Par la seule présence d’un peu d’eau, la spoliation foncière est possible. Crédit photo : Dominique Schmitt
Me revient aussi en mémoire Jean-Edern Hallier (1936-1997), qui avait proféré quelque chose comme : "Alpinistes de l’avenir, vous vous agrippez aux vestiges du passé en refusant le vertige du présent." Je ne sais plus à qui il s’adressait, mais cela pourrait s’appliquer à certains de nos manifestants professionnels. Tout comme à nos décideurs d’ailleurs.
En effet, notre présent est vertigineux de par nos propres inconséquences, démissions et aveuglements. La responsabilité n’incombe pas au Centre d’expérimentation du Pacifique, non ! Ce n’est pas l’État qui saccage nos rivières et la ripisylve, cette végétation d’arbres, buissons et herbes singulières typique des berges de nos cours d’eau et qui favorise une faune à nulle autre pareille. C’est une délibération de l’assemblée de la Polynésie française où siègent et ont siégé des autonomistes comme des indépendantistes qui, arbitrairement, dépossède toute personne, toute famille qui a le malheur d’avoir sur ses terres un peu d’eau. Alors que l’eau est une bénédiction, elle est devenue une malédiction pour ses riverains et pour tout propriétaire où elle sourd ou jaillit. Car, par la seule présence d’un peu d’eau, la spoliation foncière est possible, sans avertissement, sans compensation, sans processus d’expropriation. La "sécurisation foncière" trompetée par la dévouée Direction des affaires foncières est régulièrement mise à mal par les services de l’Équipement et de l’Urbanisme qui, interpellés par les spoliés, n’ont qu’une formule (de magie noire) à nous balancer : "Vous n’êtes pas contents, allez au tribunal !" Quel déni du service public !
J’ose parler de noirceur de magie, car elle révèle une inquiétante volonté délibérée de contraindre la population à l’arbitraire où, quand il s’agit de l’eau, seuls les caprices d’un agent redessinant à sa guise les limites d’une propriété privée font foi ? loi ?
En réalité, ce n’est pas tant l’eau qui intéresse nos décideurs, sinon ce qu’elle a façonné depuis des millénaires sur les sols volcaniques. Ce qui intéresse, ce sont les sables et graviers, les rochers et rocs concassables et transformables en parpaings et autres matériaux dont, grâce au choix du "tout béton", des fortunes se fabriquent, appauvrissant notre patrimoine naturel commun et les chances pour nos descendants de connaître un peu de la beauté de notre fenua. Une beauté telle que des voyageurs se sont longtemps cru au Paradis sur terre. Il devient de plus en plus difficile de chanter ce qu’enfant je chantais : "À Tahiti où l’eau jaillit plus pure que le diamant…"
La Fautau’a, où les enfants plongeaient du haut du pont de la route de ceinture, est désormais un canyon à sec avec, parfois, des mares glauques d’où surgissent des herbes hautes inconnues jusqu’ici. Sans doute, des pestes végétales récemment introduites. Parfois, ce qui était une rivière est un torrent boueux dévalant jusqu’à la mer, où l’embouchure n’accueille plus les multiples alevins et juvéniles de poissons que les écoliers en vacances ramenaient tout fiers à la maison pour la friture du soir. Si la destruction de cet environnement-là a enrichi quelques-uns, l’ensemble de la population en a été appauvrie. Et les démolisseurs sont parmi nous.
