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Notes sur le livre : "Matahoata. Arts et société aux Îles Marquises", observations sur le passage des Espagnols aux Îles Marquises en 1595

S’il est une Dame qui est avisée et documentée sur les périples des premiers explorateurs espagnols dans le Pacifique insulaire, c’est bien Mme Annie Baert (elle a publié des articles sur le sujet depuis plus de 25 ans dans ce magazine et ailleurs). Ainsi donc, lorsque d’autres donnent leurs avis sur ce sujet, le regard de Mme Baert se concentre et son rythme cardiaque s’accélère. N’ayant pu se rendre à Paris au Musée du quai Branly pour visiter l’exposition consacrée aux Îles Marquises du 12 avril au 24 juillet 2016, Mme Baert dut se contenter de la lecture du catalogue, Matahoata. Arts et société aux Îles Marquises, splendide ouvrage aux illustrations magnifiques mais qui laisse parfois perplexe. En effet, les pages qui concernent "les premiers visiteurs européens", celles qui traitent de "la beauté des Marquisiens", ou l’évocation des textes évoquant les premiers contacts entre les Marquisiens et les Espagnols l'ont profondément navrée, car elle les décrit comme étant "entre mépris, ignorance et volonté de réécrire l’histoire". Elle s’explique :



Matahoata. Arts et société aux îles Marquises Catalogue de l'exposition  Musée du Quai Branly  12 avr. au 24 juill. 2016, Paris éditions Actes Sud.
Matahoata. Arts et société aux îles Marquises Catalogue de l'exposition Musée du Quai Branly 12 avr. au 24 juill. 2016, Paris éditions Actes Sud.
Dans sa préface, Carol Ivory, commissaire de l’exposition, écrit : "Les premiers visiteurs européens ont trouvé que les Marquisiens étaient des gens extrêmement attirants, grands, athlétiques, bien constitués" et, pour appuyer cette affirmation, elle reproduit une citation de James Cook, tirée de A voyage towards the South Pole…, de 1777, selon laquelle ils étaient "i[sans conteste la plus belle race d’homme de cette mer. […] ils surpassent peut-être tous les autres peuples.]i"
Cette juxtaposition suggère clairement que, pour elle, James Cook et ses compagnons étaient "les premiers visiteurs européens" à s’arrêter aux Marquises.
Mais ils avaient été précédés, 182 ans avant, par l’Espagnol Álvaro de Mendaña, qui non seulement "découvrit" ces îles, mais leur donna le nom qu’elles portent toujours.

Découvrir

Dire que Christophe Colomb a "découvert" l’Amérique signifie simplement qu’avant lui, les hommes de son monde ignoraient l’existence de ce continent, auquel il ne donna même pas de nom. Ni lui ni personne n’a évidemment jamais prétendu qu’il avait été le premier à y arriver.
Les premiers hommes arrivés aux Marquises furent bien sûr les Marquisiens : ils découvrirent effectivement cet archipel, c’est-à-dire qu’ils le firent connaître dans leur univers, mais on
comprend bien que cette connaissance ne dépassa pas les limites du triangle polynésien, et qu’elle ne pénétra pas dans l’univers intellectuel européen.
De sorte que, lorsqu’en 1567 les Espagnols quittèrent le Pérou cap à l’ouest, ils ne savaient qu’une chose : ils s’engageaient sur un océan inconnu (d’eux), sans doute parsemé d’îles inconnues (d’eux). Puisque l’article 15 de leurs Instructions Officielles leur faisait obligation de "i[parler avec les habitants […] pour s’informer de leurs coutumes]i", ils savaient bien qu’ils n’allaient pas arriver sur des îles inhabitées – ils ne l’auraient d’ailleurs pas souhaité, car une présence humaine représentait déjà pour eux la possibilité de se ravitailler en vivres frais après de longues semaines en haute mer. L’article 23 de ces mêmes Instructions leur imposait également de "rédiger un récit détaillé de leur voyage", et c’est là que le verbe "découvrir" prend tout son sens : en informant les autorités de leur pays de l’existence des îles qu'ils avaient abordées, ils permettaient que cette connaissance se répande.
Ils avaient ainsi dé-couvert ce que Dieu, pensaient-ils, avait maintenu "couvert", ou caché, et n’avait pas encore décidé de leur faire connaître, comme les Marquises, par exemple – et s’ils y arrivèrent, en 1595, c’est que Dieu avait décidé de les leur dévoiler. On n’est pas obligé de partager cette croyance, mais c’était la leur.
Ayant découvert les Marquises en 1595, les Espagnols firent connaître aux autres Européens leur position géographique. Malgré la rusticité des instruments du XVIe siècle, ils indiquèrent une latitude exacte à moins de 50 km près ; quant à la longitude, ils ne firent qu’une erreur de 6%. Cook, pourtant, connaissait l’existence de ces îles et leur position approximative.
C’est sans doute en raison de cette remarquable précision que Claude Stefani (deux fois, p. 224) parle de "la redécouverte du groupe sud de l’archipel des Marquises par James Cook", évoquant pourtant un peu plus loin "la première rencontre avec les membres de l’expédition de Mendaña, en 1595, qui découvrent le groupe sud de l’archipel".
Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que le quatrième centenaire de cette "découverte" fut commémoré solennellement en juillet 1995 par les autorités
du Territoire et celles de l’archipel, qui non seulement n’émirent aucune réserve mais reçurent même avec de grandes marques d’hospitalité une délégation composée d’un ambassadeur et de quatre chercheurs de l’Association Espagnole d’Etudes du Pacifique. L’Office des Postes émit deux timbres commémoratifs, avec enveloppe "premier jour", et la Société des Etudes Océaniennes organisa une conférence, illustrée par des danses marquisiennes, aux Archives Territoriales.

Contacts

On constate ensuite que Véronique Mu-Liepmann écrit (p. 36) que les "premiers contacts avec les Européens" eurent lieu "dès la fin du XVIIIe siècle". Les 400 compagnons de Mendaña n’étaient donc pas européens ? Elle affirme ensuite que "i[rapidement après [ces contacts], les Marquisiens commencèrent à utiliser des outils en métal introduits par les Occidentaux]i". Le lecteur comprend par là que ce sont les Anglais qui ont "importé" les outils en métal aux Marquises.
Mais, les Espagnols n’emportaient pas sur leurs navires que des chapeaux colorés, des miroirs, des clochettes ou des perles de verre. Pour que les échanges avec les habitants des îles soient fructueux, c’est-à-dire pour qu’ils acceptent de leur fournir les produits précieux qu’étaient les porcs et les fruits frais, il fallait aussi leur proposer des articles qui leur soient vraiment utiles. C’est ainsi qu’à la fin de son voyage de 1606, le capitaine Quirós signala aux autorités
qu’il avait encore à son bord environ 300 couteaux et poignards (qu’il n’avait pas eu l’occasion de distribuer). Sachant qu’ils échangeaient systématiquement des couteaux (outre les autres babioles) avec les îliens, il serait donc bien étonnant que les Marquisiens n’en aient pas acquis quelques-uns en 1595 — ce qui expliquerait d’ailleurs l’irrésistible attrait exercé par ceux des Anglais deux siècles plus tard.
Mais paradoxalement, Véronique Mu-Liepmann écrit plus loin (p. 210) que les Marquises étaient un "archipel déjà reconnu par Álvaro de Mendaña y Neira en juillet 1595". Quel est le sens de ce participe passé, "reconnu", sinon "découvert" ? Elle ajoute dans la note de bas de page n° 1 qu’"il ne reste aucun vestige d’une collecte espagnole". C’est sans doute vrai, mais cela n’induit certainement pas qu’il ne laissèrent – volontairement ou non – aucun de leurs objets sur place.

La beauté des corps

Il est logique que la première référence à la beauté des Marquisiens soit due à un Espagnol. Claude Stefani rappelle donc que "les Espagnols font louange de la beauté de ce peuple, particulièrement celle des hommes, dont ils apprécient la pâleur de la peau et la splendeur des tatouages", mais sans citer de source espagnole, d’ailleurs totalement absente de l’abondante bibliographie qui occupe pourtant quatre pages entières du volume (194 références, p. 304 à 307).
Mendaña étant décédé quelques mois après son passage aux Marquises, c’est son chef-pilote, le capitaine Pedro Fernández de Quirós, qui rédigea le rapport officiel qu’exigeaient les autorités. Puis, de sa propre initiative, il s’évertua à faire connaître les îles qu’il avait découvertes et à inciter son souverain à procéder à leur colonisation. Il adressa ainsi de nombreux courriers à la Couronne, ses "Requêtes des Indes Australes", et composa un vaste récit, "Histoire de la découverte des Régions Australes…", récemment réédité en Espagne, traduit en anglais dès 1904 et en français en 2001. Il est donc difficile d’ignorer ce document fondamental, même pour les non hispanophones…
Un de ses thèmes récurrents était précisément la beauté des Océaniens dont il releva le teint clair – qui était un critère de beauté parce qu’il prouvait que l’intéressé(e) ne travaillait pas aux champs et occupait donc une position sociale distinguée. Il faut forcer le sens des mots et procéder à un véritable anachronisme intellectuel pour voir là une manifestation de "racisme". Il évoque évidemment les femmes, écrivant : "i[certaines d’entre elles ont des jambes et des mains ravissantes, des yeux, un visage, une taille et une allure de toute beauté ; […] certaines sont plus belles que les dames de Lima où, pourtant, les femmes sont superbes ; on ne pourrait dire qu’elles sont pâles, mais elles ont le teint clair ; elles avaient tout le corps couvert,
à partir de la poitrine.]i" Il écrit encore que les hommes étaient "i[presque blancs, de très belle tournure, grands, bien charpentés, robustes, la jambe et le pied bien faits, et, aux mains, de longs doigts ; les yeux, la bouche, les dents et le reste du visage, tout était fort beau ; ils étaient bien musclés, c’étaient des gens sains et robustes […] Parmi eux, il y avait un garçon d’environ 10 ans, qui ramait avec deux autres Indiens dans son canoë, les yeux fixés sur notre navire : son visage, qu’on aurait dit d’un ange, avait un bel aspect très prometteur ; il avait un beau teint, pas opalin, mais blanc […]]i". Comme les Espagnols étaient de stature plutôt moyenne, il insista sur la haute taille des Marquisiens, écrivant que "l’un d’eux avait une tête de plus que le plus grand de nos hommes qui, pourtant, était vraiment grand". Il rapporta aussi l’impression produite par leur force physique, disant qu’un homme "avait facilement soulevé un veau en le prenant par l’oreille", et qu’à bord, plusieurs de ses compagnons de voyage parlaient des Marquisiens comme de "géants".
Claude Stefani, qui rappelle que "i[les Espagnols […] apprécient […] la splendeur des tatouages]i" font paraître le Marquisien "presque noir", sans relever de contradiction avec l’observation quirosine de 1595 selon laquelle "ils étaient tous entièrement nus, et avaient le corps et le visage tout décorés de bleu avec, entre autres, des dessins de poissons". Un détail que personne n’a relevé, mais qui aurait pourtant mérité toute l’attention des auteurs de l’ouvrage –
à moins de supposer que le capitaine Quirós n’était pas crédible, qu’il était daltonien ou qu’il avait mal vu.

D’une part, Pierre Ottino-Garanger (p. 134) situe le "contact avec l’Occident" de façon fort confuse aux "XVIe-XVIIIe siècles". Non seulement ce n’est pas très précis, mais en outre, cela empêche de penser en quoi les contacts avec les Espagnols influencèrent les rencontres avec les navigateurs suivants. Ce serait pourtant un intéressant sujet de réflexion.
D’autre part, dans le texte qui accompagne la photo d’un éventail marquisien, Anne Lavondès (p. 118) écrit qu’"en 1595, à Fatu Iva, les Espagnols constatèrent que ‘quelque chose de blanc’ - peut-être un éventail - brandi par un Marquisien semblait être un signe de paix". Cette citation, extraite du récit du capitaine Quirós, est clairement surinterprétée : pourquoi un homme embarqué dans une pirogue brandirait-il un éventail ? Et en quoi un éventail, même blanc, serait-il "un signe de paix" ? Le chef-pilote savait sans doute ce qu’est un éventail, et n’aurait pas manqué de l’identifier s’il s’était bien agi de cet accessoire, malgré une légère différence avec ceux de la péninsule ibérique, qui ont en général une monture articulée. Mais il écrit "quelque chose de blanc", parce qu’il ne savait pas ce que c’était.
Pourquoi ne serait-ce pas un morceau de tapa, blanc ? On sait que le tapa était souvent utilisé comme offrande de bienvenue, ce qui pourrait convenir à cette anecdote, rappelant ce que vécut Luis Váez de Torres quand les gens de Tikopia, en 1606, lui apportèrent des cocos et une couverture faite d’écorce, de plus de trois mètres de long. Gabriel Marcel parle d’ailleurs d’une "étoffe blanche". Mais il fallait que le commentaire corresponde à l’illustration.…

