Menu


Les droits des uns valent plus que ceux des autres

Observer le monde par la petite fenêtre installée dans nos salons est source d’enseignements et de réflexions.



Désormais, quiconque a le malheur d’avoir un cours d’eau qui traverse sa parcelle de terre peut en être dépossédé, sans processus d’expropriation en bonne et due forme. Crédit photo : DR
Désormais, quiconque a le malheur d’avoir un cours d’eau qui traverse sa parcelle de terre peut en être dépossédé, sans processus d’expropriation en bonne et due forme. Crédit photo : DR
Chez nous, avec application et entêtement nous continuons à saccager nos rivières en oubliant le rôle essentiel qu’elles ont joué dans la vie de nos ancêtres insulaires, dont on se revendique avec une fierté ombrageuse, parfois grimaçante. Et d’autant plus grimaçante que l’ignorance est grande. Ignorance facile à identifier car elle a tendance à masquer son immensité sous des vocables incantatoires du genre : Mā’ohi = Indigène, Nātura = Nature, Nuna’a = Peuple, Hiro’a tumu = Culture, Atua = Dieu. L’usage de ces mots est d’autant plus lancinant que leurs locuteurs n’ont rien à dire et/ou sont impuissants à élaborer une pensée autonome. Ce n’est pas de leur faute. Nul ne leur a enseigné ni le mode d’emploi ni la puissance contenue dans ces termes qui, dans leurs bouches, sonnent trop souvent creux. L’absence de transmission sereine est patente. Tout se passe comme si il leur était impossible de terminer un propos autrement que sur un ton de catéchiste ou diacre formaté sermonneur et insincère programmé pour geler toute pensée personnelle. Écouter ces interlocuteurs-là m’est douloureux, aussi je les zappe régulièrement. Mais il m’arrive de me conditionner pour les regarder quand même, sans me laisser ébranler par le désarroi qui transparaît sous les certitudes assénées. J’essaye de comprendre la mécanique interne à l’absence de pensée.
Cet exercice d’écoute distanciée finit par influer mon regard sur les émissions nationales où les paradoxes jouent à plein régime là-bas aussi. Surtout quand il s’agit de politique. J’ai suivi avec curiosité l’effondrement des partis de droite comme de gauche. Effondrement qui a porté des non-politiciens au pouvoir où, à peine installés, il leur est reproché avec une virulence inouïe, les manquements de celles et ceux qui les ont précédés depuis une quarantaine d’années. Sont déversées sur leurs dos toutes les inepties perpétrées quasiment depuis et même avant leur mise au monde. Et j’ai l’impression d’assister aux prémisses d’un effrayant culte faisant écho à celui de la jadis sanguinaire déesse Raison, sacrifiant des charretées d’humains cruellement maintenus conscients jusqu’à la chute du couperet fatal de la Grande Veuve sous les huées de la foule. (Rappelons qu’à Tahiti, à la même époque, sur les marae, c’était le corps d’un estourbi par surprise et dont l’âme était en chemin vers la Nuit primordiale, te Pō, qui était présenté devant une foule respectueuse.)
Aujourd’hui, c’est la déesse Haine qui est invoquée dans les rues de douce France, au nom d’une exigence "démocratique" dont le sens désormais à géométrie variable permet de faire tenir de surprenantes élucubrations. Un dimanche soir du début du mois de mai, j’ai écouté avec une attention sidérée un journaliste autoproclamé champion de la démocratie. Il s’est donné pour mission de débusquer la moindre des failles gouvernementales pour exiger la destitution d’élus du peuple. Même s’il s’agit d’une majorité relative, ces élus décriés par une minorité bruyante et saccageuse, sont quand même détenteurs d’une légitimité que n’ont pas les sempiternels défilants du samedi depuis un semestre. L’outrance de ses propos m’a fait comprendre que notre démocratie est un pacte passé entre les citoyens et des élus qui nous représentent dans différentes instances de décision. Et il suffit qu’un citoyen, une citoyenne en dévoie le sens par une attitude incivique pour parfois transformer un gardien de la paix en brute. Comme il arrive de rencontrer des piétons téméraires transformant de paisibles conducteurs en chauffards. À entendre cet homme autoproclamé gardien de nos libertés, une grand-mère qui participe à un rassemblement non autorisé donc illégal et qui refuse de bouger de la trajectoire d’une charge des forces de maintien de l’ordre, malgré les différents avertissements, est victime non pas de son entêtement, mais de violences policières ! Pour ce journaliste, les policiers auraient dû plier devant cette grand-mère et laisser les manifestants énervés empêcher l’utilisation de l’espace public par des citoyens qui pouvaient d’ailleurs souhaiter que cet espace reste simplement libre. Qu’aurait-il dit si elle s’était interposée sur un terrain de rugby à la charge d’attaquants ou de défenseurs déterminés à attraper ou garder le ballon ovale ? Aurait-elle été victime de violences sportives ? Car après tout, si la route appartient aux manifestants, elle appartient aussi aux non-manifestants qui se voient régulièrement dépossédés de leur espace de liberté par une foule souvent haineuse, accueillant et protégeant avec bienveillance des casseurs avérés du patrimoine commun. Ceci, avec la bénédiction de partis politiques et de médias complices de cette indignité menaçant le socle de nos libertés communes.
Mais quelle est donc cette stratégie de manipulation des esprits qui accorde plus de droits à une minorité de manifestants violents qu’à une majorité de tranquilles promeneurs ? Comme quoi, certaines études supérieures ne développent pas l’élémentaire bon sens.
Revenons à nos rivières jadis assidûment fréquentées par les familles qui s’y ressourçaient, détendaient, nageaient, pêchaient, jouaient à l’ombre de majestueux arbres centenaires où se réfugiaient des oiseaux, des fougères épiphytes. L’ensemble diffusait des senteurs douces de sous-bois moussus. L’on y bricolait de fragiles jouets avec des feuilles et bouts de bois, récoltait des plantes médicinales. S’y rencontraient des gens de tous milieux sociaux, savourant des joies simples participant à l’épanouissement d’une société solidaire et bienveillante. Mais les droits de ces usagers paisibles furent dénigrés, au grand profit des exploitants concasseurs. Et par un étrange dévoiement pervers, les lits de rivière furent déclarés domaniaux, donc appartenant à toute la collectivité, au détriment de légitimes propriétaires privés aux droits déniés pour mieux les offrir à saccager par quelques exploitants de sables et graviers. C’est ainsi que toute la collectivité est spoliée en même temps que les propriétaires, désormais dans l’insécurité foncière et soumise au fait des nouveaux princes élus par nous pour d’autres missions. Une chose est certaine désormais, quiconque a le malheur d’avoir un cours d’eau, même un filet tout petit, qui traverse sa parcelle de terre, à tout moment peut en être dépossédé sans processus d’expropriation en bonne et due forme. Et cela, même si la déclaration universelle reconnaît votre droit, un simple agent de la direction de l’Équipement peut vous en déposséder. Comme si nous vivions une colonisation interne sournoise…

Vendredi 17 Mai 2019 - écrit par Simone Grand


Continuez la lecture
< >

Vendredi 2 Octobre 2020 - 08:34 La féminité a-t-elle besoin de s’exhiber ?


Simone Grand

Dossiers | L'Actu | Culture | Edito | Abonnement | Numéros | Archives | Pacifique | Grandes plumes | La chronique d'Alex Du Prel





Doudou et la “positive attitude”

Doudou et la “positive attitude”
On connaissait déjà le “dîner de cons”, place désormais au “bal des positivons”. Le concept est simple : il s’agit de positiver le plus possible face au Covid-19 et d’adopter l’attitude du “faites ce que je dis, pas ce que je fais”. Et… on a trouvé notre champion : Doudou, bien sûr ! Imbattable à ce petit jeu, il n’a d’abord pas supporté que Taote Raynal lui tienne tête lors des points presse et lui a mis un revers de la main droite pour reprendre la partie de la main gauche. Puis, c’est avec Dodo que cela s’est corsé… Finalement, les cas actifs ont explosé, les morts ont commencé à tomber, alors aux oubliettes la transparence ! Le peuple d’en bas n’a qu’à se contenter de voir défiler des chiffres balancés par le service com’ de la Présidence, avec des carrés épidémiologiques qui changent, sans aucune explication ni commentaire sur tel ou tel décès. Mais c’est lors de son voyage à Paname que Doudou a réussi à décrocher le pompon. Tellement heureux de retrouver Macron et ses copains du gouvernement central, mais aussi de leur présenter ses nouvelles ouailles locales, qu’il en a oublié la distanciation physique et le port correct du masque, avant d’être déclaré positif au Covid-19 à son retour au fenua ! Chapeau l’artiste, la “positive attitude” a payé et même le président français a failli en faire les frais. On n’est pas passé loin du combo parfait, peut-être la prochaine fois.
Il convient de saluer notre héros local, qui, comme le rapporte un communiqué officiel, “conscient de la vivacité de la propagation du virus à Paris (…), a néanmoins pris le risque d’aller à la rencontre des autorités nationales, pour défendre des dossiers vitaux pour la Polynésie”. Cette “mission nécessaire” de Doudou a suscité la risée de nos confrères de la presse écrite. Le Monde, par exemple, va droit au but : “Les élections sénatoriales, qui ont regroupé le 27 septembre à Papeete des grands électeurs venus de toutes les îles, ont pu participer à la diffusion du virus dans les archipels. Malgré les appels à respecter les gestes barrières, beaucoup d’élus se sont embrassés, comme le veulent les coutumes polynésiennes.” D’ailleurs, les ministères et les mairies sont, eux aussi, de plus en plus “positifs” avec une flambée de “covidés” ces dernières semaines. Quant au lycée du Diadème, la plus grosse structure scolaire du fenua (2 300 élèves, 250 profs), il s’est montré si bon élève en la matière que l’établissement a dû fermer ses portes. Et quand on sait que Doudou, censé montrer l’exemple, a assisté, une petite semaine seulement après sa contamination, à la grande fête solennelle pour les 90 ans de Monseigneur Coppenrath, on reste sans voix. De quoi créer de bons gros clusters !
Il nous reste donc plus qu’à “positiver” aussi et guetter le pic épidémique, en espérant que les 60 lits en réanimation du Centre hospitalier suffiront à surmonter cette crise sanitaire interminable. Dans ce “bal des positivons”, Macron reste évidemment le chef d’orchestre suprême. Et il a encore changé le tempo : depuis le 17 octobre, les grandes métropoles françaises sont soumises à un couvre-feu – qui est en réalité un confinement partiel sur le temps libre –, et “la règle des 6” doit être appliquée pendant que les transports en commun sont bondés et que lycéens et étudiants s’entassent dans des classes. “Continuez à travailler comme d’habitude”, nous dit notre cher président, mais sachez-le : “Les plus précaires sont les premières victimes.” Nous voilà prévenus ! On a de plus en plus hâte de le recevoir à domicile à la fin du premier trimestre 2021…

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique SCHMITT