Tahiti-Pacifique magazine, n° 99, juillet 1999

 Opera-bouffe sous les tropiques

Lorsque deux petits royaumes voulurent devenir anglais... (Histoire de Rurutu et Rimatara)

Par Jean -Louis Tamatoa CANDELOT

 

Cet épisode peu ou mal connu de l'histoire des îles Australes nous a été rendu accessible en 1978 grâce à Madame Anne Lavondès, alors directrice du Musée de Tahiti et des îles, laquelle lors d'un séjour en France, à notre demande, voulut bien faire une recherche de documents au service des archives de la France d'Outremer ; que ce texte soit l'occasion de l'en remercier. Nous nous étendons plus particulièrement sur l'histoire de Rimatara car peu de publications "grand public" ont été réalisées à son sujet et afin d'arriver plus vite au sujet essentiel de ce document, nous nous contentons d'indiquer quelques repères chronologiques essentiels.

 

Il était une fois un roi et une reine qui vivaient chacun en leurs royaumes voisins, lesquels étaient deux grains de poussière perdus en un vaste océan… Ainsi pourrait commencer l'histoire, tel un joli conte. Mais, si les souverains se connaissaient, ils ne s'épousèrent pas pour autant ; ils choisirent plutôt et conjointement (!), de convoler en justes (mais difficiles) noces avec une tierce personne : la France. Sises à l'extrémité nord de l'archipel des îles Australes, les deux îles de Rurutu et Rimatara furent les derniers royaumes indépendants de la Polynésie orientale, le premier dirigé par un roi, l'autre par une reine. Etranges royaumes lilliputiens qui surent jalousement conserver leurs règles et lois propres, inspirées à la fois par le respect des traditions coutumières et l'interprétation de la Bible, et ce jusque pendant les premières décennies de ce siècle...

 

Petite histoire de Rimatara

 

L'île de Rimatara (ou Rimitara) est sise dans l'archipel des îles Australes. Elle se situe à 77 milles marins à l'ouest-S.O. de l'île de Rurutu, par 22°38' de latitude sud et 152°46' de longitude ouest. C'est une île quasiment ronde, d'un relief bas (point culminant : 92 m) et fortement érodé. Sa superficie avoisine 14 km2 avec un diamètre de 4,5 km. Un récif frangeant borde la côte et laisse un très petit lagon avec des passes à peine suffisantes pour les petites embarcations. La population actuelle est répartie en trois villages : Amaru, Anapoto et Motu Ura. Une ceinture de marécages fournit un sol propice à la culture du taro (colocasia esculenta), principale ressource alimentaire. La curiosité minéralogique est un petit gisement de fer (goetite) effleurant en surface à 1,5 km d'Amaru.

Si la position de Rurutu fut relevée le 14 août 1769 par le capitaine Cook, selon Moerenhout l'île de Rimatara n'aurait été révélée au monde occidental qu'en 1811 par le capitaine de goélette Henry, de Tahiti. Rimatara était connue du monde polynésien comme faisant partie de l'ensemble Te ao uri o te fa'a tau aroha, alliance des îles du Sud, d'où provenaient les plumes précieuses d'une sorte de perruche. L'atoll voisin de Maria (Nurutotu), à mi-distance entre les îles Australes et les îles Cook, ne fut découvert que le 19 décembre 1824 par le capitaine Garner. Moerenhout nous apprend que Rimatara ne fut fréquentée activement qu'à partir de 1821.

- 1821 : A la suite du voyage périlleux et involontaire d'une pirogue dirigée par un jeune chef de Rurutu appelé Auura, qui rejoignit Raiatea, deux indigènes chrétiens de la grande île de l'archipel des Îles-sous-le-Vent arrivent à Rurutu ; ils y apportent la connaissance du nouveau dieu Jéhovah. Les habitants de Rurutu détruisent leurs idoles et quelques personnes de Rimatara qui sont présentes en font pareil ; de retour dans leur île, ces mêmes personnes inciteront leurs semblables à en faire autant. Cependant là n'était pas le premier contact des gens de Rimatara avec le monde chrétien car quelques années auparavant une pirogue avait abordé, dans laquelle il n'y avait qu'une femme vivante. Cette embarcation avait dérivé depuis Tahiti. Un des chefs de Rimatara épousa la femme qui lui parla de son dieu Jéhovah. Le chef construisit bientôt un grand marae dédié à ce dieu et, le temple achevé, il rassembla ses guerriers leur tenant un discours les menant à la victoire lors d'une bataille. « Jugez de l'étonnement des premiers missionnaires quand ils reconnurent, parmi les Dieux les plus vénérés du pays, celui là même dont ils venaient annoncer la parole ! »

- 1821 : En juin les chrétiens de Pora Pora [Bora Bora] envoyèrent Faarava et Oo pour apprendre aux Rimatara à lire et écrire et leur inculquer les premiers éléments de la religion. Ils étaient accompagnés des missionnaires européens Orsmond et Thelkeld et furent bien accueillis.

- 1823 : Une chapelle de 10m x 20m, avec des murs passés à la chaux et un plancher, fut construite. Le révérend Williams vint en octobre 1823 et trouve qu'il y a dans ce temple une chaire "d'un excellent travail". Près de 300 personnes, représentant la plus grande partie de la population féminine et vêtues de tapa blanc, assistèrent à l'inauguration.

- 1824 : Mort du missionnaire indigène Oo, ferme et fidèle jusqu'à la fin de ses jours. Son compagnon Faarava voit mourir sa femme et son fils, mais continuera son activité jusqu'en 1829.

- 1825 : En octobre, le révérend Bourne, missionnaire à Taha'a, visite la mission. Il y a une école qui compte près de 130 élèves, mais la situation sociale n'est guère brillante. Les hommes passent leur temps à se distraire et les femmes accomplissent les plus durs travaux de la terre. A la suite d'une grande réunion publique, Bourne incite la population à changer ce système et désormais ce seront les hommes qui travailleront la terre tandis que les femmes s'occuperont des travaux ménagers. On constate cette année là que « les perroquets sont si nombreux qu'ils gênent beaucoup les habitants en détruisant leurs fruits ». Cette espèce a disparu de nos jours : c'étaient des oiseaux de petite taille au plumage rouge, vert et amarante brillant. On remarque aussi que la population ne dépasse pas 300 personnes et que « les indigènes sont bien faits et sont d'une race calme et aimable ». Bourne baptise 27 personnes.

