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Gare aux prophètes de malheur

À lire sur les réseaux dits sociaux, les propos de sombres imbéciles en mal de célébrité et d’adeptes moutonniers aptes à muter en loups enragés, l’on se dit que le temps est particulièrement propice aux prophètes de malheur. Étrange propension de notre espèce à générer, parmi la multiplicité de nos visages, des profils de ce genre. Ceux-ci savent intuitivement toucher nos zones panicogènes non localisées sur notre géographie psychocorporelle, mais bien réelles. Et, si l’on n’y prend garde, de paisibles personnes peuvent se transformer en furies agressives et même meurtrières.



À lire sur les réseaux dits sociaux, les propos de sombres imbéciles en mal de célébrité et d’adeptes moutonniers aptes à muter en loups enragés, l’on se dit que le temps est particulièrement propice aux prophètes de malheur.  Crédit photo : DR
À lire sur les réseaux dits sociaux, les propos de sombres imbéciles en mal de célébrité et d’adeptes moutonniers aptes à muter en loups enragés, l’on se dit que le temps est particulièrement propice aux prophètes de malheur. Crédit photo : DR
Aussi est-il essentiel, en cette période troublée, d’accompagner les consignes de sécurité physique de quelques recommandations de salubrité mentale, en informant, encore et toujours, tout en éveillant l’esprit critique de chacun.a S’agissant d’une ma-
ladie nouvelle due à un nouveau virus, les tâtonnements sont inévitables dans l’identification comme dans la stratégie de lutte contre cet agent infectieux. Par souci pour sa santé, celle de sa famille et la nôtre, avant de prendre l’avion, notre députée Maina Sage s’est soumise à un examen médical dont hélas, l’on ignorait le protocole. Feu vert lui fut donné à tort pour nous rejoindre. Et c’est la faute à Personne. Ce virus a surpris la Terre entière. Il aurait de toute manière débarqué chez nous par l’intermédiaire de X ou Y. Donc au lieu d’en vouloir à Maiana, souhaitons-lui, à elle et ses proches, de se rétablir bien vite.

À l’époque où Louis Pasteur n’avait pas encore découvert l’existence des microbes, les gens attribuaient les épidémies à la punition divine, l’influen-
ce du démon et autres productions de l’esprit humain habité du besoin de peupler l’Invisible de ses peurs et espoirs. Pour les maladies défigurantes comme la lèpre, la mise à l’écart fut très tôt appliquée. Lors des grandes épidémies de peste noire, la quarantaine faisait déjà partie de l’arsenal de combat. L’hygiène individuelle et collective, comprenant aussi la lutte contre les rats et autres nuisibles, ne s’imposa avec rigueur que plus tard.

