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Le béton, passion et idole de nos décideurs

Étrange, comme nos actes contredisent nos propos sans que personne ne s’en offusque plus que ça. Même les classiques défenseurs de l’environnement se lancent à corps perdu dans des combats obsolètes où ils sont les seuls combattants, n’ayant d’autres adversaires que les fantômes de décideurs à jamais endormis six pieds sous terre depuis des lustres. Quelque part, ils me font penser à Hiro Onoda, ce soldat japonais qui, pendant trente ans, a continué tout seul la Guerre du Pacifique contre… Personne. Tel Cyclope aveuglé ?



Par la seule présence d’un peu d’eau, la spoliation foncière est possible. Crédit photo : Dominique Schmitt
Par la seule présence d’un peu d’eau, la spoliation foncière est possible. Crédit photo : Dominique Schmitt
Me revient aussi en mémoire Jean-Edern Hallier (1936-1997), qui avait proféré quelque chose comme : "Alpinistes de l’avenir, vous vous agrippez aux vestiges du passé en refusant le vertige du présent." Je ne sais plus à qui il s’adressait, mais cela pourrait s’appliquer à certains de nos manifestants professionnels. Tout comme à nos décideurs d’ailleurs.
En effet, notre présent est vertigineux de par nos propres inconséquences, démissions et aveuglements. La responsabilité n’incombe pas au Centre d’expérimentation du Pacifique, non ! Ce n’est pas l’État qui saccage nos rivières et la ripisylve, cette végétation d’arbres, buissons et herbes singulières typique des berges de nos cours d’eau et qui favorise une faune à nulle autre pareille. C’est une délibération de l’assemblée de la Polynésie française où siègent et ont siégé des autonomistes comme des indépendantistes qui, arbitrairement, dépossède toute personne, toute famille qui a le malheur d’avoir sur ses terres un peu d’eau. Alors que l’eau est une bénédiction, elle est devenue une malédiction pour ses riverains et pour tout propriétaire où elle sourd ou jaillit. Car, par la seule présence d’un peu d’eau, la spoliation foncière est possible, sans avertissement, sans compensation, sans processus d’expropriation. La "sécurisation foncière" trompetée par la dévouée Direction des affaires foncières est régulièrement mise à mal par les services de l’Équipement et de l’Urbanisme qui, interpellés par les spoliés, n’ont qu’une formule (de magie noire) à nous balancer : "Vous n’êtes pas contents, allez au tribunal !" Quel déni du service public !
J’ose parler de noirceur de magie, car elle révèle une inquiétante volonté délibérée de contraindre la population à l’arbitraire où, quand il s’agit de l’eau, seuls les caprices d’un agent redessinant à sa guise les limites d’une propriété privée font foi ? loi ?
En réalité, ce n’est pas tant l’eau qui intéresse nos décideurs, sinon ce qu’elle a façonné depuis des millénaires sur les sols volcaniques. Ce qui intéresse, ce sont les sables et graviers, les rochers et rocs concassables et transformables en parpaings et autres matériaux dont, grâce au choix du "tout béton", des fortunes se fabriquent, appauvrissant notre patrimoine naturel commun et les chances pour nos descendants de connaître un peu de la beauté de notre fenua. Une beauté telle que des voyageurs se sont longtemps cru au Paradis sur terre. Il devient de plus en plus difficile de chanter ce qu’enfant je chantais : "À Tahiti où l’eau jaillit plus pure que le diamant…"
La Fautau’a, où les enfants plongeaient du haut du pont de la route de ceinture, est désormais un canyon à sec avec, parfois, des mares glauques d’où surgissent des herbes hautes inconnues jusqu’ici. Sans doute, des pestes végétales récemment introduites. Parfois, ce qui était une rivière est un torrent boueux dévalant jusqu’à la mer, où l’embouchure n’accueille plus les multiples alevins et juvéniles de poissons que les écoliers en vacances ramenaient tout fiers à la maison pour la friture du soir. Si la destruction de cet environnement-là a enrichi quelques-uns, l’ensemble de la population en a été appauvrie. Et les démolisseurs sont parmi nous.
J’assiste perplexe, depuis quelques semaines, au bétonnage de la Nahoata, au niveau de la route de ceinture (avenue Ariipaea Pomare). La Nahoata a eu la malencontreuse idée de déborder du lit qui lui fut artificiellement assigné pour se répandre insolemment par les routes et les chemins, les jardins et les maisons. Comme l’essentiel des causes de débordement était dus, entre autres, à l’accumulation intempestive de déchets végétaux naturels ou culturels (de la culture de "je m’en fiche") et ménagers sauvages (de la même culture d’irresponsabilité), bêtement, j’avais imaginé que la commune aurait monté une brigade chargée de veiller à ce que, régulièrement, le lit du cours d’eau soit libéré et ses berges entretenues. Cela aurait donné un boulot durable à quelques-uns et favorisé une culture de responsabilisation de ses actes et – qui sait – une meilleure connaissance du milieu naturel, avec la création de sites de rencontre pour récolter de quoi faire des more (jupes de danse) à partir du pūrau (Hibiscus tiliaceus). Voire des ateliers pour les fabriquer et enraciner intelligemment les générations actuelles dans un présent connecté informatiquement certes, mais aussi à la réalité de leur Histoire et de la parcelle de planète Terre dont elles sont les héritières.
Car au rythme où s’ouvrent les écoles de danse à l’étranger et s’affirme la volonté de destruction de l’environnement local, il se pourrait bien que les futurs Heiva du fenua dépendront des autres pays pour s’approvisionner en matériaux de fabrication de costumes. C’est déjà le cas pour le tapa (cette étoffe issue du rouissage et du battage d’écorce interne d’arbres sélectionnés et cultivés par les ancêtres) et de nape (cette corde tressée à partir de la bourre de coco, dont la finesse et la résistance firent merveille en navigation, bâtiments, ornements et autres).
Le pont dont la fabrication perturbe le sommeil du voisinage s’appellera sans doute un "ouvrage d’art". Quel art ? À quel prix ? Au profit de qui ? Au détriment de qui, et de quoi ?
Et pendant ce temps, les associations de protection de l’environnement regardent dans le rétroviseur les expérimentations nucléaires, qui n’ont plus lieu depuis quelques décennies déjà.
Et pendant ce temps, une partie de notre jeunesse refuse notre présent bétonné pour fuir dans les paradis artificiels où ils perdent peu à peu leur humanité.
Qu’est-ce donc que cette société qui normalement comme toutes les autres a pour objectif de fabriquer des humains et pour raison d’être de faire de ses enfants des humains ? Qu’est-ce donc que cette société qui laisse tant des siens dériver vers l’inhumanité de la dépendance aux plus destructeurs des psychotropes ?