-1830 : Le révérend Platt, missionnaire à Pora Pora, séjourne à Rimatara du 6 au 9 février 1830. C'est peut-être à cette occasion qu'un habitant de l'île est envoyé à Pora Pora pour y apprendre la charpenterie, le tournage.

-1834 : Hélas, les contacts avec l'extérieur ont amené également leurs revers, c'est-à-dire les nouvelles maladies qui déciment tour à tour chaque île de l'archipel. Ainsi Moerenhout note au sujet de Rimatara : « La dépopulation est telle que de mille à douze cents la population est tombée à peine à deux cents. Par comble de malheur, la maladie n'a laissé guère que des femmes à Rimatara et des hommes à Rurutu ».

- Vers 1848 : D'autres visites de missionnaires suivent ; en 1848 le baleinier américain Commodore Preble visite l'île de Rimatara avec à son bord le révérend Cheever qui note l'heureux effet de l'évangélisation.

Entre la période de la découverte et l'apparition des maladies nouvelles, Rimatara était assez fortement peuplée, la jeunesse représentait près du tiers des premières estimations de la population et celle-ci allait en augmentant fortement. Navires et missionnaires seront les événements marquants du premier demi-siècle, l'évangélisation des îles Australes sera l'un des succès les plus rapides et complet de la London Missionary Society. L'influence catholique, elle, sera des plus tardive, les premiers missionnaires de cette religion ne faisant apparition aux îles Australes qu'en 1909. Malgré l'absence de mouillages, l'île attire les bateaux. Moerenhout explique que « Rimatara est petite mais très fertile et peut fournir en abondance, aux navires, de l'eau et des provisions » ; il s'est gardé d'ajouter, nous le ferons pour lui, «…et des femmes » vu l'excédent de population féminine.

- 1854 : Les missionnaires Alexandre Chilsom et Charles Barff entreprennent une tournée aux îles Australes. Le 1er octobre, ils sont à Rimatara et constatent que le chemin qui mène au village, vers l'intérieur de l'île, traverse un très beau sous-bois. Un diacre rarotongien qui vit dans l'île depuis 12 mois est désigné comme nouveau pasteur de l'île. L'église protestante compte 78 membres et 42 enfants sont baptisés à l'occasion de la visite des missionnaires.

- 1866 : Une vocation de cultivateurs et de marins s'est développée puisqu'en 1866 le ministre de la Marine, le marquis de Chasseloup, écrit : « Les naturels construisent des goélettes et des meubles qu'ils vendent à Tahiti. Les indigènes font un peu de cabotage et portent eux-mêmes leurs produits à Papeete ». Les ressources sont le bois, le pia [manioc] et le tabac. On peut supposer que les navires de Rimatara voguent en arborant le drapeau de leur île, car c'est un royaume reconnu et dès avant 1856 on décrit son emblème : « le pavillon était constitué de trois bandes horizontales égales, rouge, blanche et rouge, le centre de la bande blanche chargé d'une croix de Malte rouge ». Selon A. Degage, l'île posséda en propre deux goélettes.

- Avant 1871 : Le marin normand Simon Lenoir, français catholique, après avoir fait naufrage aux Tuamotu (selon une autre version, il était matelot déserteur d'un navire baleinier), aborde dans l'île en compagnie de quelques compagnons d'infortune. Il s'y fixe comme colon et marchand et épouse une fille de l'île, Tapairu a Iopu, dont il aura quatorze enfants ; de la descendance de ceux-ci, une nombreuse postérité influera jusqu'à de nos jours sur le devenir de l'île.

- 1871 : Le navire de guerre français Hamelin, lors de sa campagne en Océanie, visite l'île.

- 1877 : A toute société, il faut des règles. Ce sera chose faite le 12 mai 1877 où est promulgué en langue tahitienne le code des lois établi sous le règne de la princesse Tamaeva IV. En 1905, ce code sera réédité, avec sa traduction française, par l'imprimerie du Gouvernement des E.F.O ; à cette date, Rurutu et Rimatara, nouvelles possessions de la France, seront les seules îles des E.F.O. à conserver encore le régime du protectorat avec leurs chefs indigènes. Ainsi apprend-on qu'un couvre-feu strict avait été établi la nuit et que ceux qui étaient amenés à devoir quand même se déplacer devaient être munis de lumière ; que les épaves jetées sur la côte sont la propriété du gouvernement, et que l'adultère se monnaye sous forme d'amende (20 piastres à chaque coupable), quelque soit l'état marital de chacun. Si les coupables se cachent dans la brousse, l'amende est multipliée par le nombre de jours où ils se seront dissimulés ! Par contre, verser le sang en cas de querelle ne coûte que 7 piastres...

- Vers 1881 : étrange Etat lilliputien. Un voyageur, qui sera plus tard Gouverneur des E.F.O, écrit à son sujet :

«...La reine est Temaeva. On comptait à bord sur les largesses de cette souveraine ; vain espoir ! Les baleiniers ne rapportèrent de leur voyage que quelques fruits et un vieux coq. La plus jolie reine du monde ne peut donner que ce qu'elle a ». Il précise également : « Ces Rimatariens, menés à la baguette par leur pasteur anglais, conseiller intime de Temaeva, n'en sont pas moins en d'excellentes relations avec les Farani... Des goélettes de Tahiti, portant pavillon français, font le commerce entre Rurutu et Rimatara, mais sans y mouiller. Les Rimatariens, au nombre de cent cinquante environ, peuvent en moyenne exporter (vers Tahiti) annuellement une centaine de tonneaux de marchandises coton et arrow-root notamment. »

-1888 : Si à toute société il faut des règles, il va de soi qu'à toute cour il faut des intrigues... La France a étendu son protectorat à Tupuai [appellation correcte de "Tubuaï", le "b" n'existe pas en tahitien] aux îles Australes en 1847, à Raivavae en 1861. En 1880, ces îles ont été annexées lors de la cession des biens de la couronne par Pomare V. En 1887, Rapa est rattachée, au point de vue administratif et judiciaire à l'archipel des Tupuai. Rurutu et Rimatara sont toujours considérées comme deux royaumes indépendants, ayant chacune leur souverain, leur drapeau et leurs lois (quoique reconnaissant autrefois la souveraineté de Pomare). Ces deux poussières dans l'Océan vont à la manière de royaumes d'opérette et à la façon d'une comédie, risquer d'entraîner une situation de crise diplomatique de l'autre côté du globe, entre la France et l'Angleterre !

 

Comédie diplomatique

sous les tropiques

 

Les acteurs de la pièce sont :

- Dans les rôles des candides : les souverains de Rurutu et Rimatara.

- Dans le rôle du méchant : le gouverneur Lacascade.

- Dans le rôle du traître : un Irlandais du nom de Neagle.

- Dans les rôles des confidents : les chefs de Rurutu, de Rimatara, la France et l'Angleterre.

Note : Dans toutes les lettres publiées l'orthographe et la ponctuation sont respectés.

 

Acte I

Lettre du 18 janvier 1889 émanant du ministère des Affaires étrangères, direction politique, à l'amiral Krantz, ministre de la Marine et des Colonies.

Monsieur l'Amiral et cher collègue,

A la date du 5 de ce mois, M. le Sous Secrétaire d'Etat aux colonies m'a signalé l'intention où serait le gouvernement anglais de s'emparer des îles Rurutu et Rimatara, appartenant à l'archipel des Tubuai. M. de la Porte rappelle que cet archipel fait partie de l'ancien domaine des rois de Tahiti, dont le dernier, Pomaré V a cédé tous ses droits à la France : il en conclut que nous avons sur les îles Rurutu et Rimatara les mêmes droits que sur les quatre îles Tubuai et me demande de faire valoir nos revendications auprès du cabinet Britannique.

L'examen attentif dont cette affaire vient d'être l'objet de la part de mon département m'a conduit à constater que la question n'est pas aussi simple que l'administration des Colonies semble le croire, et qu'il est difficile d'établir une assimilation complète entre les deux îles qui nous occupent et les deux autres îles du même groupe, Tubuai et Raivavae. Ces deux dernières en effet, ont été l'objet de la part de la France d'une occupation effective. A Tubuai, le protectorat a été proclamé en 1847, à Raivavae, notre drapeau a été arboré en 1861. En 1880, par suite de l'abdication du roi Pomaré V, ce protectorat s'est trouvé transformé en annexion. Au contraire Rurutu et Rimatara, sont restées en dehors de notre action, le drapeau français n'y ayant jamais flotté, et elles ont subi l'influence anglaise du fait des missionnaires protestants qui paraissent avoir induit aujourd'hui les indigènes à solliciter la protection de la Reine. L'administration des colonies assure, il est vrai, que dans plusieurs actes officiels, aussi bien que dans les publications du Département, l'archipel entier de Tubuai est présenté comme une dépendance de Tahiti ; mais cette assertion n'est pas confirmée par les recherches faites par mon Département dans celles de ces publications officielles qu'il a été en mesure de consulter : il résulte au contraire, des citations ci-après, que Rurutu et Rimatara, auraient toujours été considérées par le Ministère de la Marine et des colonies comme étant demeurées indépendantes :

A - A la page 613 des "Notices sur les Colonies Françaises", publiées en 1866, par ordre de S. E. le marquis de Chasseloup Laubat, "Ministre secrétaire d'Etat de la Marine et des colonies", nous lisons ce qui suit :

"Les îles du Protectorat (en Océanie) sont rangées sous le nom d' "Etats du Protectorat". Cette dénomination a été adoptée en 1844 et constamment maintenue dans tous les actes du gouvernement local.

" Les Etats du Protectorat se composent :

1° Du groupe S.E ou îles du vent de l'archipel de la Société,

2° Des îles Basses ou Touamotou (les îles Gambier ou Mangareva, formant l'extrémité S.E. de cet archipel, vivent sous une administration séparée) ;

3° De deux des îles Toubouaï ; les deux autres de ce groupe, quoique reconnaissant autrefois la souveraineté de Pomaré, sont restées jusqu'à ce jour en dehors de notre Protectorat.

B - Dans le même ouvrage, il est dit en page 643 (note deuxième) : "Voici la description sommaire des deux îles de l'archipel Toubouaï qui sont restées en dehors du Protectorat français :

"Rimatara - S22° 29' latitude, W155° 16' longitude, 250 habitants. Île peu élevée, entourée d'un récif-cercle d'environ trois milles de rayon. Bois, pia, tabac. Les naturels construisent des goëlettes et des meubles qui se vendent à Tahiti. Cette île n'a pas de mouillage. Les indigènes font un peu de cabotage et portent eux-mêmes leurs produits à Papeïti, qui est pour eux leur chef-lieu.

"Rurutu - S22° 27' latitude, W153° 47' longitude ; 500 habitants. île élevée. Bois et un peu de tabac. Communications assez actives avec Tahiti où les indigènes portent des cochons, des volailles, et des étoffes du pays. Des missionnaires protestants indigènes desservent le culte. Cette île n'a pas de coupées dans les récifs, pour embarcations. Cependant il y a une passe où une petite goélette peut venir s'amarrer sur des piquets plantés dans le corail."

C - Dans l'ouvrage qui a pour titre "Les Colonies Françaises en 1883", rédigé, (dit l'avant-propos) par la Direction des Colonies, d'après des documents fournis par les administrations locales, etc, nous trouvons le passage suivant, qui est relatif à l'archipel Toubouaï :

"Archipel Toubouaï. - Les îles Toubouaï sont hautes ; par leur aspect, elles ont une ressemblance générale avec les îles Tahiti et Morea. Elles sont au nombre de quatre, dont deux seulement sont soumises au Protectorat de la France ; ces dernières sont : Toubouaî, située par 23° 25' de latitude Sud et 151° 54' de longitude Ouest, et Raïvavae, située part 23° 55' de latitude Sud et 150° 06' de longitude Ouest. Les îles Rimatara et Rurutu sont indépendantes ". (souligné en gros dans le texte original)

D - D'après "Les Notices Coloniales publiées à l'occasion de l'Exposition Universelle d'Anvers en 1885", sous les auspices du Vice-Amiral Galiber, Ministre de la Marine et des Colonies, "Les établissements français de l'Océanie comprennent :

"Les îles Taïti et de Morea ; les archipels des Marquises, des Touamotou, et des gambiers ; les îles de Toubouaï et de Raïvavaé, et l'île Rapa. Quand aux îles Rouroutou et Rimatara elles figurent dans le "tableau du commerce" de la colonie avec l'extérieur, en 1884, pour les valeurs suivantes : Importation... 46.047f 35c, Exportation.... 38.901f 35c."

