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Vers une nouvelle stratégie et géopolitique du Pacifique


Samedi 1 Juillet 2017 - écrit par Boris Alexandre Spasov


"Les États-Unis d’Amérique forment un pays qui est passé directement de la barbarie à la décadence sans jamais avoir connu la civilisation." Oscar Wilde (1854-1900).

Les États-Unis d’Amérique



Crédit photo : Wikimédia
Crédit photo : Wikimédia
Commencer avec cette citation d’Oscar Wilde n’est pas chose aisée. Comme vous l’avez remarqué, je fais de mon mieux afin de partager avec vous non pas des convictions, mais des idées et pensées afin de mieux comprendre le monde dans lequel nous évoluons. Et lorsqu’on aborde les États-Unis d’Amérique, cousins et frères des Européens, il est de coutume d’éviter certains sujets afin de ne pas froisser ce géant, mais il est aussi du devoir d’un frère de dire "ce qui ne va pas".

Depuis leur création en 1776, les États-Unis ont toujours été en guerre. Sur 240 années d’existence, ils ont été 220 ans en guerre ! Des dizaines de sites et d’universités ont traité ce sujet. Ce qu’il est intéressant de constater, c’est que très peu de médias en font état. L’Agence France-Presse souligne simplement une étude des professeurs Neta Grawford et Catherine Luts, qui relève que du 11 septembre 2001 au 11 novembre 2011, dix années de guerre américaine ont fait environ 250 000 morts. La liste des guerres et conflits des États-Unis est impressionnante !

Il faut noter que les deux derniers États ont été l’Alaska et Hawaï. "L’Amérique Russe" ou "continent" en aléoute (langue parlée de la famille eskimo-aléoute dans les îles aléoutiennes), devenu l’Alaska de nos jours. Cette terre fut achetée par les États-Unis à la Russie en 1867, puis est devenue le 49e État, le 3 janvier 1959 ; tandis que Hawaï en est devenue le 50e le 21 août 1959. Ce qui induit la création d’une énorme zone maritime dans le Pacifique.

Les États-Unis d’Amérique possèdent aujourd’hui plus de 800 bases militaires à travers le monde. Les chiffres donnés sont au minimum, ce qui fait de ce pays à peine plus grand que l’Australie un "conquérant". Pourquoi ce qualificatif ? Pour la simple raison qui nous parait alors évidente : l’économie des États-Unis est principalement basée sur les conflits et les guerres. C’est ça qui fait marcher leur planche à billets.

Selon François Géré, directeur de recherches à l’Université Paris III, les Américains ont été incapables de gagner une véritable guerre depuis 1945, ce qui, au fond, n’a rien d’étonnant. Le but n’est pas de gagner une guerre. Le but est de faire évoluer les conflits et les guerres avec un maximum de variables possibles car, économiquement, pour les États-Unis, une guerre rapporte plus quelle ne coûte, "c’est du business".

C’est en abordant les nouveaux enjeux stratégiques et de sécurité dans le Pacifique que nous allons mieux comprendre et cerner les nouveaux défis. Le chiffre des bases américaines dans le Pacifique est considérable, mais difficile à préciser avec exactitude.
Ce Pacifique, du nord au sud et d’est en ouest, regroupe non seulement l’océan du même nom, mais aussi tous ces pays : Chine, Corée du Nord, Corée du Sud, Japon, Russie, Canada, États-Unis, Chili, les Amériques du Nord, Centrale et du Sud côté Ouest, mais aussi Australie, Nouvelle-Zélande, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Fidji, Polynésie et bien d’autres…

Selon RFI Asie-Pacifique, rien que sur le territoire japonais, il y aurait plus de 50 000 militaires américains. D’autres sources, comme celles du centre de recherche sur la mondialisation, confirment un personnel militaire américain sous toutes les latitudes dans le Pacifique et concluent que la puissance militaire des États-Unis est considérable et ne cesse d’augmenter. L’auteur de ce constat, le professeur Jules Dufour, explique dans sa conclusion que "l’espace" mondial, dont le Pacifique, est un "terrain" à conquérir pour les États-Unis.

À en croire les rapports du Grip (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité Bruxelles), du SIPRI (Institut international de recherche sur la paix, Stockholm), des Chroniques sur l’Asie et le Pacifique (aux éditions du CNRS) et du Dessous des cartes, TV5 Monde, la Chine représente le deuxième budget militaire du monde, soit 10% des dépenses militaires mondiales. Les États-Unis dépensent quatre fois plus, ce qui les place loin devant. (Voir graphisme sur les budgets militaires page 12) Dans les deux années à venir, 60% de la flotte américaine sera massée dans le Pacifique (voir le site Web "Mer et marine"). Curieux préparatif pour maintenir la paix dans cette région !