J’assiste perplexe, depuis quelques semaines, au bétonnage de la Nahoata, au niveau de la route de ceinture (avenue Ariipaea Pomare). La Nahoata a eu la malencontreuse idée de déborder du lit qui lui fut artificiellement assigné pour se répandre insolemment par les routes et les chemins, les jardins et les maisons. Comme l’essentiel des causes de débordement était dus, entre autres, à l’accumulation intempestive de déchets végétaux naturels ou culturels (de la culture de "je m’en fiche") et ménagers sauvages (de la même culture d’irresponsabilité), bêtement, j’avais imaginé que la commune aurait monté une brigade chargée de veiller à ce que, régulièrement, le lit du cours d’eau soit libéré et ses berges entretenues. Cela aurait donné un boulot durable à quelques-uns et favorisé une culture de responsabilisation de ses actes et – qui sait – une meilleure connaissance du milieu naturel, avec la création de sites de rencontre pour récolter de quoi faire des more (jupes de danse) à partir du pūrau (Hibiscus tiliaceus). Voire des ateliers pour les fabriquer et enraciner intelligemment les générations actuelles dans un présent connecté informatiquement certes, mais aussi à la réalité de leur Histoire et de la parcelle de planète Terre dont elles sont les héritières.
Car au rythme où s’ouvrent les écoles de danse à l’étranger et s’affirme la volonté de destruction de l’environnement local, il se pourrait bien que les futurs Heiva du fenua dépendront des autres pays pour s’approvisionner en matériaux de fabrication de costumes. C’est déjà le cas pour le tapa (cette étoffe issue du rouissage et du battage d’écorce interne d’arbres sélectionnés et cultivés par les ancêtres) et de nape (cette corde tressée à partir de la bourre de coco, dont la finesse et la résistance firent merveille en navigation, bâtiments, ornements et autres).
Le pont dont la fabrication perturbe le sommeil du voisinage s’appellera sans doute un "ouvrage d’art". Quel art ? À quel prix ? Au profit de qui ? Au détriment de qui, et de quoi ?
Et pendant ce temps, les associations de protection de l’environnement regardent dans le rétroviseur les expérimentations nucléaires, qui n’ont plus lieu depuis quelques décennies déjà.
Et pendant ce temps, une partie de notre jeunesse refuse notre présent bétonné pour fuir dans les paradis artificiels où ils perdent peu à peu leur humanité.
Qu’est-ce donc que cette société qui normalement comme toutes les autres a pour objectif de fabriquer des humains et pour raison d’être de faire de ses enfants des humains ? Qu’est-ce donc que cette société qui laisse tant des siens dériver vers l’inhumanité de la dépendance aux plus destructeurs des psychotropes ?
En effet, notre présent est vertigineux de par nos propres inconséquences, démissions et aveuglements. La responsabilité n’incombe pas au Centre d’expérimentation du Pacifique, non ! Ce n’est pas l’État qui saccage nos rivières et la ripisylve, cette végétation d’arbres, buissons et herbes singulières typique des berges de nos cours d’eau et qui favorise une faune à nulle autre pareille. C’est une délibération de l’assemblée de la Polynésie française où siègent et ont siégé des autonomistes comme des indépendantistes qui, arbitrairement, dépossède toute personne, toute famille qui a le malheur d’avoir sur ses terres un peu d’eau. Alors que l’eau est une bénédiction, elle est devenue une malédiction pour ses riverains et pour tout propriétaire où elle sourd ou jaillit. Car, par la seule présence d’un peu d’eau, la spoliation foncière est possible, sans avertissement, sans compensation, sans processus d’expropriation. La "sécurisation foncière" trompetée par la dévouée Direction des affaires foncières est régulièrement mise à mal par les services de l’Équipement et de l’Urbanisme qui, interpellés par les spoliés, n’ont qu’une formule (de magie noire) à nous balancer : "Vous n’êtes pas contents, allez au tribunal !" Quel déni du service public !
J’ose parler de noirceur de magie, car elle révèle une inquiétante volonté délibérée de contraindre la population à l’arbitraire où, quand il s’agit de l’eau, seuls les caprices d’un agent redessinant à sa guise les limites d’une propriété privée font foi ? loi ?
En réalité, ce n’est pas tant l’eau qui intéresse nos décideurs, sinon ce qu’elle a façonné depuis des millénaires sur les sols volcaniques. Ce qui intéresse, ce sont les sables et graviers, les rochers et rocs concassables et transformables en parpaings et autres matériaux dont, grâce au choix du "tout béton", des fortunes se fabriquent, appauvrissant notre patrimoine naturel commun et les chances pour nos descendants de connaître un peu de la beauté de notre fenua. Une beauté telle que des voyageurs se sont longtemps cru au Paradis sur terre. Il devient de plus en plus difficile de chanter ce qu’enfant je chantais : "À Tahiti où l’eau jaillit plus pure que le diamant…"
La Fautau’a, où les enfants plongeaient du haut du pont de la route de ceinture, est désormais un canyon à sec avec, parfois, des mares glauques d’où surgissent des herbes hautes inconnues jusqu’ici. Sans doute, des pestes végétales récemment introduites. Parfois, ce qui était une rivière est un torrent boueux dévalant jusqu’à la mer, où l’embouchure n’accueille plus les multiples alevins et juvéniles de poissons que les écoliers en vacances ramenaient tout fiers à la maison pour la friture du soir. Si la destruction de cet environnement-là a enrichi quelques-uns, l’ensemble de la population en a été appauvrie. Et les démolisseurs sont parmi nous.
J’assiste perplexe, depuis quelques semaines, au bétonnage de la Nahoata, au niveau de la route de ceinture (avenue Ariipaea Pomare). La Nahoata a eu la malencontreuse idée de déborder du lit qui lui fut artificiellement assigné pour se répandre insolemment par les routes et les chemins, les jardins et les maisons. Comme l’essentiel des causes de débordement était dus, entre autres, à l’accumulation intempestive de déchets végétaux naturels ou culturels (de la culture de "je m’en fiche") et ménagers sauvages (de la même culture d’irresponsabilité), bêtement, j’avais imaginé que la commune aurait monté une brigade chargée de veiller à ce que, régulièrement, le lit du cours d’eau soit libéré et ses berges entretenues. Cela aurait donné un boulot durable à quelques-uns et favorisé une culture de responsabilisation de ses actes et – qui sait – une meilleure connaissance du milieu naturel, avec la création de sites de rencontre pour récolter de quoi faire des more (jupes de danse) à partir du pūrau (Hibiscus tiliaceus). Voire des ateliers pour les fabriquer et enraciner intelligemment les générations actuelles dans un présent connecté informatiquement certes, mais aussi à la réalité de leur Histoire et de la parcelle de planète Terre dont elles sont les héritières.
Car au rythme où s’ouvrent les écoles de danse à l’étranger et s’affirme la volonté de destruction de l’environnement local, il se pourrait bien que les futurs Heiva du fenua dépendront des autres pays pour s’approvisionner en matériaux de fabrication de costumes. C’est déjà le cas pour le tapa (cette étoffe issue du rouissage et du battage d’écorce interne d’arbres sélectionnés et cultivés par les ancêtres) et de nape (cette corde tressée à partir de la bourre de coco, dont la finesse et la résistance firent merveille en navigation, bâtiments, ornements et autres).
Le pont dont la fabrication perturbe le sommeil du voisinage s’appellera sans doute un "ouvrage d’art". Quel art ? À quel prix ? Au profit de qui ? Au détriment de qui, et de quoi ?
Et pendant ce temps, les associations de protection de l’environnement regardent dans le rétroviseur les expérimentations nucléaires, qui n’ont plus lieu depuis quelques décennies déjà.
Et pendant ce temps, une partie de notre jeunesse refuse notre présent bétonné pour fuir dans les paradis artificiels où ils perdent peu à peu leur humanité.
Qu’est-ce donc que cette société qui normalement comme toutes les autres a pour objectif de fabriquer des humains et pour raison d’être de faire de ses enfants des humains ? Qu’est-ce donc que cette société qui laisse tant des siens dériver vers l’inhumanité de la dépendance aux plus destructeurs des psychotropes ?

Edito





