Vous comprendrez, monsieur l'Amiral et cher collègue, qu'en présence de ces citations, il nous paraît difficile de soutenir vis-à-vis d'un gouvernement étranger, que « nous n'avons nullement entendu abandonner les droits que nous tenons de la cession consentie par le roi Pomaré ». Je ne saurais toutefois, pour ce motif, me refuser à faire une démarche auprès du Cabinet Britannique, mais avant d'inviter notre ambassadeur à Londres à exposer nos revendications sur Rurutu et Rïmatara, je désirerais connaître votre sentiment sur la valeur réelle de ces deux îles, qui semblent avoir été négligées jusqu'ici, par suite du peu d'importance qu'on leur avait attribué. S'il vous semble que leur annexion présente un assez grand intérêt commercial ou politique pour que vous vous déclariez prêt à soutenir nos prétentions par tous les moyens nécessaires, j'enverrai à M. Waddington des instructions conformes à la demande de M. de la Porte, mais j'estime qu'il n'y aurait aucun avantage à formuler une revendication, si elle était abandonnée devant une résistance qu'il est facile de prévoir et qui serait fondée sur les publications mêmes de votre département.

Agréez, Monsieur l'Amiral …

Signé (illisible) »

 

Voici donc le premier acte achevé. Au passage, nous remarquerons l'élégance avec laquelle le Ministre des Affaires étrangères (un civil) fait remarquer dans ses dernières lignes à son collègue d'Amiral, combien celui-ci paraît ignorer le contenu de ses propres dossiers... Et de lui demander si le "jeu en vaut la chandelle" avant d'engager sa responsabilité.

 

Acte II :

Lettre du 30 janvier 1889 émanant du ministère des Affaires Étrangères, Direction politique, l'amiral Krantz, ministre des Colonies :

Monsieur l'Amiral et cher collègue,

D'après les indications de votre lettre du 22 de ce mois relative à l'archipel des Tubuai, j'avais prié notre ambassadeur à Londres de demander au Principal Secrétaire de S. M. britannique ce qu'il pouvait y avoir de fondé dans le bruit propagé dernièrement en Europe touchant les prétentions de l'Angleterre sur deux des îles de ce groupe qui appartiennent à la France. Mr Waddington m'a rendu compte, par un télégramme dont j'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint copie, de l'entretien qu'il a eu, à ce sujet, avec Lord Salisbury. Il résulte, comme vous le verrez, des déclarations du Premier Ministre que le Gouvt anglais n'a pas l'intention de contester nos droits de souveraineté sur aucune des îles de l'archipel dont il s'agit . / .

Agréez, Monsieur l'Amiral…

Signé : (illisible)

 

Télégramme du 29 janvier 1889 émanant de Mr Waddington, ambassadeur à Londres, à Monsieur Goblet, Ministre des Affaires Étrangères :

Londres, le 29 janvier 1889

J'ai vu Lord Salisbury aujourd'hui et je lui ai fait la communication prescrite par votre dépêche, relative à l'archipel des Tubuai, et en lui remettant un pro memoria exposant les faits. Lord Salisbury m'a répondu qu'il n'avait point entendu parler de ces îles avant la discussion qui a eu lieu récemment à la Chambre des députés, mais que, vérification faite, il avait constaté qu'au Foreign office l'île Tubuai était considérée comme faisant partie du protectorat français, depuis 1847, et celle de Rivaroc (sic) depuis 1861. il m'a ensuite déclaré que le gouvernement anglais n'avait aucune intention d'élever des prétentions sur les autres îles de l'archipel signalées dans votre dépêche et qu'il ne donnerait aucune suite aux pétitions qui pourraient lui être adressées par les indigènes. / .

 

Acte III, scène I

Lettre du 15 mars 1889 émanant du Gouverneur des Etablissements Français d'Océanie, au ministre de la Marine et des Colonies, reçue à Paris le 20 mai 1869 :

 

Monsieur le Ministre,

J'ai l'honneur de vous accuser réception des deux télégrammes chiffrés que vous m'avez adressé de Paris (via Auckland), à la date du 22 janvier dernier, et qui ne me sont parvenus que le 11 de ce mois par le vapeur "Richmond". Dès leur réception, je me suis concerté avec le Commandant du "Volta", M. le capitaine de frégate Jarrige, sur les mesures à prendre pour en assurer la prompte exécution. Je dois, toutefois, Monsieur le Ministre, vous faire connaître que, préalablement à la réception de vos instructions et dès l'annonce des premières nouvelles dévoilant les prétentions du Gouvernement anglais sur cette partie de l'archipel Tubuai, je m'étais décidé à me rendre en personne à Rurutu et Rimatara, dès le 15 de ce mois, après avoir expédié le courrier, à effet d'étudier la situation et de prendre les mesures que comportait la sauvegarde de nos droits sur ces îles. Voici les raisons qui me dictaient cette conduite :

Vers la fin du mois dernier, une goëlette de Rurutu mouillait sur rade, avec un sieur Neagle, irlandais, et connu dans ces parages pour sa haine contre l'Angleterre. Le sieur Neagle qui se présentait à moi sous les auspices de M. Goupil, membre du Conseil privé, venait exprès à Tahiti pour me faire connaître la situation de Rurutu. Il résulte des renseignements qu'il me fournit que cette même goélette qui venait jeter l'ancre dans notre port avait conduit, en novembre dernier, à Rarotonga, le jeune Roi de l'île, accompagné de son père nourricier, du régent, de deux chefs et de quelques notables, à l'effet de placer leur pays sous le protectorat de l'Angleterre. Pareille démarche avait été faite par la jeune Reine et les autorités de Rimatara ; mais, pas plus que les envoyés de Rurutu, ils n'avaient reçu de réponse définitive, le consul de Rarotonga voulant en référer préalablement à sa métropole. Après avoir réfléchi sur les conséquences d'une pareille annexion par une puissance rivale et aussi entreprenante que l'Angleterre, et après m'être entouré de tous les renseignements possibles sur les deux îles dont il s'agit, sur le chiffre et le caractère de leurs habitants, les ressources de ces pays, leur importance économique, l'atterrissage et le degré de sécurité de leurs côtes, je me décidai à agir après le départ du courrier du 15 de ce mois. Comme pour Bora-Bora, il y a un an, mon action devait être secondée par M. le Pasteur Vienot, Président du Conseil supérieur des Eglises protestantes. Seulement, M. Vienot désirait que je me contentasse, pour le moment, de faire sonder les dispositions des habitants par des émissaires qu'il mettrait à ma disposition et auxquels j'aurais confié un drapeau du protectorat français, pour le cas où les chefs de Rurutu voulussent le hisser. Cette façon d'agir nous laissait à la merci du caprice des indigènes et rejetait, à deux ou trois mois, l'intervention directe et efficace des autorités de Tahiti. Aussi, sans dire mot, mais me réservant de m'ouvrir, au dernier moment, aux personnes qui m'offraient leur concours, j'attendais pour agir, le retour de la "Vire", alors en route de Nouméa pour Tahiti, ne voulant pas dégarnir la station chargée de la surveillance des îles Sous le Vent.

 

Aujourd'hui, Monsieur le Ministre, je me trouve donc parfaitement en situation d'exécuter vos ordres. Ce soir même, la goëlette sur laquelle est M. Neagle et dont le capitaine, déjà gagné à notre cause, est l'homme le plus influent du pays, part pour Rurutu, avec notre principal émissaire. Le 18, je me mettrai en route pour cette localité et j'espère arborer sur les deux îles, du 20 au 25 de ce mois, le drapeau du protectorat, à moins qu'à la demande des habitants je n'y place purement et simplement le pavillon français, en laissant à ces pays leur autonomie, leurs lois et leurs coutumes, comme nous l'avons fait aux îles Sous le Vent. Je ne crois à aucun conflit avec les habitants qui n'ont, dans chacune des deux îles, qu'une dizaine de fusils de chasse.

Le motif que j'invoquerai pour les amener d'eux-mêmes notre drapeau est le suivant :

Il paraît, - car je n'ai retrouvé aucune trace de cet incident dans nos archives- que vers 1880, un aviso de la station avait été envoyé à Rurutu et à Rimatara pour sonder les dispositions de leurs habitants à notre égard. Ils avaient manifesté le désir de garder leur indépendance : celle-ci leur avait été laissée momentanément, sous la réserve que si une nation venait à les convoiter ou que si quelque démarche de leur part venait à trahir leurs intentions de se donner à une autre puissance, ils seraient immédiatement annexés à la France. Le prétexte est aujourd'hui fourni : d'où notre intervention.

 

En ce qui concerne l'île Manihiki, dès mon retour vers le 28 de ce mois, j'y expédierai le "Volage", en conformité des instructions du Département. Telles sont, M. le Ministre, les mesures que j'ai cru devoir prendre pour la prompte exécution des ordres contenus dans vos deux télégrammes du 22 janvier dernier. Permettez-moi de vous donner de nouveau l'assurance qu'en ces circonstances, comme il y a un an, à l'occasion de l'annexion des îles Sous le Vent et, il y a deux ans, lorsque j'ai fait cesser cette sorte d'indépendance dont se prévalait l'île Rapa et que j'ai remplacé le code mangarévien par l'application des lois françaises, permettez-moi, dis-je, de vous donner, de nouveau, l'assurance que j'emploierai tous mes soins à remplir le plus intelligemment et le plus patriotiquement possible, les vues du département et à faire prévaloir notre influence dans cette partie de l'Océanie où s'exerce mon action.

Je suis, avec un très profond respect, Monsieur…

Lacascade

P.S. - 18 mars - Le Commandant du "Volta" m'a fait savoir, hier, que son bâtiment ne pouvait entreprendre le voyage des Tubuai qui exigerait de rester sans pression pendant 10 à 12 jours : son piston est faussé. Il rejoint Raïatea d'où il m'expédiera la "Dives" sur laquelle je m'embarquerai le 22 du courant. Je suis sûr que le brave Commandant Jarrige est aussi contrarié que moi de ce contre-temps qui ne ne diminue, du reste, en rien mes sympathies pour lui. (souligné dans le texte)

Lacascade

Nous voici au troisième acte, et tous les acteurs de la pièce auront été cités. Nous rappellerons qu'à l'acte I, le ministre des Affaires étrangères émet les plus vives réserves au sujet des droits de la France sur les îles Rurutu et Rimatara, en se basant sur des actes écrits qui émanent du propre Département du ministre des Colonies, lequel apparemment ne les connaît pas ! Et que par contre, sur place, le gouverneur des E.F.O. s'empresse d' abonder dans le sens de son supérieur, le ministre des Colonies, en se fondant sur un « Il paraît »... dont il ne détient aucune preuve écrite ! La phrase : « Le prétexte est aujourd'hui fourni : d'où notre intervention », en dit long et est on ne peut plus explicite ; on peut y ajouter la mise en valeur personnelle du gouverneur, par le rappel de ses actions passées, pour en déduire que nous avons affaire à une curieuse personnalité de l'époque, dont la motivation première semble avoir été le souci de plaire. A quoi tient l'Histoire? Sinon souvent au sens de la vanité... Il est vrai que l'action du gouverneur Lacascade, en tant que chef des E.F.O. ne sera pas unanimement appréciée, ainsi que le personnage lui-même : Henri Adams, historien américain, le juge sans aménité « Ce petit homme qui portait un haut de forme, la redingote et l'écharpe tricolore… émaillant sa conversation de tournures de politesse à la japonaise, un mélange de respect, de paternalisme et de méfiance..., un personnage de vaudeville qui devient parfois la victime, tantôt le traître, mais le traître deux fois sur trois ». Le représentant de la colonie en France, Isidore Chessé, lui-même l'ancien gouverneur qui décida Pomare V à remettre ses biens à la France, l'attaque violemment dans plusieurs lettres au ministre et demande instantanément son rappel. Celui-ci sera effectif le 4 juin 1893 où Lacascade sera nommé gouverneur de Mayotte avant de terminer ses jours dans l'humilité comme percepteur d'une recette buraliste dans le Nord de la France. Le gouverneur Lacascade, d'origine antillaise, fut l'ennemi intime du peintre Gauguin (mais qui ne furent les ennemis de ce dernier ?)

 

Acte III, scène II

Lettre du 21 mars 1889 du sous-secrétaire d'Etat au gouverneur des Etablissements français de l'Océanie :

Paris, le 21 mars 1889

Monsieur le Gouverneur,

J'ai l'honneur de vous confirmer le télégramme que je vous ai adressé le 22 janvier dernier, par Auckland en même temps que par San-Francisco, et qui était ainsi conçu :

Rumeur sur protectorat anglais…

Je n'ai pas manqué, dès que les projets prêtés au gouvernement britannique sont arrivés à ma connaissance, de faire valoir auprès du Département des affaires étrangères les droits indéniables que nous possédons sur Rurutu et Rimatara, bien que jusqu'ici nous ne les ayons pas occupé et (illisible) effectivement. J'ai établi que ces droits découlent de l'annexion faite à la France, effectuée en 1880, de tous les territoires dépendant de la couronne de Taîti, parmi lesquels figuraient les îles Tubuai, sans distinction, c'est à dire en totalité. J'ai pris soin de faire remarquer que si, jusqu'à ce jour, nous n'avons pas fait usage effectif de ces droits en ce qui concerne les îles précitées, nous ne saurions admettre que le bon plaisir d'une nation étrangère vint y porter atteinte, dans quelque mesure que ce fût.

J'ai, en terminant, (illisible) à M. le Ministre des affaires Étrangères, Bien qu'aucune communication officielle du cabinet de Londres ne nous eût mis au courant notifié de ces intentions de ses vues à l'égard de Rurutu et Rimatara, j'ai demandé à M. le Mtre des affaires Étrangères d'informer que le gouvernement anglais fût informé de notre manière de voir sur la question et de notre intense intention formelle de défendre énergiquement nos droits, le cas échéant. J'ai la satisfaction de vous faire connaître que, d'après les assurances données par Lord Salisbury à notre ambassadeur à Londres, le bruit propagé en Europe à propos des visées de l'angleterre sur les Tubuai par le n'avait rien de fondé et que ce g cette puissance n'a pas l'intention de contester nos droits de souveraineté sur aucune des îles de cet archipel.

Je vous prie, néanmoins, de donner suite aux d'exécuter les instructions contenues dans mon télégramme du 22 janvier, en ce qui concerne la sanction à donner aux actes qui ont placé Rurutu et Rimatara dans le domaine colonial de la France. Il me semblerait suffisant, dans ce but, de placer, dans chacune de ces îles, un mât de pavillon battant portant le pavillon national, et de l'entretien duquel les seraient chargés les bâtiments de guerre qui visitent ces parages.

Vous voudrez alors b bien prendre des dispositions en ce sens…

Curieuse lettre constellée de ratures pour un courrier officiel, sans en-tête, impérative, sèche et sans formule de politesse… Nous ignorons sa date de réception par le gouverneur Lacascade, qui fait réponse dans une lettre en date du 10 mai et dans l'intervalle s'est rendu, ou plutôt a essayé de se rendre, à Rurutu et Rimatara et en est revenu parfaitement dégoûté du voyage... dans cette lettre, le malheureux fait allusion à un courrier du 13 avril dont nous n'avons pas connaissance.

 

Acte III, scène II

Lettre du 21 mars 1889 du sous-secrétaire d'Etat au gouverneur des Etablissements français de l'Océanie :

Paris, le 21 mars 1889

Monsieur le Gouverneur,

J'ai l'honneur de vous confirmer le télégramme que je vous ai adressé le 22 janvier dernier, par Auckland en même temps que par San-Francisco, et qui était ainsi conçu :

Rumeur sur protectorat anglais…

Je n'ai pas manqué, dès que les projets prêtés au gouvernement britannique sont arrivés à ma connaissance, de faire valoir auprès du Département des affaires étrangères les droits indéniables que nous possédons sur Rurutu et Rimatara, bien que jusqu'ici nous ne les ayons pas occupé et (illisible) effectivement. J'ai établi que ces droits découlent de l'annexion faite à la France, effectuée en 1880, de tous les territoires dépendant de la couronne de Taîti, parmi lesquels figuraient les îles Tubuai, sans distinction, c'est à dire en totalité. J'ai pris soin de faire remarquer que si, jusqu'à ce jour, nous n'avons pas fait usage effectif de ces droits en ce qui concerne les îles précitées, nous ne saurions admettre que le bon plaisir d'une nation étrangère vint y porter atteinte, dans quelque mesure que ce fût.

J'ai, en terminant, (illisible) à M. le Ministre des affaires Étrangères, Bien qu'aucune communication officielle du cabinet de Londres ne nous eût mis au courant notifié de ces intentions de ses vues à l'égard de Rurutu et Rimatara, j'ai demandé à M. le Mtre des affaires Étrangères d'informer que le gouvernement anglais fût informé de notre manière de voir sur la question et de notre intense intention formelle de défendre énergiquement nos droits, le cas échéant. J'ai la satisfaction de vous faire connaître que, d'après les assurances données par Lord Salisbury à notre ambassadeur à Londres, le bruit propagé en Europe à propos des visées de l'angleterre sur les Tubuai par le n'avait rien de fondé et que ce g cette puissance n'a pas l'intention de contester nos droits de souveraineté sur aucune des îles de cet archipel.

Je vous prie, néanmoins, de donner suite aux d'exécuter les instructions contenues dans mon télégramme du 22 janvier, en ce qui concerne la sanction à donner aux actes qui ont placé Rurutu et Rimatara dans le domaine colonial de la France. Il me semblerait suffisant, dans ce but, de placer, dans chacune de ces îles, un mât de pavillon battant portant le pavillon national, et de l'entretien duquel les seraient chargés les bâtiments de guerre qui visitent ces parages.

Vous voudrez alors b bien prendre des dispositions en ce sens…

 

Curieuse lettre constellée de ratures pour un courrier officiel, sans en-tête, impérative, sèche et sans formule de politesse… Nous ignorons sa date de réception par le gouverneur Lacascade, qui fait réponse dans une lettre en date du 10 mai et dans l'intervalle s'est rendu, ou plutôt a essayé de se rendre, à Rurutu et Rimatara et en est revenu parfaitement dégoûté du voyage... dans cette lettre, le malheureux fait allusion à un courrier du 13 avril dont nous n'avons pas connaissance.

 

Acte III, scène III :

Lettre du 10 mai 1889 émanant du gouverneur des E.F.O.au sous-secrétaire d'Etat chargé de l'Administration des colonies. (reçue à Paris le 17 juillet 1869)

Monsieur le Sous-Secrétaire d'Etat,

J'ai eu l'honneur, par lettre en date du 13 avril dernier, de vous rendre compte des mesures que j'ai prises pour assurer les droits de la France sur les îles Rurutu et Rimatara. Depuis lors m'est parvenue votre dépêche du 21 mars qui me confirme le télégramme du 22 janvier relatif à cette affaire.

Permettez-moi, Monsieur le Sous-Secrétaire d'Etat, de penser que les renseignements fournis au Département par la lettre précitée sont de nature à justifier l'établissement de notre protectorat sur ces îles, au lieu d'une prise de possession absolue de ces deux rochers stériles, sans port, et où, durant dix jours, nous n'avons pas pu jeter l'ancre. Cette dernière mesure, que la situation aussi bien que les magnifiques rades des îles Sous le Vent m'ont amené à prendre, il y a quatorze mois, aurait, du reste, rencontré de la part des populations indigènes une opposition contre laquelle l'état des lieux ainsi que la situation politique de la colonie ne nous permettent aucune action sérieuse pour le moment. D'ici à quelques années, ces deux îles, qui ne nous coûtent rien, et où règne une tranquillité absolue à l'abri de notre protection, demanderont elles-mêmes l'annexion.

Je suis, avec un profond respect…

Lacascade

 

Nous constatons que le Gouverneur Lacascade ne fait plus montre dans ce courrier du bel optimisme qu'il affichait dans sa lettre du 15 mars où il espérait déjà : « qu'à la demande des habitants je n'y place purement et simplement le pavillon français » ; et qu'il s'étend à peine sur ses mérites passés. Toujours est-il que le protectorat a bien été établi sur les îles Rurutu et Rimatara, respectivement les 27 et 29 mars 1889.

 

PROCES-VERBAL DU 27 MARS 1889 DE L'ETABLISSEMENT DU PROTECTORAT DE LA FRANCE SUR L'ILE RURUTU

Aujourd'hui 27 mars 1889, le Protectorat de la France sur l'île Rurutu a été consacré de la manière suivante :

"La veille, une députation composée du Roi, entouré de tous les membres de son Gouvernement, s'était présentée à bord de l'aviso "La Dives", portant le pavillon de M. Th. Lacacade, chevalier de la Légion d'honneur, commandeur de l'ordre royal du Cambodge, et Gouverneur des etablissements Français de l'Océanie, à l'effet de solliciter la protection de la France sur Rurutu".

Après que les conditions de ce protectorat eurent été discutées et acceptées, le Gouverneur se rendit à la demande du Gouvernement de Rurutu.

En conséquence, aujourd'hui, à huit heures du matin, en présence du Roi et de son gouvernement, de M. Le pasteur Viénot, chargé des négociations près des autorités de Rurutu, de M. Le capitaine d'artillerie Bernard, de l'interprète principal Cadousteau et entouré de toute la population, le Gouverneur, après une courte allocution dans laquelle il fit ressortir les avantages de la nouvelle situation faite à Rurutu, ordonna d'aborder le pavillon du Protectorat, formé par l'ancien pavillon de Rurutu surmonté, à l'angle supérieur, des couleurs françaises ; arrivé au bout du mât, le drapeau fut salué par les cris souvent répétés de Vive la France ! Vive Rurutu ! et par une salve de 21 coups de canon faite par la "Dives".

En conséquence de cet acte, le Roi et le Gouvernement de Rurutu conservent, sous le contrôle de la France, tous leurs droits et prérogatives antérieurs, il n'est rien changé ni aux lois, ni aux coutumes, ni à l'administration du pays. Toutefois, le Gouvernement français aura seul la direction des affaires extérieures et de l'administration de la justice à l'égard des français et des étrangers.

TEURUARII IV, Roi ; TAHUEA V ; ATITOA ; TEINAROHURIFENUA ; ATARAI ; TANEHOANUU ;

Th. LACASCADE ; Ch. VIENOT ; BERNARD ; CADOUSTEAU

 

PROCES VERBAL DU 29 MARS 1889 DE L'ETABLISSEMENT DU PROTECTORAT DE LA FRANCE SUR L'ILE RIMATARA ET DEPENDANCES.

L'an 1889 et le 29 du mois de mars, le Gouvernement de l'île de Rimatara et dépendances (île Maria) s'est présenté à bord de l'aviso transport "la Dives", portant le pavillon de M. Théodore Lacascade, chevalier de la Légion d'honneur, commandeur de l'ordre royal du Cambodge et Gouverneur des Etablissements Français de l'Océanie, à l'effet de solliciter le Protectorat de la France sur le Pays.

Après que les conditions de ce protectorat eurent été examinées en présence de MM. Le lieutenant de vaisseau Doze, commandant de la "Dives", Bernard, capitaine d'artillerie de marine, et Cadousteau, interprète principal, le Gouverneur et les autorités de l'île, d'un commun accord, en déterminèrent comme suit les termes :

"La Reine et le Gouvernement de Rimatara conservent tous leurs droits et prérogatives antérieurs, sous le contrôle de la France ; il n'est rien changé ni aux lois ni aux coutumes du pays. Toutefois, le Gouvernement français aura seul la direction des affaires extérieures et de l'administration de la justice à l'égard des français et des étrangers".

En conséquenece de ce qui précède le Gouverneur, agissant en vertu des pouvoirs qui lui ont été spécialement conférés, décide que le pavillon du Protectorat de la France sur Rimatara et dépendances formé par l'ancien pavillon du pays surmonté, à son angle supérieur, des couleurs françaises, sera immédiatement arboré.

TEMAEVA IV ; KIMATAURA ; TEHANA ; PUIRAU ; TOPI ; TERE ; TAURIRATEA : TERIII.

LACASCADE ; DOZE ; VIENOT ; CONVERS ; BERNARD ; CADOUSTEAU.

L'état de la mer n'ayant point permis de débarquer dans la journée, le nouveau pavillon fut confié aux autorités du pays qui, à un signal convenu, l'arborèrent au mât situé en face de la case royale. Il fut immédiatement salué de 21 coups de canon par la "Dives".

A bord de la "Dives", le 29 mars 1889.

LACASCADE ; DOZE ; VIENOT ; CONVERS ; BERNARD ; CADOUSTEAU.

 

Acte IV :

Epilogue (avec d'autres acteurs)

Et comme le prophétise Lacascade, l'annexion de ces deux îles se fera bien sur la demande de leurs populations. C'est le 25 août 1900 pour Rurutu en présence du Roi Teuruarii IV et le 2 septembre 1901 pour Rimatara en présence de la Reine Tamaeva V que les îles de Rurutu et Rimatara, ainsi que l'atoll Maria furent annexés. L'intégration de ces deux îles aux Etablissements Français d'Océanie (E.F.O.) furent pour le gouverneur Edouard Gallet et son successeur le gouverneur Edouard Petit des succès personnels, car ils ajoutaient ainsi définitivement et pacifiquement à la couronne coloniale de la France de l'époque deux fleurons qui s'étaient avérés pouvoir devenir des troublions !

