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L’amour de la délation

Depuis quelque temps, on peut lire à l’arrière des transports en commun, sur des camionnettes de livraison : "Si je conduis mal, appelez…", suit le numéro d’un organisme officiel des transports et le numéro d’identification de la voiture en question. L’appel à la dénonciation publique des prétendues fautes des autres conducteurs réunit, comme désormais il se doit, le geste "citoyen" et l’envie du pénal, au profit de l’amour du Bien communautaire qui semble être devenu l’unique valeur de la société mondialisée.



Crédit photo : Dominique Schmitt
Crédit photo : Dominique Schmitt
La délation pour l’amour du bien de la société a été fortement pratiquée par les régimes totalitaires du XXe siècle, depuis le pouvoir hitlérien jusqu’au régime socialiste de la Roumanie d’Enver Hodja. Les enfants étaient considérés comme les premiers agents de la normalisation, poussés à dénoncer les membres de leur famille qui ne respectaient pas les règles imposées par le régime. Le Grand Inquisiteur des sociétés fermées représentait l’instance unique vers laquelle s’adressait l’activité dénonciatrice. Dans nos sociétés démocratiques, chaque individu rassemble à lui seul la figure du policier, du juge, du médiateur issu des émissions audiovisuelles, dans une constante activité de rivalité mimétique.
En Amérique est née la pratique de l’outing, "mettre à découvert, mettre à nu", qui s’est bientôt généralisée à d’autres nations. Les gays dénoncent les hommes publiques homophiles, affichent les photos des gens connus pour leur homosexualité et qui refusent de la manifester publiquement, les traitant d’"absolute queer", "totalement pédé". Forme éminente de paradoxe narcissique, les gays dénon-
ciateurs signifient qu’il s’agit là d’une faute qui mérite de devenir publique et affirment en même temps leur état de minorité opprimée. Le confessionnal se transporte dans la rue et devient public, la sphère privée de chacun est désormais interdite, y compris celle ultime de la conscience. "Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules", affirme justement Gilbert K. Chesterton, dans Orthodoxie.

Exaltation narcissique

Le critique littéraire et romancier Dominique Fernandez part de l’hypothèse que dans tous les chefs-d’œuvre de l’art est caché un texte homosexuel qu’il s’agit de mettre à nu. Le Don Quichotte de Cervantes, premier roman de l’époque moderne, devient le modèle d’œuvre gay, ainsi que les romans de Melville, Conrad, Stevenson qui sont enrôles sous la bannière homosexuelle. Tout amour hétérosexuel est le masque d’une homosexualité cachée, affirme l’écrivain, et la critique littéraire est reconduite à cette unique activité de découvrir le fond uniforme du sens. Récemment, à l’Université de Yale, le cours de l’histoire de l’art "De la Renaissance à aujourd’hui" a été supprimé puisqu’il ne prenait en considération que des auteurs mâles, blancs et hétérosexuels.
La délation, qui traque la faute chez l’autre, se fonde sur l’exaltation narcissique de la subjectivité, de l’identité ethnique, et l’art d’aujourd’hui abandonne tout souci du beau, de la critique de l’existant, au profit de l’affirmation que toute expression est digne d’être admirée, par le fait même qu’elle existe. L’art et la littérature ont pris parti depuis leur naissance de la différence, de l’hétérogène, du conflit pour la reconnaissance, de la liberté du choix pour le bien ou pour le mal. La "part maudite" (Georges Bataille) a été depuis des millénaires la composante de l’histoire humaine qui "s’arrête quand l’homme n’agit plus au sens fort du terme, c’est-à-dire ne nie plus ni transforme plus le donné naturel et social par un travail créateur" (Kojeve). Le Grand Inquisiteur du roman Les Frères Karamazov, de Dostoïevski, fait place aujourd’hui au Gand Bienfaiteur qui le suit comme son ombre. "Certes, nous les astreindrons au travail, mais aux heures de loisir nous organiserons leur vie comme un jeu d’enfant, avec des chants, des chœurs, des danses innocentes." (Dostoïevski)
La banalisation du bien, au nom du principe identitaire, le rejet de la communauté vivante des créateurs, conduit l’humanité vers l’immense et indifférencié "nous", totalité solidaire comme celle des enfants et non ensemble d’individus responsables, inscrit au dos de tous les moyens de locomotion et de communication.