Les premiers navigateurs débarquant à Tahiti furent frappés par la santé et la vitalité des insulaires. Ils observèrent avec curiosité et intérêt qu’ils "se lavaient les mains et la bouche avant et après chaque repas (…), se lavaient le corps plusieurs fois par jour, etc." Ces mœurs non encore qualifiées d’hygiéniques s’expliquent par le fait que l’"Enfer" tahitien n’était pas une géhenne ardente, mais une fosse d’aisance où se vautraient les mauvais esprits sources de maladies. Pour les tenir à distance et donc se garder en bonne santé, il était essentiel d’être propre et de sentir bon. Ce qui explique la propreté corporelle et celle des lieux d’habitation et de rassemblement aux alentours, plantés de fleurs à parfum qui étonnèrent tant les premiers visiteurs. Ils constatèrent aussi l’éloignement des lieux d’aisance. Toutefois, les ma-
ladies introduites involontairement par ces observateurs agréablement surpris, déjouèrent et discréditèrent toutes les saines habitudes. Puis, pour sauver les âmes, Pomare II et les missionnaires de la London Missionary Society (LMS) imposèrent le regroupement des populations autour des missions. Ce fut une erreur monumentale, une aberration en périodes d’épidémies successives. Mais l’enfer que vécurent les insulaires fut pavé des bonnes intentions des tenants de la Vérité et du Salut. Aux survivants, l’on fit croire, en plus, que leurs malheurs venaient de leurs origines familiales satanisées. Les "sauveurs" jamais n’admirent leur rôle meurtrier. Ils inversèrent même les rôles, eux qui ne survécurent que grâce à la générosité insulaire dévastée… Sans doute est-ce l'une des raisons expliquant ma totale ignorance, jusqu’en l’an 2000, de ces calamités qui, comme la chape de silence sur elles verrouillée, jouèrent un rôle fondamental dans la fabrication de l’identité insulaire.
Ailleurs en Europe, des questionneurs méthodiques de la réa-lité finirent par découvrir l’existence des germes pathogènes et à comprendre les mécanismes de leur action. Grâce aux vaccinations obligatoires, des maladies comme la rougeole, la tuberculose, la variole et autres disparurent des sociétés où les politiques de santé publique s’imposent à tous. Les maladies de comportement, les allergies, celles dues à la pollution et les cancers prirent le relais. Elles firent oublier les microbiennes au point de faire naître des lobbies antivaccins. Des maladies oubliées refirent surface ici et là, obligeant à un rappel salutaire des travaux des anciens.

Il est indispensable de contrebalancer les ragots efficaces des prophètes de malheur qui n’invoquent plus Dieu à l’origine de toute chose ni n’accusent plus Satan, mais exhortent à se méfier des chercheurs de tous les laboratoires, y compris ceux qui sauvèrent et sauvent encore tant de vies humaines. Interpellée sur ces délires, ma recommandation première est de vérifier les CV et références de l’auteur de propos alarmants… Soyons attentifs aussi à l’emploi de cette humble formule : "Je ne sais pas." Le Covid-19 est tout récent dans nos vies. Il y a quelques semaines,il n’avait pas de nom. C’était un inconnu total. La communauté scientifique avouait : "Je ne sais pas." C’est ainsi que commence le chemin vers la connaissance. Le récit des combattants de la santé est suffisamment angoissant pour ne pas en rajouter avec de la méfiance tous azimuts.
Il est rassurant de savoir que, partout sur la planète, des compétences réunissent leurs efforts et résultats devant la gravité de la crise que nous commençons à peine à découvrir dans nos îles qui, peu à peu, sont sommées de se fermer aux autres. Notre solidarité sera sollicitée car certains d’entre nous ont déjà perdu, perdent et perdront une partie ou la totalité de leurs revenus. Puis, dans l’oisiveté contrainte et l’isolement obligatoire, il nous faudra puiser en nous-mêmes des ressources pour traverser cette tempête sanitaire d’ampleur sans précédent.

À certains, je proposerai volontiers de concourir à faire de la langue tahitienne un outil d’accès à et de partage de toutes les connaissances. Il y a urgence à lui restituer toute l’impertinence qui permit à ses locuteurs d’avant la normalisation monothéiste de défier les éléments et les vicissitudes de la vie. Il est étonnant et jubilatoire de découvrir dans certains mythes, des fulgurances intuitives en surprenante résonance avec la science d’aujourd’hui.

Faisons taire ou laissons braire les prophètes de malheur. Encourageons les soignants à soigner, les chercheurs à traquer, débusquer la malignité du virus et le neutraliser. Développons nos talents créatifs pour stimuler notre rési-lience physique et psychique. Que notre tendresse pour autrui nous aide à nous tenir à salubre distance, tout en nous maintenant mutuellement la tête hors de l’eau. Soyons certains qu’après nous avoir roulés parfois rudement dans ses tourbillons, la vague Covid-19 passera. Et nous reprendrons notre souffle et notre vie un peu autrement.