Mais ceci est une autre histoire et d'autres documents.

Jean-Louis Teuruarii

Tamatoa CANDELOT

Ua Pou (îles Marquises), le 22/09/1996

____________________________

 

Addendum

La légitimité de l'annexion simultanée par la France des îles Rimatara et Rurutu, avec les autres îles Australes, lors de la cession des biens de Pomare V, était réellement contestable, comme l'avait souligné le ministre des Affaires Étrangères dans sa lettre du 18 janvier 1889 à l'amiral Krantz. Par contre, pour les îles Tupuai et Raivavae, il en va autrement car elle est fondée sur des données historiques.

Appartenant directement par ma famille maternelle à la descendance croisée des deux derniers rois de Tupuai, Tahuhuatama a Tahuhuatama et Tamatoa a Tamatoa, j'avais été amené à effectuer, à l'occasion d'un long séjour par le passé aux îles Australes, des recherches généalogiques sur le sujet. Il en ressort que les Tahuhuatama et Tamatoa étaient apparentés aux Pomare par un ancêtre commun qui fit souche dans l'île de Tupuai, venant de Raiatea à la suite d'une dérive accidentelle lors d'une partie de pêche. Il faut savoir qu'un très fort courant marin porte directement des îles de la Société aux îles Australes à certaines périodes de l'année ; nous en eûmes une confirmation lors de notre séjour à Tupuai par la dérive involontaire d'un voilier soumis à une avarie entre Raiatea et Tahiti : alors que les recherches se poursuivaient dans les parages des îles de la Société, il atterrit en un peu moins d'une semaine à Tupuai. Le fait était bien connu des anciens capitaines de goélette et paraît peu su des océanographes contemporains. Dans le journal de James Morrison, la dérive de ce roi de Raiatea est relatée ; ceci explique, et authentifie, pour la petite histoire de Rimatara, l'arrivée de cette jeune femme dans une pirogue depuis Tahiti et qui apporta le nom de Jéhovah. Quand les mutins rejoignirent Tahiti, ils emmenèrent avec eux Taroamaeva, l'un des jeunes fils du vieux chef Tahuhuatama. Reçu par Pomare I (ou Tu), il fut aussitôt reconnu comme un parent par la mère de Tu dont son trisaïeul, du nom de Tamatoa, avait effectivement disparu de Raiatea, emporté dans une pirogue de pêche. Le jeune chef de Tupuai devait plus tard trouver son destin en accompagnant les mutins à Pitcairn. Ceci se passait en 1789.

C'est certainement de ces liens de parenté que se réclamèrent les habitants de Tupuai pour demander la protection de Pomare II, celui-ci la leur avait déjà accordée, ainsi qu'à Raivavae que dirigeaient les chefs apparentés Tahuhu et dont de nombreux liens de mariage unissaient les deux îles, quand, en octobre 1819, le Roi de Tahiti fit une courte escale à Tupuai en se rendant à Raivavae dans l'espoir d'y obtenir du santal, mais en raison du mauvais temps il ne lui fut pas possible de débarquer ; les gens vinrent à bord présenter aux voyageurs les cadeaux traditionnels. L'autorité sur l'île de Tupuai fut officiellement donnée à Pomare qui l'accepta et recommanda aux habitants d'adopter la "Parole de Dieu". Puis à Raivavae où l'île est en guerre entre les chefs Ria et Tahuhu, Pomare ramène la paix par sa seule présence et le chef Ria lui déclare : « Vous arrivez et avec vous la paix et l'ordre. Vous avez le pouvoir ; c'est vous qui gouvernez ici à Raivavae. Cette île est à vous ».

Plus tard, sous le règne de Pomare IV, les liens familiaux continuèrent à subsister ; ainsi notre trisaïeule Aeata a Tetuahina a Tahuhuatama, considérée comme princesse de Tupuai, était-elle reçue à la cour de la reine lors de ses séjours à Tahiti. Elle sera une grande voyageuse ayant été la première "indigène" à épouser un Européen, Jack Layton (dans les archives de l'état civil, Aeata a pour profession : "blanchisseuse".) Certains de leurs enfants naîtront à Tahiti, d'autres à San Francisco. Une grande partie de leur descendance fera souche aux îles Marquises, certains avec des Hawaïens, créant ainsi dans cet archipel un groupe ethnique polynésien, mais non marquisien. Ces précisions, issues autant de la tradition familiales que d'archives, me paraissaient nécessaires pour justifier la légitimité ancienne des droits de Pomare V sur deux des îles Australes ; mais en ce qui concerne Rurutu et Rimatara, les remarques émises par le ministre des Affaires étrangères de l'époque me paraissent toujours valables… Il est vrai que tout ceci se passait en des temps très anciens.

J.-L. C.

 

Bibliographie :

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COTTEZ J : Rétrospective des pavillons océaniens, BSEO n° 115 -Tahiti- juin 1956

DANIELSSON Bengt : Mémorial Polynésien, Tomes I à V, Hibiscus Editions - Taiwan - 1978.

DEGAGE A : Les goélettes à voile des îles Australes, Multipress -Tahiti- 1980

ELLIS William : A la recherche de la Polynésie d'autrefois, Société des océanistes -Paris- 1972

JOURDAIN P : Découverte et toponymie des îles de la Polynésie Française, BSEO n° 171 -1970

MARIN Aylic : En Océanie - Bayle éditeur -Paris- 1888

MORENHOUT Jacques Antoine : Voyage aux îles du grand Océan, Tomes I et II, Reproduction fac-similé de l'édition de 1837.

MORRISON James : Journal de James Morrison, Second maître à bord de la "Bounty", Société des Etudes Océaniennes - France- 1966

ORSMOND John : copie d'un fragment du journal de Pomare II "Journal d'une visite à Raivavae en octobre 1819", BSEO n° 184-185, pp. 325-328

O' REILLY et E. REITMAN : Bibliographie de Tahiti et de la Polynésie Française, Société des Océanistes n° 14 - Paris - 1967

O'REILLY & Teissier : Les Tahitiens, Publication de la Société des Océanistes n°36, Paris -1975

TEUIRA Henry : Tahiti aux temps anciens, Publication de la Société des Océanistes n°1. Paris -1968

VERIN Pierre : L'ancienne civilisation de Rurutu, Mémoires ORSTOM n°13, Paris -1969

VERNIER Henri : Au vent des cyclones, Imprimerie AGR -France- 1986.