Vendredi 20 Mars 2020 - écrit par Riccardo Pineri


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Riccardo Pineri

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Doudou et la “positive attitude”

Doudou et la “positive attitude”
On connaissait déjà le “dîner de cons”, place désormais au “bal des positivons”. Le concept est simple : il s’agit de positiver le plus possible face au Covid-19 et d’adopter l’attitude du “faites ce que je dis, pas ce que je fais”. Et… on a trouvé notre champion : Doudou, bien sûr ! Imbattable à ce petit jeu, il n’a d’abord pas supporté que Taote Raynal lui tienne tête lors des points presse et lui a mis un revers de la main droite pour reprendre la partie de la main gauche. Puis, c’est avec Dodo que cela s’est corsé… Finalement, les cas actifs ont explosé, les morts ont commencé à tomber, alors aux oubliettes la transparence ! Le peuple d’en bas n’a qu’à se contenter de voir défiler des chiffres balancés par le service com’ de la Présidence, avec des carrés épidémiologiques qui changent, sans aucune explication ni commentaire sur tel ou tel décès. Mais c’est lors de son voyage à Paname que Doudou a réussi à décrocher le pompon. Tellement heureux de retrouver Macron et ses copains du gouvernement central, mais aussi de leur présenter ses nouvelles ouailles locales, qu’il en a oublié la distanciation physique et le port correct du masque, avant d’être déclaré positif au Covid-19 à son retour au fenua ! Chapeau l’artiste, la “positive attitude” a payé et même le président français a failli en faire les frais. On n’est pas passé loin du combo parfait, peut-être la prochaine fois.
Il convient de saluer notre héros local, qui, comme le rapporte un communiqué officiel, “conscient de la vivacité de la propagation du virus à Paris (…), a néanmoins pris le risque d’aller à la rencontre des autorités nationales, pour défendre des dossiers vitaux pour la Polynésie”. Cette “mission nécessaire” de Doudou a suscité la risée de nos confrères de la presse écrite. Le Monde, par exemple, va droit au but : “Les élections sénatoriales, qui ont regroupé le 27 septembre à Papeete des grands électeurs venus de toutes les îles, ont pu participer à la diffusion du virus dans les archipels. Malgré les appels à respecter les gestes barrières, beaucoup d’élus se sont embrassés, comme le veulent les coutumes polynésiennes.” D’ailleurs, les ministères et les mairies sont, eux aussi, de plus en plus “positifs” avec une flambée de “covidés” ces dernières semaines. Quant au lycée du Diadème, la plus grosse structure scolaire du fenua (2 300 élèves, 250 profs), il s’est montré si bon élève en la matière que l’établissement a dû fermer ses portes. Et quand on sait que Doudou, censé montrer l’exemple, a assisté, une petite semaine seulement après sa contamination, à la grande fête solennelle pour les 90 ans de Monseigneur Coppenrath, on reste sans voix. De quoi créer de bons gros clusters !
Il nous reste donc plus qu’à “positiver” aussi et guetter le pic épidémique, en espérant que les 60 lits en réanimation du Centre hospitalier suffiront à surmonter cette crise sanitaire interminable. Dans ce “bal des positivons”, Macron reste évidemment le chef d’orchestre suprême. Et il a encore changé le tempo : depuis le 17 octobre, les grandes métropoles françaises sont soumises à un couvre-feu – qui est en réalité un confinement partiel sur le temps libre –, et “la règle des 6” doit être appliquée pendant que les transports en commun sont bondés et que lycéens et étudiants s’entassent dans des classes. “Continuez à travailler comme d’habitude”, nous dit notre cher président, mais sachez-le : “Les plus précaires sont les premières victimes.” Nous voilà prévenus ! On a de plus en plus hâte de le recevoir à domicile à la fin du premier trimestre 2021…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT