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Quand "j’ai droit…" cède la priorité à "je dois…"

Depuis un demi-siècle, depuis Mai-1968 (?), les expressions "j’ai droit à" et "j’ai le droit de" ont supplanté tout autre critère de définition de notre identité et de notre place dans la société. Au point d’avoir peu à peu relégué le mot "devoir" au rang d’outil périmé du vocabulaire social et éducatif.



Je fais partie d’une génération où l’on devait veiller à ce que les notions de devoir et de droit s’équilibrent au sein de la famille, comme de la société. Ceci afin de participer à un système de relations apaisées. Même si certains avaient plus de droits que d’autres, il y avait toujours un moment où ils devaient se plier à des devoirs.
J’ai pu observer une lente évolution des mentalités vers une perte progressive du sens du vocable "devoir" au point qu’il laisse perplexe l’interlocuteur qui en ignore l’élémentaire signification. Lors du Salon du Livre de Paris en 2006, des jeunes gens distribuaient un minilivre (3,2 cm/2,5 cm) des éditions Biotop intitulé Mes droits fondamentaux dans l’Union européenne. Curieuse, j’ai demandé : "J’aimerais aussi avoir celui sur Mes devoirs fondamentaux..." Ils m’ont regardée comme si je descendais de la planète Mars ou Vénus : "Mais madame, ça n’existe pas !" Formatées ainsi, on comprend mieux pourquoi les générations actuelles privilégient la récri-
mination et le dénigrement du pouvoir quel qu’il soit comme grille de lecture de la réalité.

De même, lors d’un conflit syndical d’autant plus rude que les plus virulents de ces messieurs n’étaien t courageux qu’en meute, dans mon dos et à distance, c’est au téléphone que j’ai pu réagir auprès de l’un d’eux : "Que fais-tu des devoirs du personnel ?" Il a rétorqué, déstabilisé : "Devoirs ? C’est quoi ça ?" Pour lui, le chef de service était seul à être astreint à une quelconque obligation et seul coupable de tout pour, à l’occasion, servir de punching-ball aux personnels, politiciens et syndicats. Quant aux administrés, il s’en fichait.

À d’autres encore, rappeler leur "devoir" provoque une violente réaction de majesté outragée. Pour eux, seuls les gouvernants du Pays et de l’État, ainsi que les policiers, ont des devoirs. Avec certains, je n’ai jamais pu mener jusqu’au bout un dialogue serein sur la vaccination, ni comment celle-ci a participé à sauver bien des insulaires du Pacifique, dont nos aïeux et même parents. Ce fut aussitôt assimilé au discours missionnaire. À des faits concrets et une explication cohérente des mécanismes biologiques de fabrication d’anticorps à partir de virus atténué, me fut opposée la propagande, non plus évangélique mais commerciale, de laboratoires pharmaceutiques avides. Même s’ils savaient je n’ai aucune action dans une de ces industries… Impossible de faire dissocier l’usage et l’éventuel abus d’usage.
Drapées dans la toge de la liberté, ces personnes prenaient des airs de martyrs d’avoir à se soumettre aux vaccinations. Elles se vivaient en dictature, rejetant tout rappel de l’histoire des maladies à Tahiti et dans nos îles, où les populations payèrent un phénoménal tribut aux maladies contagieuses introduites. Il est vrai que nul ne nous a enseigné ces pages sombres de l’Histoire de nos îles. D’ailleurs, chaque fois que je les ai évoquées en public, je fus désapprouvée soit franchement, soit par des mimiques attristées, non pas de ce qui s’était passé, mais de leur dévoilement. Des descendants de missionnaires et de civilisateurs accueillaient mes propos comme de douloureuses flèches empoisonnées. Et pour-tant ! Sous ce voile de secret, toute une partie de la population n’a jamais pu faire l’indispensable deuil de ses aïeux, sa culture, sa langue, ses rituels, ses parents. L’escamotage de ce deuil et des mots pour le dire explique sans doute l’impossibilité d’actuels locuteurs tahitianophones d’exprimer une pensée cohérente sur la pandémie qui ravage la planète entière. Les mots manquent et ceux qui leur ont été fournis sont truqués, pipés.

Mais revenons à nos antivaccins qui ont pu trouver appui sur le nom d’un prestigieux professeur marseillais (Dr Joyeux) et d’autres moins célèbres. Les récentes épidémies mortelles de rougeole aux Samoa, leur recrudescence au Brésil, sont venues atténuer la puissance sonore des détracteurs des résultats obtenus par les pionniers de la vaccination : Jenner (variole), Pasteur (rage), Calmette et Guérin (tuberculose), etc.
Partie du marché de bêtes sauvages maltraitées à Wuhan, la pandémie Covid-19 confine plus de la moitié de la planète, endeuille des milliers de familles, ruine des entreprises et appauvrit des millions de Terriens.
Pour réduire le nombre de victimes, l’État, dont le rôle est d’assurer la libre circulation des personnes et des biens, doit paradoxalement veiller à leur non-circulation ! Notre "j’ai droit" cède la priorité à "je dois". Notre survie nous contraint à nous auto-infliger ce traumatisme culturel.

Comme tous les gouvernements de la planète, les nôtres – le local et celui des antipodes – furent pris de court. Ils ont tâtonné, géré les pénuries, fait au mieux, fait mal, rectifié, se sont adaptés et tentent de limiter les dégâts
sanitaires, sociaux, économi-ques, etc. Leur lancer des pierres, leur reprocher de n’avoir pas fait ceci ou cela, de n’avoir pas entendu, écouté les prédictions de tel ou tel prophète, etc., me semble nul et moche. Tant qu’ils ne se sont pas enfuis en courant, encourageons-les.

Et j’ignore si cet autre professeur marseillais, peut-être futur prix Nobel de médecine, détient la recette de la potion magique, tel le druide Panoramix du village de Petibonum. Je regrette profondément qu’il ait rabaissé ses vaillants confrères au rang de ridicules centurions et soldats de la Rome antique d’une célèbre BD, dont le génial dessinateur vient de tirer sa révérence. Je regrette qu’il ait ravalé le débat scientifique à un dérisoire combat de catch en live de portée internationale, où il est l’ange blond.

Mais telle est notre réalité, toujours imprévisible. Quoique la relecture de Jean Giono avec Le Hussard sur le toit, décrivant les ravages du choléra en Provence en 1830, montre comment les épidémies peuvent dynamiter familles et sociétés. Une rediffusion du film serait opportune.

Jeudi 30 Avril 2020 - écrit par Simone Grand


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Essais nucléaires : le mépris détonant de l’état

Essais nucléaires : le mépris détonant de l’état
Ô surprise, un communiqué envoyé par le haut-commissariat confirme que l’État français cède officiellement au Pays, à titre gratuit, l’ancien bâtiment du commandement de la Marine pour installer en Polynésie le futur centre d’archives, d’information et de documentation sur les essais nucléaires. Sis boulevard de la Reine Pomare, sur le front de mer de Papeete, ce site est donc voué à accueillir le futur Centre de mémoire, mais, comme nous l’avons pointé du doigt à maintes reprises (lire notamment notre édito “Centre de mémoire : on se souviendra surtout de l’ingratitude de la France envers la Polynésie…”, TPM n° 420, du 15 novembre 2019), il s’agit en réalité d’un cadeau empoisonné, puisqu’il contient de l’amiante et du plomb ! Aussi, ce sera au Pays de financer sa construction, ce qui paraît aberrant eu égard “la dette” que la France métropolitaine se doit d’honorer. L’affront hexagonal est alors monté d’un cran, lorsque l’Assemblée nationale a adopté, le 14 mai dernier, un projet de loi visant “la clarification” et une meilleure “interprétation” des règles d’indemnisation des victimes des essais nucléaires en Polynésie française, et ce, au beau milieu de “diverses dispositions urgentes pour faire face aux conséquences de l’épidémie de Covid-19” (lire pages 12 à 15)…

Cette disposition, qui avait été actée en séance le 3 mars dernier, mais dont la transmission avait été retardée en raison de la crise sanitaire, est ainsi un “cavalier législatif” qui rend applicable le seuil d’1 millisievert à tous les dossiers de demandes d’indemnisation. Autrement dit, c’est un retour à l’amendement scélérat dit “Tetuanui” tant décrié ! Tel un poignard planté dans le dos, ce “coup de Trafalgar” a été, de surcroît, manigancé depuis les hautes sphères parisiennes en l’absence des parlementaires polynésiens ! Une manière
cavalière de mener le bras de fer qui a indigné, par exemple, Moetai Brotherson, député polynésien et vice-président du Tavini Huiraatira. Et d’interpeller l’État français : “Qu’est-ce que le peuple polynésien vous a fait pour que vous nous détestiez autant ?” Dans une longue interview accordée à Tahiti Pacifique, il fustige le gouvernement central et évoque “une frilosité maladive à vouloir indemniser de façon respectable les victimes de ces essais” (lire pages 18 à 21). Les associations locales de défense, 193 et Moruroa e Tatou, représentées par Père Auguste et Hiro Tefaarere, tirent également à boulet rouge sur l’État et rejettent désormais à l’unisson le projet de Centre de mémoire. Dans les réactions que nous avons recueillies (lire pages 22-23), la notion de “crime contre l’humanité” est omniprésente et l’on connaît tous le coupable, bien qu’il n’ait toujours pas présenté ses excuses au peuple polynésien...

Enfin, un ingénieur retraité de la Direction des essais du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), Ghislain Houzel, qui a effectué de très nombreuses missions à Moruroa, de 1966 1997, et assisté à plus de 120 tirs, nous raconte l’horreur des essais nucléaires, sans langue de bois, au fil d’un entretien riche en anecdotes (lire pages 24 à 27). Vous l’aurez compris, c’est un numéro “collector” que nous vous proposons, avec une édition spéciale de
16 pages consacrées à ce douloureux sujet en Polynésie. La page du nucléaire, qui a profondément entaché les relations du fenua dans son histoire avec la Métropole, n’est toujours pas tournée. Le sera-t-elle un jour ? Aujourd’hui, nous avons un rêve : que cette question explosive soit gérée localement par “des hommes, de vrais hommes, avec des *** dans la culotte”, pour reprendre l’expression récente du président du Pays. Et puis, si d’aventure Emmanuel Macron se décidait à venir nous rendre visite un jour, nous aimerions lui dire : “Eh, Manu, tu redescends et tu dépollues ?

Ensemble, faisons bouger les lignes !

Bonne lecture, te aroha ia rahi.

Dominique Schmitt