Une autre vision de l’histoire

En fait, les États-Unis se sont toujours intéressés au Pacifique et plus particulièrement à l’Asie-Pacifique. Nous n’allons pas refaire l’histoire écrite par les vainqueurs, mais vous livrer une autre approche. Posons-nous cette question : pourquoi le Japon est entré en guerre contre les États-Unis ? Il y a comme un silence, ou plutôt des réponses plurielles. L’une d’elles est que le Japon n’avait aucun intérêt à entrer en guerre contre les États-Unis, car il menait une politique impériale essentiellement orientée vers l’Asie et la Chine. De plus, depuis 1860, le Japon dépendait de toutes sortes d’importations vendues et/ou acheminées par les États-Unis.

Pour diverses raisons et prétextes, dès 1924, les États-Unis ont interdit l’exportation des marchandises japonaises dans plusieurs pays et la vente d’armement international au Japon. C’est en 1941 que les États-Unis ont soumis le Japon à un embargo total sur le pétrole. Le Japon ainsi acculé, la conséquence a été l’attaque sur Pearl Harbour. Les Japonais sont entrés en guerre incontestablement les premiers, mais ce sont bien les États-Unis qui ont, d’une façon détournée, déclaré la guerre au Japon. Bien entendu, tout bateau, et en priorité ceux qui transportent le pétrole, sont coulés par les Japonais. Les États-Unis avaient besoin de ce pétrole pour la guerre en Europe et pour sa production industrielle, notamment de nouveaux produits dérivés de cet "or noir" comme le "nylon", qui servait à la fabrication de parachute et de collants de femme, entre autres… NYLON signifiait alors "Now You’ve Lost Old Nippons", "Maintenant, vous avez perdu, vieux Japonais". Je vous le livre soft, mais depuis, ce mot est entré dans le vocabulaire de nombreux pays.

De nos jours, les États-Unis exercent une domination militaire dans le Pacifique, incontestable, mais contestée. La Chine, La Russie et la Corée du Nord, entre autres, sont en opposition défiante face à la stratégie américaine qui consiste simplement à endiguer les appétits chinois sur le terrain par les ventes d’armes et par les installations de bases militaires. Les prétextes sont divers et variés, parfois ubuesques. Par exemple, les USA estiment qu’on ne devrait pas commercer avec un pays qui viole les droits humains, alors que la Chine en sous-entendu, comme la Russie, rétorque qu’il n’y a rien de démocratique à imposer
la "démocratie" dans divers pays par les armes. L’objectif n’est pas la démocratie mais bien le contrôle des richesses.

Nous sommes, en quelque sorte, en train d’opérer un retour aux problèmes qui se sont posés aux générations précédentes, particulièrement en ce qui concerne le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Dans ce cadre, le monde et plus particulièrement "le Pacifique" retrouve la "normalité", celle où conflits et guerres se sont succédé jusqu’en 1945. L’anormalité étant ces 70 années de paix. Actuellement, la Chine suit un chemin équivalent à celui de ses voisins asiatiques, avec une domination sur l’économie mondiale.

La tension monte dans la région Pacifique

C’est dans ce cadre que les USA accélèrent leur présence militaire en Asie, créant une tension inédite sur les zones disputées. Les journaux La Croix, Le Monde et WordPress évoquent un encerclement militaire de la Chine. Courant mai 2017, les États-Unis et les Philippines annoncent l’installation de cinq bases militaires américaines dans le cadre d’une coopération renforcée de défense (EDCA). Pékin condamne les initiatives américaines et de leur alliés et les met en garde sur un risque de conflit élevé. L’amiral Scott Swift, commandant de la flotte du Pacifique des États-Unis, déclare que "la liberté des mers, dans cette région, est de plus en plus vulnérable à cause de la Chine" et applique le principe de "la force de droit". Le cynisme de ces déclarations ne connaît aucune limite (voir "Histoire et société" sur le site WordPress).

La Chine, quant à elle, considère comme "son territoire national" la quasi-totalité de cette zone stratégique pour le commerce mondial, et cherche à asseoir sa souveraineté en installant sur des îles ou îlots artificiellement agrandis, des pistes d’atterrissage et des ports, mettant même des radars et missiles sur l’archipel des Paracels, au nord de la zone (lire Françoise d’Alençon, dans La Croix). De son côté, Ashton Carter, le secrétaire américain à la Défense, martèle toujours le même message : "Nous continuerons à défendre notre sécurité et nos libertés, et celles de nos amis et alliés !"

Si les grandes nations avancent prudemment, de par les dangers d’une possible guerre nucléaire, il n’en va pas de même pour la Corée du Nord qui n’aura aucun état d’âme à appuyer sur le bouton. La dissuasion nucléaire avec des petits pays, qu’ils soient pauvres et/ou paranoïaques, est vaine. En effet, ils n’ont plus grand-chose à perdre. La dissuasion nucléaire sous cet angle devient l’arme du pauvre (pour ceux qui la possèdent).
Paradoxalement, cette situation arrange bien Pékin et Moscou, car l’arme nucléaire de la Corée du Nord, associée à la personnalité de Kim Jong-un, freine les "ardents justiciers", et ceci pour un moment. Pyongyang considère l’arme nucléaire comme une clé de survie. Pas si facile de s’imposer en mer de Chine ! À la vue de tous ces éléments et du caractère de ces élites, qui nous façonnent les conflits à venir, c’est un miracle que nous ayons pu franchir l’âge de la puberté…

Une pêche sauvage dans le Pacifique

Nous allons quitter l’univers militaire, avec tous ces aspects stratégiques, pour approcher l’univers de la pêche dans le Pacifique vu par les Américains. Un univers sans foi ni loi. Cette partie est dédiée à notre regretté et ami écrivain François Malgorn, auteur de Carnet d’un marin et du Cargo d’Ouessant. François a passé une partie de sa vie à dénoncer "les navires poubelles" et l’esclavagisme qui pouvait régner à bord. Parmi des centaines d’exemples qui m’ont été donnés, je vais vous livrer une enquête de Kalee Thompson sur une compagnie américaine qui pêche dans le Pacifique ; un triste exemple parmi des centaines d’autres.

En 1970, les navires de pêche américains devaient être construits aux États-Unis :
- les trois-quarts du bateau devaient être la propriété des États-Unis ;
- la composition de l’équipage devait être américaine à 75% ;
- la réglementation américaine était stricte en matière environnementale.
En 1990, pour des raisons de compétitivité, de nombreux navires américains sont passés sous pavillon de complaisance, ce qui explique en partie l’effondrement de l’industrie du thon ces années-là.

En 2006, une série d’exonérations soutenues par des puissants lobbies du thon a été transmise aux gardes-côtes et ajoutée dans le décret sur les transports maritimes. Dès lors, la propriété du bateau pouvait être étrangère à hauteur de 49% et avoir dorénavant un seul citoyen américain à bord : le "Capitaine".

Cette nouvelle doctrine a engendré l’arrivée de marins pêcheurs sans foi ni loi qui utilisent le drapeau américain comme couverture pour bénéficier de traités permettant la pêche dans les eaux riches en thons "autour" des nations insulaires très pauvres du Pacifique Sud. Ceci en ignorant les codes du travail et les réglementations, notamment environnementales. Bien souvent le capitaine américain est un "capitaine d’apparat", un commandant de bord qui n’est pas en mesure de communiquer avec l’équipage et encore moins de le diriger.

Des filets gigantesques (2 kilomètres et plus) et des DCP (Dispositifs de concentration de poissons) fonctionnent merveilleusement bien (!) puisque les prises accessoires peuvent représenter jusqu’à 30%. Ces DCP, environ 50 000 par an dans le Pacifique, sont en quelques sorte des "récifs de déchet" qui attirent toutes sortes de poissons. Cette flotte de navires de pêche est quasi dégagée de toute surveillance et, en décembre 2014, le président américain Barack Obama a signé une nouvelle loi concernant le "Coast guard and maritime transportation act". Cette loi retire l’obligation pour ces navires de contacter une fois par an un port américain, une obligation déjà largement ignorée, de même que les consignations de bord qui comptabilisaient les blessés et les décès. L’esclavagisme, à bord de ces bateaux, n’est pas un hasard ; il a été réglementé.

Le fruit de ces "pêches" est déchargé sur de plus grands bateaux qui vont à leur tour livrer toutes ces prises aux usines de transformation asiatiques ou à un bateau-usine qui transforme toute les prises y compris les 30% de prises accessoires : requins tortues dauphins, baleines…

En 1988, l’industrie du thon a été prise à mélanger du dauphin et du thon. Ce film à fait scandale et le tour du monde, mais il y a de fortes raisons de croire que c’est encore une pratique de nos jours car les prises de thon sont en déclinaison constante.

Alors faut-il rire ou pleurer, quand on pense que les Américains interviennent militairement en Asie sur le générique "des droits de l’Homme" ? En temps normal, on aurait pu penser à un gag. Ceci étant, les navires asiatiques appliquent ces mêmes méthodes depuis plus longtemps. C’est pourquoi, dès qu’un navire de pêche aponte dans un port pour un blessé ou un mort, cela devient suspicieux, mais nous aurons l’occasion de revenir là-dessus dans un autre dossier.

Alors, zones de pêche ou pas sur les petites îles, réserves, aires marines gérées ou pas, patrimoine mondial de l’UNESCO… n’arrêteront en rien la mort annoncée de l’Océan Pacifique et de sa biodiversité. C’est juste une question de temps. Nous voyons bien qu’entre les États-Unis, la Chine et d’autres pays, l’approche de la mondialisation est établie sur de multiples variantes. Sur le fond, tout le monde est d’accord pour avoir une certaine maîtrise du monde, "le pouvoir". Bon, je vous promets à l’avenir que dès que je verrai une fleur dans un "champ" de ronces, je partagerai volontiers sa beauté avec vous.


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