Le drame

Mais ce qui retient le plus l’attention au sujet de ces "contacts", ce sont deux affirmations : celle de Carol Ivory, qui n’hésite pas à écrire (p. 117) : "Le premier contact avec les Européens prit la forme d’une rencontre, brève mais sanglante, avec l’Espagnol Álvaro de Mendaña en 1595. En moins d’une semaine, quelque deux cents Marquisiens furent massacrés.", et celle d’Elizabeth C. Childs, qui parle (p. 236) du "tragique débarquement des Espagnols à Tahuata". Le champ lexical est celui du drame : "rencontre sanglante", "massacrés", "tragique".
Il est vrai que le capitaine Quirós écrit lui-même que "dans ces îles, 200 Indiens furent tués", mais il ne mentionne ce fait que dans son Histoire… (p. 59) ; en revanche il n’évoque rien de tel dans le rapport qu’il remit aux autorités des Philippines à son arrivée à Manille, en février 1596.
Cette constatation appelle deux observations.
D’abord, il convient de ne pas occulter les lignes qui précèdent immédiatement celles-ci, où on peut lire que "i[celui qui ignore encore que c’est un délit de tuer un corps habité par une âme l’apprendra bientôt à ses dépens [...]. Les soldats [étaient] des êtres impies et sans coeur [...]. Des actes aussi laids ne devraient jamais se produire, on ne devrait ni les tolérer, ni les encourager [...]. Bien au contraire, ils devraient recevoir le châtiment qu’ils méritent.]i". Nous avons là une critique parfaitement claire, dirigée contre son supérieur (Mendaña) qui, s’il n’avait peut-être pas "autorisé" ou "encouragé" ces crimes, ne les avait pas "punis" comme il aurait dû le faire, et comme le capitaine lui-même le ferait lorsqu’il serait le chef d’une nouvelle expédition. Car si on veut bien situer cette affirmation dans son contexte, on doit se rappeler que ce récit visait à obtenir l’autorisation – et le financement – d’organiser un nouveau voyage aux Îles de la Mer du Sud, ce qui exigeait de convaincre la Couronne qu’il serait un meilleur commandant que (le défunt) Mendaña, et que, soucieux du sort des "Indiens", il n’emmènerait pas de soldats à son bord, parce qu’ils étaient selon lui fauteurs de violence.
Ensuite, le chiffre énorme et scandaleux de 200 victimes a, bien évidemment, retenu l’attention de ceux qui se sont intéressés à cette expédition et qui, manquant sans doute d’esprit critique, ou plus probablement pourvus d’un parti pris anti-hispanique bien répandu, ne se sont pas interrogés sur sa fiabilité.
Prenons quelques exemples. En 1898, Gabriel Marcel, de la Société de Géographie de Paris, citait l’édition originale du récit du capitaine Quirós et écrivait au sujet des Espagnols que "i[les cruautés inutiles ne leur coûtaient pas, [que] le sang versé n'était pas pour leur déplaire]i", et qu’ils n’avaient pas le sens de l'observation "par dédain, par mépris de populations qu’ils jugent si inférieures, encore plus que par ignorance". On ne voit pas ce qui, dans le texte cité, a pu lui inspirer de tels propos.
Le temps a passé, mais les préjugés sont restés : en 1978, Bengt Danielsson, citant un roman historique, parlait de "tueries sauvages" et ajoutait que "même les aumôniers les excusent, sous prétexte qu’il s’agit de païens qui de toute manière iront en enfer…". Là, de nouveau, on se demande ce qui justifie cette affirmation, rien sous la plume de Quirós ne concernant l’opinion des "aumôniers".
Plus près de nous, en 1999, l’historien australien Greg Dening – qui citait pourtant le récit du capitaine Quirós dans sa bibliographie – commettait de grossières erreurs sur l’identité de Mendaña (qu’il prénommait Alvarado au lieu de Álvaro), et sur les détails concrets du séjour des Espagnols aux Marquises (qui auraient été bien en peine de jeter "l’ancre au-delà des récifs de Fatuiva", comme il l’écrivait). Il n’y a certes rien là de fondamental, mais cela révèle quand même une tendance à l’approximation fort regrettable. Le plus choquant vient ensuite, quand il affirmait que, pour les Espagnols, "i[ces magnifiques créatures [les Marquisiens] étaient impures et entachées d’une laideur intérieure", qu’ils estimaient qu’"au regard de Dieu, leur état de croyants les rendait différents des païens […]", tandis que "les moines balancèrent leurs encensoirs et s’agitèrent autour d’un autel]i". Or, rien dans les textes n’autorise une telle malveillance, et il faut bien imaginer que ce sont des partis pris personnels qui s’expriment là, sans le moindre esprit critique – outre le fait qu’est ignorée l’attitude respectueuse des Indiens quand ils assistaient aux cérémonies religieuses, qu’ils savaient interpréter comme telles. Dening reprend encore cette idée reçue, curieusement si répandue, selon laquelle "i[bon nombre de ces colons [étaient] sortis des lupanars et des prisons]i" : on ne peut que sourire quand on sait que Mendaña avait réussi à convaincre ces futurs colons de vendre leurs biens au Pérou pour financer leur participation à l’expédition. Et d’ailleurs, quel commandant voudrait s’entourer de repris de justice pour un voyage aussi risqué ? Et, comme les autres auteurs cités ci-dessus, il écrit qu’à Tahuata, "le massacre commença presque immédiatement".
Aucun auteur ne remet en question le chiffre de 200 morts. En effet, puisque l’intéressé lui-même le disait – le confessait –, pourquoi ne pas le croire ? Mais si on étudie soigneusement les faits qu’il rapporte, et qu’il ne voulait certainement pas minimiser, on peut conclure que le nombre de Marquisiens tués, entre le 21 juillet et le 5 août 1595, est compris entre 25 et 70. Il ne faut pas oublier que les navires sont à la cape ou à l’ancre, assez loin du rivage pour ne pas risquer de s’y échouer.
Il est particulièrement déplacé d’accuser les Espagnols d’avoir "massacré" les Marquisiens. Même en admettant qu’à leurs yeux la vie des Indiens n’avait pas la même valeur que la leur – ce qui reste à prouver –, cela allait contre leur intérêt immédiat. Ils avaient passé cinq semaines en haute mer ; ils savaient que, l’île où ils venaient d’arriver n’étant pas celle qu’ils cherchaient, ils allaient devoir reprendre leur route pour un temps indéfini. Ils avaient donc besoin d’eau douce et de vivres frais, ce qu’ils ne pouvaient obtenir qu’au moyen du troc et d’un minimum de contacts pacifiques. Ils savaient en outre que, par rapport à la population des îles, ils étaient en infériorité numérique, et que leurs arquebuses, qu’il fallait recharger par la bouche, si la poudre n’était pas mouillée, et qui ne tiraient qu’un seul coup, ne leur étaient pas d’un bien grand secours, mis à part le bruit impressionnant qu’elles pouvaient produire. Dans ces conditions, on ne comprend pas pourquoi ils se seraient livrés à un "massacre", qui ne pouvait être que "contre-productif".
La peur de voir leur navire s’échouer sur le rivage et d’être capturés ou de mourir sur une terre "païenne", et de ne pas avoir de sépulture chrétienne, les empêcha toutefois d’éviter toute escarmouche, comme le montrent ces deux exemples : logiquement préoccupés de la sécurité de leur mouillage, ils constatèrent que des Marquisiens voulurent s’emparer du navire : ils "i[attachèrent un cordage au beaupré […] et tentèrent de l’amener près du rivage en ramant]i". Puis "le lendemain, le général envoya le maître de camp et deux soldats sur la chaloupe chercher un mouillage ou de l’eau douce dans l’île de Santa Cristina. Beaucoup d’Indiens, s’approchant sur leurs canoës, les encerclèrent et, pour garantir leur sécurité, nos hommes en tuèrent quelques uns". Gardons à l’esprit l’image de trois hommes dans une chaloupe encerclés par des dizaines de Marquisiens nus, tatoués et munis de pierres et de lances…

Un peu d’histoire comparée

Il est intéressant de comparer ce qui s’est passé lors des premiers contacts aux Marquises, à Tahiti et à Tubuai, même à 200 ans de distance. Car les Espagnols n’eurent malheureusement pas le monopole des contacts violents avec les Polynésiens.
On a lu en effet qu’en 1767, "Wallis fait tirer sur les pirogues avant de diriger ses canons sur une colline où s’est assemblée une partie de la population pour assister au spectacle naval. De nombreuses victimes sont à déplorer en mer et sur la colline. Parmi les blessés se compte le jeune Omai que James Cook emmènera quelques années plus tard en Grande-Bretagne. L’après-midi du même jour, Wallis fait débarquer ses charpentiers avec ordre de détruire toutes les pirogues qu’ils pourront trouver. Ainsi, les attaques navales ne seront plus possibles." On sait également que "i[la Bounty arriva à Tubuai le 28 mai 1789 mais l’accueil des indigènes fut hostile. Christian utilisa l’un des canons de quatre livres et tua une douzaine de guerriers. […] les altercations récurrentes culminèrent en une bataille rangée qui fit 66 tués chez les indigènes.]i" "Fletcher Christian commet des erreurs qui provoquent une véritable guerre contre une partie de la population. Quand la Bounty quitte définitivement l’île de Tubuai, le 14 septembre 1789, l’île est en partie dévastée et la guerre a fait de nombreuses victimes".
Mais je ne sache pas qu’aucun auteur ait jamais écrit à propos des navigateurs anglais que "les cruautés inutiles ne leur coûtaient pas", que "le sang versé n'était pas pour leur déplaire", que "i[même les aumôniers excusent [les tueries], sous prétexte qu’il s’agit de païens qui de toute manière iront en enfer]i", ou qu’ils estimaient qu’"au regard de Dieu, leur état de croyants les rendait différents des païens". Cette différence de traitement est tout de même curieuse…
En outre, les auteurs des récits de voyage anglais ne semblent pas avoir condamné les violences qu’ils commirent eux-mêmes comme le fit le capitaine Quirós. Celui-ci conclut son récit des excès commis par les soldats à Tahuata en disant : "il n’y a aucun courage à faire le lion avec les agneaux". D’une part, le lion, qui personnifie la force et la puissance ; de l’autre, les agneaux qui symbolisent l’innocence et la fragilité : la métaphore, qui rappelle en l’inversant l’image biblique de Jésus disant à ses disciples : "Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups", est limpide. Il la reprit d’ailleurs dans sa Requête d’août 1608, où il attirait l’attention du roi sur la nécessité de défendre "ces douces brebis contre les loups diaboliques".
Cette métaphore rappelle sans équivoque possible celle du Dominicain Fray Bartolomé de Las Casas, qui comparait les Indiens à des "ovejas mansas", de douces brebis, victimes des "lobos y tigres y leones cruelísimos", des loups et des tigres et des lions très cruels – tous animaux représentant la sauvagerie et la férocité. La critique du capitaine Quirós est ici tout à fait claire, mais ses lecteurs ne l’ont pas vue, ou n’ont pas voulu la voir…

Les femmes

Il est un autre détail qui infirme les accusations de massacre espagnol aux Marquises, c’est l’attitude des femmes.
Le capitaine Quirós écrit que les soldats "i[demandèrent de l’eau [aux habitants de Tahuata] : les Indiens en apportèrent dans des noix de coco, et les Indiennes apportèrent d’autres fruits. Les soldats assurent que beaucoup d’entre elles sont très belles, qu’elles vinrent facilement s’asseoir près d'eux pour bavarder, et que leurs mains se régalèrent]i". L’expression "d’autres fruits" (otras frutas en espagnol) désigne clairement des fruits d’une autre nature que ceux apportés par les hommes – on reconnaît dans cette allusion coquine le caractère pudique du capitaine Quirós, qui prend bien soin de signaler qu’il n’a pas personnellement participé à la scène en question.
Les belles Marquisiennes auraient donc cédé à l’attrait de la nouveauté et établi des relations intimes avec les étrangers, ravis – on le comprend – de cette bonne aubaine, même si on a aujourd’hui du mal à évaluer leur pouvoir de séduction.
Or, les auteurs évoqués plus haut, sans doute trop sexistes pour admettre une telle autonomie de décision chez des femmes, affirment littéralement, sans citer aucune preuve documentaire – et pour cause, le capitaine Quirós ne dit rien de tel – qu’elles se sont vendues, contre rémunération. Gabriel Marcel parle de "… quelques femmes qui leur parurent fort plaisantes et très faciles" – sans doute a-t-il mal compris l’expression "elles vinrent facilement s’asseoir…", ce qui signifie pas la même chose que des "femmes faciles"… Et Bengt Danielsson invente franchement : "Des petits cadeaux aidant, elles se donnent même librement aux marins et aux soldats".
D’une part, ces réflexions traduisent une misogynie fort regrettable, bien que fort répandue. De l’autre, elles mènent à une contradiction : alors que, nous dit-on, elles voyaient que les Espagnols massacraient leurs époux, leurs frères, leurs fils, elles se seraient vendues à ceux qui les assassinaient, et les auraient ainsi trahis de la plus ignominieuse façon ! Faut-il en déduire que ces femmes n’avaient aucun sens moral ?
Ou peut-on en déduire qu’il n’y eut pas vraiment de massacre ? C’est-à-dire, pas de "massacre" délibéré ? Et qu’il se passa la même chose que dans toutes les autres îles lors des premiers contacts – sauf aux Tuamotu en 1606 –, comme le résume Serge Tcherkézoff : "i[…partout il en alla de même […] Les Européens, terrifiés devant ces hordes de ‘sauvages’, tirèrent dans le tas…]i" . Pour éviter toute violence, il aurait peut-être fallu que les navigateurs ne sortent pas de chez eux – et encore…

La légende noire


Afin de mieux convaincre son souverain qu’il fallait protéger les Indiens d’Amérique, Bartolomé Las Casas a eu recours au procédé classique de l’exagération dans sa description des excès des conquistadors. Il a immédiatement trouvé de précieux alliés en Europe, en particulier dans les Flandres alors en lutte contre l’Espagne, dont Théodore de Bry contribua grandement à "noircir" l’image par ses célèbres gravures. On considère ainsi qu’il a engendré la "Légende Noire" qui, depuis le XVIe siècle, n’a pas cessé de sévir.
Cette légende a bien évidemment provoqué de nombreuses interrogations chez les penseurs espagnols, comme le philosophe Julián Marías (1914-2005), qui lui répondit en disant que "même si les actes les plus terribles imputés à l’Espagne sont vrais, toute l’histoire de l’Europe a été marquée par des faits similaires". Et il cite les violentes luttes entre les villes italiennes, les guerres de religion, la Saint-Bartélémy et la Terreur révolutionnaire en France, la cruauté qui atteignit son sommet sous Henri VIII en Angleterre, ou les horreurs qui ont jalonné l’histoire de l’Allemagne jusqu’à l’Holocauste, concluant : "Aucune de ces nations n’a subi une « Légende Noire »".
Le capitaine Quirós a procédé de la même façon pour la défense des "Indiens" du Pacifique : ses affirmations sur la brutalité des soldats qui avaient tué 200 Marquisiens ont eu le même "succès" que celles du Dominicain, comme on peut le constater sous la plume des auteurs cités ci-dessus.

Le toponyme

C’est sans doute ce qui explique l’usage qui est fait du toponyme "Îles Marquises" et de son gentilé, c’est-à-dire du nom donné à leurs habitants (marquisien, marquisienne) dans Matahoata.
On trouve le toponyme "Îles Marquises" dès le sous-titre de l’ouvrage (Arts et société aux Îles Marquises) ainsi que dans l’intitulé des chapitres 1 et 4, p. 29 ("Milieux naturels des Îles Marquises") et p. 259 ("Les Marquises dans la période contemporaine"). Puis, dans les références des 207 illustrations, on ne le trouve pas moins de cent quarante six fois. Enfin, chacun des vingt-quatre auteurs utilise le toponyme ou le gentilé plusieurs fois dans son texte : on trouve ainsi cent soixante et une fois le nom "Îles Marquises" et deux cent vingt neuf fois l’adjectif "marquisien, marquisienne", pour un total de trois cent quatre vingt dix occurrences.
Mais il n’est spécifié nulle part dans tout l’ouvrage – pas même dans le chapitre 1, "Introduction aux Îles Marquises", ou le chapitre 2, "Une première période de contact riche" – l’origine de ce si joli toponyme. Curieux, non ? Les auteurs semblent avoir délibérément voulu gommer ce que cet archipel pouvait "devoir" aux Espagnols, ne serait-ce qu’un détail aussi secondaire. Le capitaine Quirós dit bien : "L’adelantado appela ces quatre îles Las Marquesas de Mendoza, en mémoire du marquis de Cañete, voulant ainsi […] montrer sa gratitude pour l’aide qu’il lui avait donnée".
"Fenua Enata" ne s’applique qu’au groupe sud, et "Henua Enana" au groupe nord : les noms "Marquises, Marquisien, Marquisienne", outre qu’ils sont particulièrement élégants, sont donc bien commodes, et c’est sans doute pourquoi ils n’ont pu être contournés.

