menu


Le héros navigateur Ben Finney s’en est allé



Ben Finney, le 25 octobre 2007,  à l'université de la Polynésie française, lors de la cérémonie  de remise du titre et des insignes  de Docteur Honoris Causa. Crédit photo : Université de la Polynésie française
Ben Finney, le 25 octobre 2007, à l'université de la Polynésie française, lors de la cérémonie de remise du titre et des insignes de Docteur Honoris Causa. Crédit photo : Université de la Polynésie française
La nouvelle est tombée mercredi soir, le 24 mai 2017 : Ben Finney est décédé à 84 ans. Benjamin Rudolph Finney était un être exceptionnel. Il n'avait pas besoin de penser qu'il existait des païens primitifs arriérés pour se sentir homme.
Jeune auteur d'une thèse sur le surf hawaiien, il fut scandalisé par les affirmations du Néo-Zélandais Andrew Sharp dans Ancient Voyagers in the Pacific en 1956. En 1774, le capitaine Cook s'était pourtant émerveillé des capacités de navigation d'un peuple habitant des îles réparties dans un océan aussi immense. Mais Sharp affirmait qu'il était impossible pour des sauvages primitifs de voyager si loin sur de tels esquifs et de volontairement peupler les îles du Pacifique sur d'aussi longues distances. Selon lui, le peuplement des îles ne fut que le fruit du hasard. Ceci, à l'instar d'autres tenants de l'incapacité navigatrice insulaire pour qui : "Les Polynésiens étaient surtout d'excellents naufragés !... Ha ! ha ! ha !" Avis largement partagés par la communauté scientifique considérant les légendes et mythes polynésiens comme des fantaisies sans fondement de vérité. Alors que bien sûr, leurs mythes et légendes à eux, reposent sur un fondement de vérité... N'est-ce pas ? Dignes héritiers ils étaient de ceux qui, 200 ans plus tôt, ont débarqué armés de certitudes spirituelles. Ce beau monde a "scientifiquement" classé les Polynésiens dans une sous-humanité certaine.
Ben en fut profondément choqué, indigné, révolté. Lors d'un cours à l'université de Polynésie française, il nous dit : "La thèse de Sharp était une insulte aux plus grands navigateurs du monde ancien… meilleurs que les Grecs !" Aussi décida-t-il de construire une pirogue polynésienne hauturière et de retrouver les techniques de navigation d'antan. Il réunit autour de lui des passionnés cherchant et trouvant des plans, des spécialistes de construction navale, des financeurs, des navigateurs. Le Micronésien Mau Pialug, détenteur de savoirs en navigation sensorielle les rejoignit. C'est ainsi qu'en 1976, ils réalisèrent l'impossible voyage Hawaii - Tahiti sur Hōkūle'a, sans aucun instrument de navigation moderne ! Ce fut une démonstration irréfutable de l'expertise polynésienne ancienne et de l'ineptie de la thèse de Sharp. Nainoa et d'autres prirent le relais et poursuivent l'exploration des chemins d'étoiles.
À partir de cet instant, la honte de ses origines, perversement inoculée pour favoriser la colonisation des âmes, commença à peu à peu desserrer son étreinte invisible dans l'être des insulaires. Ben a joué un rôle fondamental dans leur reconquête de l'estime de soi. Sans doute son esprit a-t-il dorénavant rejoint les étoiles guides pour inviter à continuer à défier les préjugés et le sort en respectant la vie, la mer et les éléments.
Ben avait adopté une attitude rare sinon inédite dans son approche de la société polynésienne. Contrairement à tant d'autres, sinon presque tous les autres, il n'était pas un expert jaloux de sa préséance. Il ne fut pas de ceux qui piquent les trouvailles d'autrui et utilisent leur poste pour geler les publications risquant de démasquer leurs piratages. Ben n'avait pas besoin de se livrer à ces bassesses. Il cherchait des experts polynésiens et les accompagnait afin qu'ils parlent pour eux-mêmes et ne soient plus parlés par d'autres. Quitte à ce que l'un de ceux à qui il a permis l'éclosion nie sa paternité dans ce cheminement de libération de la parole sur soi. Même si cela l'a quelque peu affecté, il m'a semblé considérer cette attitude peu sympathique comme faisant partie du processus.
En réfléchissant à la noble attitude de Ben Finney, j'arrive à mettre des mots sur mon expérience à la Société des études océaniennes dont un de mes arrière-grands-pères fut cofondateur et que j'ai présidée près de huit ans. Je m'imaginais que dans une société savante animée par des retraités, les enjeux de pouvoir y seraient inexistants. J'imaginais que recueillir, conserver et diffuser le savoir, étaient des objectifs suffisamment enthousiasmants pour que ne s'y rajoutent pas de consternantes mesquineries. Si de très respectables et humbles chercheurs m'ont apporté beaucoup de joie, la vanité hargneuse, intempestive et d'une déconcertante grossièreté de quelques-uns finit par me pousser à la démission. L'expression de la vanité revêt des formes les plus diverses. Pour l'un, voir son nom sur la deuxième de couverture suffit à son fat bonheur. Ce n'est pas gênant. Pour d'autres, le Bulletin s'est avéré une manière de se fabriquer une filiation avec d'illustres prédécesseurs coloniaux et missionnaires qu'il convient de célébrer sans nuance. Même avant d'être présidente, j'ai préparé le bulletin. J'aimais réunir les textes choisis par le comité de rédaction, contacter les auteurs, les interroger sur une idée, une orthographe, une formulation. Cela durait un mois avant d'être proposé à Patricia la rigoureuse maquettiste avec qui je passais des heures attentives. Puis, j'ai cru comprendre pourquoi les Tahitiens ne restaient pas à la SEO : "on" y parlait que d'eux mais d'une manière telle qu'il n'y avait pas de place pour qu'ils parlent d'eux-mêmes. Aussi, pour les apprivoiser, j'ai proposé une rubrique "Débats" où des articles du précédent numéro pouvaient être discutés, critiqués en un nombre de mots limités. Cet exercice classique à toute revue scientifique heurta la susceptibilité des "savants". L'un ne supporta pas mes critiques de rapports, l'un agricole de 1866 et l'autre missionnaire dont je soulignai les propos racistes et l'incohérence. J'eus l'impudence de préciser qu'il était temps d'étudier les observateurs des Polynésiens. Les plus officiels poseurs en bienveillants observateurs des Indigènes se déchaînèrent. Je crois que j'avais ébranlé les fondements même de leur identité qui est de parler à notre place. Si les Tahitiens s'expriment, ils seront obligés d'inventer un autre langage sur eux-mêmes, de s'inventer une autre identité. Ils ont sans doute aussi compris qu'il leur faudra vivre l'effet boomerang de la violence infligée à autrui en parlant à sa place et en prétendant savoir ce qu'il pense et éprouve. Cela déclencha une telle panique que j'en pris plein la figure sans trop comprendre ce qui se passait. Je me suis mise à l'abri de ces turbulences.
Mais après tout, qu'importent les blessures narcissiques de quelques retraités autoproclamés "savants". Les plus jeunes doivent savoir qu'à l'instar de Māui, ils ont le droit d'interroger tous les discours y compris et surtout les plus doctes.