Vendredi 6 Mars 2020 - écrit par Simone Grand


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Entre crise et remaniement, la rentrée sera mouvementée !

Entre crise et remaniement, la rentrée sera mouvementée !
La tournure qu’a prise “l’affaire Radio Tefana” impliquant Oscar Temaru a indigné un grand nombre d’entre nous. Après le grand recul de l’État français sur les indemnisations des victimes des essais nucléaires en Polynésie, dont le mépris détonant a explosé à la figure du Pays, la volonté de “dépayser” (à Nouméa finalement) le procès opposant le procureur de la République, Hervé Leroy, au leader indépendantiste interroge… Si la présidente du tribunal considère qu’il n’est pas envisageable de juger le responsable du parquet de sa propre juridiction, l’avocat de M. Temaru estime, lui, qu’il s’agit d’un “déni de démocratie”. Pour rappel, alors que le conseil municipal de Faa’a a accordé la protection fonctionnelle à son édile pour payer ses frais de justice liés à l’affaire Radio Tefana, M. Leroy a exigé une saisie pénale de 11,55 millions de Fcfp sur le compte personnel de M. Temaru. Pour protester contre cette opération “injustifiée” et un “acharnement judiciaire de l’État français à son encontre”, ce dernier a ainsi entrepris une grève de la faim le 8 juin. Ne parvenant pas à obtenir une audience avec M. Leroy, malgré le soutien d’une centaine de sympathisants réunis devant le palais de justice, M. Temaru l’a finalement assigné en référé pour “atteinte à la présomption d’innocence”.

La polémique gronde et défraye la chronique, ici et ailleurs, la presse nationale se demandant même “à quoi joue l’État ?”. Ce qui est indéniable, c’est que M. Temaru, souvent cantonné au rôle de martyr, a cette fois bénéficié d’une mobilisation importante et su fédérer les cœurs, bien au-delà d’un parti politique. En obtenant le soutien de nombreuses personnalités de tous horizons, ainsi que d’une vingtaine d’associations, de confessions religieuses, de syndicats ou de partis politiques rassemblés au sein du collectif Nuna’a a ti’a ("Peuple lève-toi, avance pour la paix") – à l’origine de la marche du 20 juin –, il s’est imposé en Metua (“père spirituel”). Par sa détermination et son pacifisme, on ne peut s’empêcher de penser à Pouvana’a a Oopa, condamné et exilé en 1959 pour un crime qu’il n’avait pas commis, bien que “le manque de recul” ne permette pas la comparaison, selon le spécialiste du sujet Jean-Marc Regnault, l’une des grandes plumes de Tahiti Pacifique et chroniqueur des “Pages d’Histoire”. D’ailleurs, l’historien publie simultanément deux ouvrages aux éditions ’Api Tahiti, qui lancent la série “Rivalités et moins si affinités” : Gaston Flosse, un Chirac des tropiques ? et Oscar Temaru, l’Océanie au cœur (lire page 12). Et l’auteur de mettre en perspective les deux hommes politiques, éternels “meilleurs ennemis” : “En 2020, ils entretiennent l’ambiguïté. Vont-ils s’entendre contre l’État pour en finir avec le statut d’autonomie dont ni l’un, ni l’autre ne veulent plus ? Vont-ils s’entendre pour tenter de chasser un gouvernement autonomiste qui ne gouverne pas vraiment différemment (…) ? Rivalités, donc, mais desquelles peuvent naître des affinités… électives ou autres.” L’avenir nous le dira, mais on sent bien que ce gouvernement – qui préfère poser du gazon synthétique sur le front de mer plutôt que miser sur la permaculture et les jardins partagés pour pallier la crise socio-économique inéluctable – ne parvient pas à satisfaire la majorité de la population. Aussi, le divorce est consommé au sommet du gouvernement, et il se murmure déjà qu’un remaniement ministériel est imminent…

C’est donc une rentrée mouvementée qui s’annonce ! En attendant, je profite de l’occasion pour vous informer que la rédaction de Tahiti Pacifique fera une trêve durant le mois de juillet, et ce chaque année, afin de permettre à tous les journalistes, chroniqueurs et autres contributeurs qui le souhaitent de prendre des congés annuels mérités et se ressourcer. L’objectif est aussi de mieux vous retrouver, avec toujours plus de dossiers de fond et encore d’autres nouveautés ! Les parutions de votre magazine préféré reprendront à compter du vendredi 7 août, toujours au rythme bimensuel. Merci pour votre confiance et à très bientôt.

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT