Je fais partie d’une génération où l’on devait veiller à ce que les notions de devoir et de droit s’équilibrent au sein de la famille, comme de la société. Ceci afin de participer à un système de relations apaisées. Même si certains avaient plus de droits que d’autres, il y avait toujours un moment où ils devaient se plier à des devoirs.
J’ai pu observer une lente évolution des mentalités vers une perte progressive du sens du vocable "devoir" au point qu’il laisse perplexe l’interlocuteur qui en ignore l’élémentaire signification. Lors du Salon du Livre de Paris en 2006, des jeunes gens distribuaient un minilivre (3,2 cm/2,5 cm) des éditions Biotop intitulé Mes droits fondamentaux dans l’Union européenne. Curieuse, j’ai demandé : "J’aimerais aussi avoir celui sur Mes devoirs fondamentaux..." Ils m’ont regardée comme si je descendais de la planète Mars ou Vénus : "Mais madame, ça n’existe pas !" Formatées ainsi, on comprend mieux pourquoi les générations actuelles privilégient la récri-
mination et le dénigrement du pouvoir quel qu’il soit comme grille de lecture de la réalité.
De même, lors d’un conflit syndical d’autant plus rude que les plus virulents de ces messieurs n’étaien t courageux qu’en meute, dans mon dos et à distance, c’est au téléphone que j’ai pu réagir auprès de l’un d’eux : "Que fais-tu des devoirs du personnel ?" Il a rétorqué, déstabilisé : "Devoirs ? C’est quoi ça ?" Pour lui, le chef de service était seul à être astreint à une quelconque obligation et seul coupable de tout pour, à l’occasion, servir de punching-ball aux personnels, politiciens et syndicats. Quant aux administrés, il s’en fichait.
À d’autres encore, rappeler leur "devoir" provoque une violente réaction de majesté outragée. Pour eux, seuls les gouvernants du Pays et de l’État, ainsi que les policiers, ont des devoirs. Avec certains, je n’ai jamais pu mener jusqu’au bout un dialogue serein sur la vaccination, ni comment celle-ci a participé à sauver bien des insulaires du Pacifique, dont nos aïeux et même parents. Ce fut aussitôt assimilé au discours missionnaire. À des faits concrets et une explication cohérente des mécanismes biologiques de fabrication d’anticorps à partir de virus atténué, me fut opposée la propagande, non plus évangélique mais commerciale, de laboratoires pharmaceutiques avides. Même s’ils savaient je n’ai aucune action dans une de ces industries… Impossible de faire dissocier l’usage et l’éventuel abus d’usage.
Drapées dans la toge de la liberté, ces personnes prenaient des airs de martyrs d’avoir à se soumettre aux vaccinations. Elles se vivaient en dictature, rejetant tout rappel de l’histoire des maladies à Tahiti et dans nos îles, où les populations payèrent un phénoménal tribut aux maladies contagieuses introduites. Il est vrai que nul ne nous a enseigné ces pages sombres de l’Histoire de nos îles. D’ailleurs, chaque fois que je les ai évoquées en public, je fus désapprouvée soit franchement, soit par des mimiques attristées, non pas de ce qui s’était passé, mais de leur dévoilement. Des descendants de missionnaires et de civilisateurs accueillaient mes propos comme de douloureuses flèches empoisonnées. Et pour-tant ! Sous ce voile de secret, toute une partie de la population n’a jamais pu faire l’indispensable deuil de ses aïeux, sa culture, sa langue, ses rituels, ses parents. L’escamotage de ce deuil et des mots pour le dire explique sans doute l’impossibilité d’actuels locuteurs tahitianophones d’exprimer une pensée cohérente sur la pandémie qui ravage la planète entière. Les mots manquent et ceux qui leur ont été fournis sont truqués, pipés.
Mais revenons à nos antivaccins qui ont pu trouver appui sur le nom d’un prestigieux professeur marseillais (Dr Joyeux) et d’autres moins célèbres. Les récentes épidémies mortelles de rougeole aux Samoa, leur recrudescence au Brésil, sont venues atténuer la puissance sonore des détracteurs des résultats obtenus par les pionniers de la vaccination : Jenner (variole), Pasteur (rage), Calmette et Guérin (tuberculose), etc.
Partie du marché de bêtes sauvages maltraitées à Wuhan, la pandémie Covid-19 confine plus de la moitié de la planète, endeuille des milliers de familles, ruine des entreprises et appauvrit des millions de Terriens.
Pour réduire le nombre de victimes, l’État, dont le rôle est d’assurer la libre circulation des personnes et des biens, doit paradoxalement veiller à leur non-circulation ! Notre "j’ai droit" cède la priorité à "je dois". Notre survie nous contraint à nous auto-infliger ce traumatisme culturel.
Comme tous les gouvernements de la planète, les nôtres – le local et celui des antipodes – furent pris de court. Ils ont tâtonné, géré les pénuries, fait au mieux, fait mal, rectifié, se sont adaptés et tentent de limiter les dégâts
sanitaires, sociaux, économi-ques, etc. Leur lancer des pierres, leur reprocher de n’avoir pas fait ceci ou cela, de n’avoir pas entendu, écouté les prédictions de tel ou tel prophète, etc., me semble nul et moche. Tant qu’ils ne se sont pas enfuis en courant, encourageons-les.
Et j’ignore si cet autre professeur marseillais, peut-être futur prix Nobel de médecine, détient la recette de la potion magique, tel le druide Panoramix du village de Petibonum. Je regrette profondément qu’il ait rabaissé ses vaillants confrères au rang de ridicules centurions et soldats de la Rome antique d’une célèbre BD, dont le génial dessinateur vient de tirer sa révérence. Je regrette qu’il ait ravalé le débat scientifique à un dérisoire combat de catch en live de portée internationale, où il est l’ange blond.
Mais telle est notre réalité, toujours imprévisible. Quoique la relecture de Jean Giono avec Le Hussard sur le toit, décrivant les ravages du choléra en Provence en 1830, montre comment les épidémies peuvent dynamiter familles et sociétés. Une rediffusion du film serait opportune.
J’ai pu observer une lente évolution des mentalités vers une perte progressive du sens du vocable "devoir" au point qu’il laisse perplexe l’interlocuteur qui en ignore l’élémentaire signification. Lors du Salon du Livre de Paris en 2006, des jeunes gens distribuaient un minilivre (3,2 cm/2,5 cm) des éditions Biotop intitulé Mes droits fondamentaux dans l’Union européenne. Curieuse, j’ai demandé : "J’aimerais aussi avoir celui sur Mes devoirs fondamentaux..." Ils m’ont regardée comme si je descendais de la planète Mars ou Vénus : "Mais madame, ça n’existe pas !" Formatées ainsi, on comprend mieux pourquoi les générations actuelles privilégient la récri-
mination et le dénigrement du pouvoir quel qu’il soit comme grille de lecture de la réalité.
De même, lors d’un conflit syndical d’autant plus rude que les plus virulents de ces messieurs n’étaien t courageux qu’en meute, dans mon dos et à distance, c’est au téléphone que j’ai pu réagir auprès de l’un d’eux : "Que fais-tu des devoirs du personnel ?" Il a rétorqué, déstabilisé : "Devoirs ? C’est quoi ça ?" Pour lui, le chef de service était seul à être astreint à une quelconque obligation et seul coupable de tout pour, à l’occasion, servir de punching-ball aux personnels, politiciens et syndicats. Quant aux administrés, il s’en fichait.
À d’autres encore, rappeler leur "devoir" provoque une violente réaction de majesté outragée. Pour eux, seuls les gouvernants du Pays et de l’État, ainsi que les policiers, ont des devoirs. Avec certains, je n’ai jamais pu mener jusqu’au bout un dialogue serein sur la vaccination, ni comment celle-ci a participé à sauver bien des insulaires du Pacifique, dont nos aïeux et même parents. Ce fut aussitôt assimilé au discours missionnaire. À des faits concrets et une explication cohérente des mécanismes biologiques de fabrication d’anticorps à partir de virus atténué, me fut opposée la propagande, non plus évangélique mais commerciale, de laboratoires pharmaceutiques avides. Même s’ils savaient je n’ai aucune action dans une de ces industries… Impossible de faire dissocier l’usage et l’éventuel abus d’usage.
Drapées dans la toge de la liberté, ces personnes prenaient des airs de martyrs d’avoir à se soumettre aux vaccinations. Elles se vivaient en dictature, rejetant tout rappel de l’histoire des maladies à Tahiti et dans nos îles, où les populations payèrent un phénoménal tribut aux maladies contagieuses introduites. Il est vrai que nul ne nous a enseigné ces pages sombres de l’Histoire de nos îles. D’ailleurs, chaque fois que je les ai évoquées en public, je fus désapprouvée soit franchement, soit par des mimiques attristées, non pas de ce qui s’était passé, mais de leur dévoilement. Des descendants de missionnaires et de civilisateurs accueillaient mes propos comme de douloureuses flèches empoisonnées. Et pour-tant ! Sous ce voile de secret, toute une partie de la population n’a jamais pu faire l’indispensable deuil de ses aïeux, sa culture, sa langue, ses rituels, ses parents. L’escamotage de ce deuil et des mots pour le dire explique sans doute l’impossibilité d’actuels locuteurs tahitianophones d’exprimer une pensée cohérente sur la pandémie qui ravage la planète entière. Les mots manquent et ceux qui leur ont été fournis sont truqués, pipés.
Mais revenons à nos antivaccins qui ont pu trouver appui sur le nom d’un prestigieux professeur marseillais (Dr Joyeux) et d’autres moins célèbres. Les récentes épidémies mortelles de rougeole aux Samoa, leur recrudescence au Brésil, sont venues atténuer la puissance sonore des détracteurs des résultats obtenus par les pionniers de la vaccination : Jenner (variole), Pasteur (rage), Calmette et Guérin (tuberculose), etc.
Partie du marché de bêtes sauvages maltraitées à Wuhan, la pandémie Covid-19 confine plus de la moitié de la planète, endeuille des milliers de familles, ruine des entreprises et appauvrit des millions de Terriens.
Pour réduire le nombre de victimes, l’État, dont le rôle est d’assurer la libre circulation des personnes et des biens, doit paradoxalement veiller à leur non-circulation ! Notre "j’ai droit" cède la priorité à "je dois". Notre survie nous contraint à nous auto-infliger ce traumatisme culturel.
Comme tous les gouvernements de la planète, les nôtres – le local et celui des antipodes – furent pris de court. Ils ont tâtonné, géré les pénuries, fait au mieux, fait mal, rectifié, se sont adaptés et tentent de limiter les dégâts
sanitaires, sociaux, économi-ques, etc. Leur lancer des pierres, leur reprocher de n’avoir pas fait ceci ou cela, de n’avoir pas entendu, écouté les prédictions de tel ou tel prophète, etc., me semble nul et moche. Tant qu’ils ne se sont pas enfuis en courant, encourageons-les.
Et j’ignore si cet autre professeur marseillais, peut-être futur prix Nobel de médecine, détient la recette de la potion magique, tel le druide Panoramix du village de Petibonum. Je regrette profondément qu’il ait rabaissé ses vaillants confrères au rang de ridicules centurions et soldats de la Rome antique d’une célèbre BD, dont le génial dessinateur vient de tirer sa révérence. Je regrette qu’il ait ravalé le débat scientifique à un dérisoire combat de catch en live de portée internationale, où il est l’ange blond.
Mais telle est notre réalité, toujours imprévisible. Quoique la relecture de Jean Giono avec Le Hussard sur le toit, décrivant les ravages du choléra en Provence en 1830, montre comment les épidémies peuvent dynamiter familles et sociétés. Une rediffusion du film serait opportune.

Edito





