Vendredi 11 Août 2017 - écrit par Simone Grand


Continuez la lecture
< >

Vendredi 6 Octobre 2017 - 22:22 Faaite de douloureuse mémoire


Simone Grand

Dossiers | L'Actu | Culture | Edito | Abonnement | Numéros | Archives | Pacifique | Grandes plumes | La chronique d'Alex Du Prel




De l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace

Ces mots prononcés par Danton devant l’assemblée législative de 1792 pour inciter le peuple français à se mobiliser contre l’envahisseur sont restés célèbres, au point d’être souvent repris par les orateurs quand ils veulent réveiller les consciences. Le haut-commissaire, René Bidal, dans son discours du 14 juillet dernier, ne manqua pas de les prononcer, non sans en avoir cité l’auteur. Le message du représentant de l’État ne souffrait d’aucune ambiguïté alors que le Pays se doit de prendre des décisions importantes à une période ou l’attentisme, la gestion des affaires courantes, reste la meilleure option politique, de peur d’une bévue qui serait rédhibitoire à quelques mois des élections territoriales. L’audace, les Polynésiens l’attendent pour qu’enfin le redressement économique amorcé se traduise par des embauches. L’économie se porte mieux, les entreprises aussi, mais le peuple est encore trop souvent confronté à la misère. Le développement passera par le tourisme et le secteur primaire. Alors que la pêche tenait le haut de l’actualité avec le débat sur la nécessité de créer une flottille de pêche aux Marquises pour doubler le tonnage de prises, voilà que l’agriculture se sent agressée par un grand distributeur local qui annonce de manière maladroite le lancement de sa propre production pour certains légumes. Et notre ministre concerné Tearii Alpha s’étonne de cette annonce lors du journal télévisé ! Trois hectares de serres à Taravao, dont 700 m2 pour l’élevage de poissons et personne n’était au courant ? Depuis des années, les gouvernements nous rabâchent les oreilles avec des annonces lénifiantes sur la priorité des actions qui doivent être menées en faveur des agriculteurs. Pour quel résultat ? Aujourd’hui, c’est une initiative privée qui montre la voie. Il serait peut-être bien que le gouvernement
s’en inspire et éduque un encore trop grand nombre d’agriculteurs qui usent et abusent de pesticides, qui profitent de la foire agricole et de l’amour des Polynésiens pour les produits du fenua pour les vendre à des prix exorbitants.
De l’audace, on en attend de notre président Édouard Fritch, parti à New York contrecarrer les revendications indépendantistes de Temaru et consorts pour un festival d’entretiens à l’ONU, qui ne sera jamais aussi coloré que celui proposé par Ono’u ces jours-ci à Papeete. Il l’a promis, il va bientôt faire son annonce sur la réforme de la Protection sociale généralisée et notamment celle des retraites. L’audace aura-t-elle les limites de la force d’opposition que prévoient plusieurs syndicats si certaines lignes sont franchies ?

Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Luc Ollivier