Jeudi 9 Avril 2020 - écrit par Simone Grand


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Essais nucléaires : le mépris détonant de l’état

Essais nucléaires : le mépris détonant de l’état
Ô surprise, un communiqué envoyé par le haut-commissariat confirme que l’État français cède officiellement au Pays, à titre gratuit, l’ancien bâtiment du commandement de la Marine pour installer en Polynésie le futur centre d’archives, d’information et de documentation sur les essais nucléaires. Sis boulevard de la Reine Pomare, sur le front de mer de Papeete, ce site est donc voué à accueillir le futur Centre de mémoire, mais, comme nous l’avons pointé du doigt à maintes reprises (lire notamment notre édito “Centre de mémoire : on se souviendra surtout de l’ingratitude de la France envers la Polynésie…”, TPM n° 420, du 15 novembre 2019), il s’agit en réalité d’un cadeau empoisonné, puisqu’il contient de l’amiante et du plomb ! Aussi, ce sera au Pays de financer sa construction, ce qui paraît aberrant eu égard “la dette” que la France métropolitaine se doit d’honorer. L’affront hexagonal est alors monté d’un cran, lorsque l’Assemblée nationale a adopté, le 14 mai dernier, un projet de loi visant “la clarification” et une meilleure “interprétation” des règles d’indemnisation des victimes des essais nucléaires en Polynésie française, et ce, au beau milieu de “diverses dispositions urgentes pour faire face aux conséquences de l’épidémie de Covid-19” (lire pages 12 à 15)…

Cette disposition, qui avait été actée en séance le 3 mars dernier, mais dont la transmission avait été retardée en raison de la crise sanitaire, est ainsi un “cavalier législatif” qui rend applicable le seuil d’1 millisievert à tous les dossiers de demandes d’indemnisation. Autrement dit, c’est un retour à l’amendement scélérat dit “Tetuanui” tant décrié ! Tel un poignard planté dans le dos, ce “coup de Trafalgar” a été, de surcroît, manigancé depuis les hautes sphères parisiennes en l’absence des parlementaires polynésiens ! Une manière
cavalière de mener le bras de fer qui a indigné, par exemple, Moetai Brotherson, député polynésien et vice-président du Tavini Huiraatira. Et d’interpeller l’État français : “Qu’est-ce que le peuple polynésien vous a fait pour que vous nous détestiez autant ?” Dans une longue interview accordée à Tahiti Pacifique, il fustige le gouvernement central et évoque “une frilosité maladive à vouloir indemniser de façon respectable les victimes de ces essais” (lire pages 18 à 21). Les associations locales de défense, 193 et Moruroa e Tatou, représentées par Père Auguste et Hiro Tefaarere, tirent également à boulet rouge sur l’État et rejettent désormais à l’unisson le projet de Centre de mémoire. Dans les réactions que nous avons recueillies (lire pages 22-23), la notion de “crime contre l’humanité” est omniprésente et l’on connaît tous le coupable, bien qu’il n’ait toujours pas présenté ses excuses au peuple polynésien...

Enfin, un ingénieur retraité de la Direction des essais du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), Ghislain Houzel, qui a effectué de très nombreuses missions à Moruroa, de 1966 1997, et assisté à plus de 120 tirs, nous raconte l’horreur des essais nucléaires, sans langue de bois, au fil d’un entretien riche en anecdotes (lire pages 24 à 27). Vous l’aurez compris, c’est un numéro “collector” que nous vous proposons, avec une édition spéciale de
16 pages consacrées à ce douloureux sujet en Polynésie. La page du nucléaire, qui a profondément entaché les relations du fenua dans son histoire avec la Métropole, n’est toujours pas tournée. Le sera-t-elle un jour ? Aujourd’hui, nous avons un rêve : que cette question explosive soit gérée localement par “des hommes, de vrais hommes, avec des *** dans la culotte”, pour reprendre l’expression récente du président du Pays. Et puis, si d’aventure Emmanuel Macron se décidait à venir nous rendre visite un jour, nous aimerions lui dire : “Eh, Manu, tu redescends et tu dépollues ?

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt