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Santé et culture antagonistes, il faut le vivre pour le croire !



crédit photo : DR
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Étrange situation où comme le retour cyclique des Pléiades ; chaque année, à la même période, revient le sempiternel conflit entre groupes de danses et riverains des lieux de répétition.
Pourtant, en juillet 2017, il s'agirait de la 135e édition de l'événement d'abord appelé Tiurai (de l'anglais july), initié par les Français fêtant le 14 juillet et levant les interdits posés par la London Missionary Society sur toute la culture tahitienne et, en particulier, sur les chants et danses. Les festivités ont commencé au protectorat, furent interrompues lors des grands conflits mondiaux, avant de reprendre avec une belle santé puis changea de nom avec le statut d'autonomie.
Que les autorités du Pays, autonome depuis 1984, (33 ans déjà !), soient encore à ce point surprises et démunies est ahurissant. Incompréhensible ! D'autant que ces messieurs-dames du pouvoir ont leurs sièges réservés parfois indécemment vides quand des amateurs piétinent frustrés à l'extérieur. Mais tout le monde est heureux et fier de notre Heiva. Il est heureusement loin le temps de mon enfance où des bonnes sœurs et pasteurs jetaient l'anathème sur les danseurs et danseuses, forcément débauchés et voués à la damnation éternelle. Certains d'entre nous dansions en cachette et ce n'est qu'en métropole que nous avons pu danser ouvertement au grand dam de nos enseignants et familles qui nous y avaient expédiés en pensant que nous oublierions complètement la part brune de notre être. Maintenant, chaque famille ou presque a un enfant qui, tout petit, prend des cours et se produit sur scène à To'ata.
Malgré cela, chaque année, les groupes répètent dans des conditions souvent indignes : parkings plus ou moins éclairés, sans sanitaires. Et, comme il n'existe pratiquement pas de zone inhabitée dans l'agglomération urbaine, inévitablement, les répétitions avec les percussionnistes sources de nuisances sonores sont interrompues par la police. Le capitaine Cook s'était déjà plaint dans les années 1770 à 1778 du bruit lancinant du battage du tapa dans les villages dans un environnement ignorant le béton. Ce qui signifie entre autre qu'autrefois, les vêtements étaient de mise et celles et ceux qui s'entêtent à représenter nos tupuna quasiment nus, ont tout faux. Aujourd'hui, l'omniprésence du ciment exacerbe l'agressivité des décibels émis par les instruments de percussion. Les sons puissants se réfléchissent et ricochent sur les parois et sols où ils se renforcent tout le long de leur trajectoire avant d'atteindre les fragiles membranes tympaniques des riverains quelle que soit l'heure. D'autant que le riverain vit désormais dans un espace bétonné, enclos de murs de béton et non plus des classiques haies végétales où habituellement les sons s'amortissent sans être totalement absorbés certes, mais sont quand même atténués. L'incurie a des conséquences ravageuses.
Les groupes de danse deviennent des parias errant de lieu en lieu, généralement sans toit quand il pleut. Casse-tête supplémentaire pour le chef de groupe qui doit gérer sa troupe, la vêtir de quatre costumes différents, la parer de quatre manières agréables, lui enseigner les gestes, la chorégraphie, les chants, etc, et lui insuffler le souffle sacré pour resplendir ne serait-ce qu'une heure seulement, sur la scène de To'ata. Or, pour amener 120 personnes environ sur scène, il faut débourser 5 à 6 millions de Fcfp en achats divers et prestations. Ce qui signifie que pour l'année 2016 où il y eut 21 groupes de danse, environ 126 millions de Fcfp furent mobilisés dans l'économie du pays par les seuls groupes. Sans compter bien sûr l'investissement personnel du chef qui, en général, ne se rétribue pas et creuse un trou de dimension variable dans son budget personnel même si son groupe gagne. En attendant la subvention qui couvrira le tiers des besoins, il faut courir après l'argent en organisant des manifestations et/ou des ventes avec plus ou moins de réussite. C'est autant d'énergie et de temps pris sur les capacités créatrices et inventives. Ce n'est jamais qu'une forme moderne du tāparu, mendicité, des troupes qu'enfant je voyais, en fin de Tiurai, s'arrêter devant les magasins ou dans les propriétés prospères, pour y donner leurs prestations et recevoir quelque argent en retour.
Aujourd'hui, extrêmement rares sont les personnes qui vivent de leur art, même si elles jouent et dansent dans un groupe dit professionnel. Alors que seuls les personnels de l'administration et les politiciens peuvent vivre de la culture. Les autres font vivre les chants et danses après le boulot. Et il faut une très grande passion et même un grain de folie pour, malgré tous ces obstacles, animer la scène de To'ata devant un jury dont les membres sont habités de la même flamme. Leur petite rémunération ne couvre pas les longues heures de fatigue et de patience consacrées à être le plus équitable possible. Et de siéger en juges leur vaut souvent d'être mal vus et regardés de travers.
Le Heiva peut être considéré comme un fait social total. Sa préparation et son exécution participent à la santé mentale et psychique de nombreux jeunes et moins jeunes qui apprennent un
minimum de discipline, se découvrent artistes et donc dotés de talents, de qualités qui redonnent confiance en la vie. C'est un fait économique dont les effets immédiats et ultérieurs dépassent largement les disciplines mobilisées et participe à enrichir l'attractivité de notre destination touristique lointaine onéreuse. C'est un fait social dont le lien est renforcé quand il existe, est créé là où il n'existait pas, est réanimé là où il avait disparu et l'entretient dans les familles, les quartiers et au-delà. Il ravive la mémoire comme dans par exemple, la fabrique de more dans les îles, fait vivre des gens qui perpétuent des gestes ancestraux et les transmettent tout en utilisant les transports interinsulaires, etc.
Malgré ces atouts considérables, jamais dans aucun de nos gouvernements successifs, je n'ai vu les ministres de la Santé, de l'Environnement, de l'Urbanisme, de l'Équipement et de la Culture se réunir en étant suffisamment motivés pour mettre fin à l'antagonisme culture/santé. Le défaitisme est de mise comme une inexorable fatalité. Comme si la mort du Heiva était annoncée comme inéluctable.
C'est le moment de réveiller les défaitistes, les aiguillonner ou les remplacer par des gens dont nous pourrons bientôt dire avec Mark Twain : "Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait."

Jeudi 13 Juillet 2017 - écrit par Simone Grand


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Samedi 1 Juillet 2017 - 02:14 Les corporatismes contre la prospérité


Simone Grand

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Sale temps pour les fonctionnaires

Les débuts du gouvernement Édouard Philippe ne manquent pas de faire grincer des dents les fonctionnaires qui viennent d'apprendre deux très mauvaises nouvelles en l’espace de quelques jours. La première concerne l’un des plus vieux serpents de mer ultramarins : la remise en cause de la sur-rémunération des fonctionnaires. Et la seconde, le rétablissement des jours de carence, sans oublier l’objectif de suppression de 120 000 postes de fonctionnaires pendant le quinquennat Macron et le gel de l'indice.
En Polynésie française, la première mesure, préconisée depuis longtemps par la Cour des comptes, a bien évidemment déjà fait réagir un syndicat qui, comme à chaque fois que cette indexation est remise en cause, brandit les mêmes arguments. Mais ces derniers, comme la baisse du pouvoir d’achat, sont-ils encore audibles ?
Sur le plan des principes, la sur-rémunération ne se justifie plus vraiment, du moins au niveau où elle est au fenua. Les études sur la différence du coût de la vie entre l’Hexagone et la Polynésie française montrent une différence aux alentours de 40%, quand l’indice de cette indexation est de 1,84, voire 2,06. L’État, en quête d’économies, après l’ardoise surprise laissée par le gouvernement précédent, ne laisse que peu d’incertitudes sur les mesures qu’il va être amené à prendre. La question repose plus sur la méthode qui va être mise en œuvre : brutale ou douce ? Forte baisse, voire suppression, ou baisse progressive ? Ce problème distord le marché du travail en incitant les jeunes à aller vers la fonction publique plutôt que vers le privé. Il pénalise aussi les entreprises privées qui ont du mal à supporter le niveau de rémunération à qualification comparable et il n’est pas étranger à la cherté de la vie. Il aurait pu et dû être résolu depuis des années si le gouvernement central avait fait preuve de plus de courage politique. Une solution aurait consisté en une remise à niveau progressive. Mais il aurait fallu entamer cela depuis longtemps : une progression de cinq points par an aurait déjà ramené en dix ans l'indice de la Polynésie française à 1,33, ce qui serait beaucoup plus raisonnable. Une autre solution consisterait, comme l'a suggéré l’économiste Étienne Wasmer, pour la Nouvelle-Calédonie, à laisser les niveaux nominaux des salaires constants (au lieu de prendre un pourcentage constant de 1,83 pour la Polynésie française), et d'éroder ainsi progressivement avec l'inflation (encore faut-il qu'il y ait de l'inflation). Cette dernière formule est très lente mais, si on l'avait utilisée depuis vingt ans, on aurait aussi réglé une partie du problème. Pour le Territoire, l’application d’une telle mesure serait aussi une mauvaise nouvelle en raison du manque à gagner qui risque d'affaiblir dramatiquement l'économie. Il faudrait donc accompagner la baisse des sur-rémunérations d'une hausse de l'investissement public…
Pour l’heure, quid des fonctionnaires territoriaux qui se sont battus en leur temps pour obtenir l’équité avec leurs homologues métropolitains ? Cette équité prévaudrait-elle aussi au moment de revoir les rémunérations à la baisse ? Une opération financière intéressante pour les caisses du territoire qui souffrent à nourrir le mammouth administratif ; une opération politique beaucoup moins intéressante à moins d’un an des élections territoriales.
Idem pour le retour du jour de carence annoncé en ces termes par le ministre de l'Action et des comptes publics, Gérald Darmanin : "Même si le jour de carence ne doit pas être le seul instrument pour lutter contre l'absentéisme des agents, qui est aussi la conséquence de souffrances d'une partie d'entre eux (...), il permet de lutter contre le micro-absentéisme qui désorganise les services, alourdit la charge de travail des collègues en poste et coûte environ 170 millions d'euros par an."
Sera-t-on aussi courageux à la Présidence qu’à Matignon ?
Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Luc Ollivier