Les auteurs de Matahoata sont bien dans l’air du temps, qui vise à la "political correctness". Si on tente de comprendre ce qui les a motivés, il est difficile de choisir entre le mépris, l’ignorance et la volonté de réécrire l’histoire. Il y a sans doute un peu des trois, qui se traduirait en espagnol par le verbe ningunear. Il est vraiment regrettable d’avoir ce genre de reproche à adresser
à un ouvrage aussi magnifique.

Annie Baert

Vendredi 23 Décembre 2016 - écrit par  Annie Baert


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Un Neymar pour notre PSG !

Cela ne vous a certainement pas échappé, l’actualité de ces quelques derniers jours s’est cristallisée sur le sport. Et plus précisément sur l’arrivée du joueur de football brésilien Neymar au PSG (lire Paris Saint-Germain). Le club de la capitale entre dans une nouvelle dimension à grand renfort de millions de pétrodollars, 222 exactement, qui ont été versés au FC Barcelone, le club quitté, en guise d’indemnités. Un petit tour par ma calculette et j’arrive à la pharaonique somme de 26,491 milliards de Fcfp ! Soit approximativement le quart du budget annuel de notre PSG (lire Protection sociale généralisée) ou la globalité du Régime de solidarité de la Polynésie française (RSPF).
Des chiffres qui donnent le vertige, qui écœurent les uns ou qui réjouissent le Trésor. Dans un premier temps, le club parisien va devoir s’acquitter d’environ 100 millions d’euros (12 milliards de Fcfp) pour régler les charges sociales. Dans un second temps, en raison du salaire net de Neymar estimé à environ 35 millions d'euros par an, soit 62 millions d'euros brut par an (7,4 milliards de Fcfp), le PSG va verser 37,5 millions d'euros à l’État par an (4,5 milliards de Fcfp), dus à l'impôt sur le revenu du joueur et aux cotisations sociales payées par son employeur, sans compter les hausses de recettes de la TVA (vente de maillots à hauteur de 20% et places de stades taxées 5,5%). "Le ministre des Comptes publics se réjouit des impôts qu'il va pouvoir payer en France", reconnaissait volontiers Gérald Darmanin jeudi dernier sur une radio nationale.
Ne rêvons pas, il n’y a aucune chance qu’un tel joueur vienne fouler les pelouses cabossées du Pays.
Pour sauver notre PSG, il va donc falloir surtout compter sur nos deux bailleurs de fonds, le gouvernement et l’État.
Le premier, comme ses devanciers, n’est pas irréprochable dans la gestion de cette PSG. Profitant de la meilleure santé financière et budgétaire du Pays, il a inscrit, début août, via le Fonds de l’emploi et la lutte contre la pauvreté (Felp), une imputation supplémentaire de 1,6 milliard de Fcfp en faveur du RSPF, destinée à couvrir une partie du déficit de 2,1 milliards de Fcfp à fin 2016. Le second, l’État, tient ses engagements pris en 2015 et a procédé au versement de la première tranche de 2017 (716 millions de Fcfp) au bénéfice du RSPF. Il contribuera également à la prise en charge du cancer (227 millions de Fcfp). Après le versement de la dernière tranche de 716 millions de Fcfp pour la fin de l’année, soumis aux avancées de la réforme, l’État sera arrivé au terme de son engagement. Le Pays devra-t-il continuer de remplir ce tonneau des Danaïdes tant qu'aucune réforme ne sera engagée ? Un Neymar et vite !
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Luc Ollivier