Menu


Rivières, sources de vie et de danger, objets de convoitise

Les accidents, maladies, actes de délinquance et tribunaux, révèlent les faiblesses d’un organisme ainsi que les failles et incohérences d’une pensée politique exprimée par des textes que les services appliquent au petit bonheur la chance – ou "grand malheur la malchance des administrés".



Vahine en 1933. crédit photo : Archives Tahiti Pacifique
Alors que le Code civil est conforme à la déclaration universelle des droits de l’homme pour qui : "Nul ne peut être arbitrairement privé de sa propriété", ici nous sommes soumis à la "délibération n° 2004/34-APF du 12 février 2004 portant composition et administration du domaine public en Polynésie française." Nos services l’ont préparée. Notre gouvernement l’a approuvée et présentée à l’Assemblée de Polynésie qui l’a votée. À moins que ma mémoire ne flanche, aucun(e) de nos élu(e)s si grassement rémunéré(e)s et si fièrement Mā’ohi ne l’a dénoncée combattue pour défendre le patrimoine ancestral de la population. Pourtant, elle instaure des zones de non droit où l’humeur d’un agent ou d’un ministre fait loi. Il y est en effet décidé, que là où l’eau coule, la terre est… domaniale. De manière unilatérale, seul un agent du service de l’Équipement est habilité à en définir les limites. C’est un diktat, un oukase, non retoqué par la Direction du Contrôle de la Légalité et respecté par le tribunal administratif. De manière totalement arbitraire, les titres de propriété peuvent être subrepticement invalidés, niés. Par l’intermédiaire de ses agents, le gouvernement modifie illégalement la superficie d’un bien foncier,
sans expropriation et sans en informer quiconque. C’est ainsi qu’une dame a vu, suite à une déviation de cours d’eau, que le Pays avait vendu sa propriété à un tiers… Une autre, s’est vue proposer d’acheter son propre bien patrimonial, asséché après rectification du lit de la rivière par le service de l’Équipement… qui s’appuie sur cette délibération qui pourtant rappelle qu’"un bien domanial est inaliénable" sauf à suivre toute une procédure de déclassement… dont il est exonéré… (J’ai rarement vu dans un seul texte, une telle succession de paradoxes.) Une autre dame, propriétaire de 30 ha d’un seul tenant découvre en allant retirer un nouveau plan au service ad hoc qu’il ne lui reste plus que 26 ha en deux lots séparés par la rivière dont la surface augmentée de chaque côté par 5 m de servitude lui a été purement et simplement subtilisée par les pouvoirs publics ! Ces dames ne savent vers qui se tourner pour obtenir le respect de leurs droits fondamentaux en principe garanti par la Constitution. Mais ici, depuis 2004, le drapeau tricolore ne garantit plus ce respect-là. Qu’en sera-t-il si les rêves de Gaston et Oscar se concrétisent ?
Les catastrophiques crues de rivière de novembre 2015 et janvier 2017, révèlent que cette délibération ne s’applique pas avec la même sévérité partout.
Et paradoxalement, surtout pas là où des pertes matérielles sont prévisibles et où les vies humaines sont en jeu. Ainsi, le long de la Nahoata, la Hamuta, la Fautaua, Tenaho,… la servitude non aedificandi de 5 m si violemment imposée à certains, n’y est pas du tout respectée. Les actuels propriétaires et/ou occupants sont au contraire régulièrement indemnisés. Le Pays ne s’approprie pas ces espaces comme elle le fait ailleurs avec intransigeance. Ci et là,… des photos révèlent des maisons au ras de l’eau. Nul ne semble choqué que de coûteux enrochements aient été et sont encore financés sur fonds publics pour protéger des terrains bâtis à l’intérieur des 5 m dits de curage et "non aedificandi". Par contre, là où aucun danger ne menace ni matériel ni vies humaines, les propriétaires sont éjectés sans autre forme de procès. Deux poids deux mesures illustrant un système despotique où se devinent des intérêts financiers autour des sables, graviers et rochers ou encore la simple vanité de manifester son pouvoir devant autrui au détriment d’un tiers.
À un autre niveau, se dessine le fameux principe : "Ils aiment tellement les pauvres qu’ils les fabriquent." Il est vrai que nos actuels gouvernants sont nés, ont grandi et se sont nourris gavés du CEP aujourd’hui fustigé car les subsides s’amenuisent. D’aucuns ont commencé leur vie politique avec les cyclones de 1982-83 où de sa corne d’abondance la France déversait une telle profusion de bienfaits qu’il aurait été ridicule ne pas ouvrir la bouche à la becquée. Au point que mobiliser son intelligence et son corps pour rebâtir ce que les tempêtes avaient détruits était considéré stupide. Recueillant les déclarations de Pa’umotu, j’ai vu certains d’entre eux pliés de rire à l’idée d’être classés "sinistrés" et d’entendre évaluer en millions leurs jolis fare qui n’avaient coûté que leur sueur et leur créativité à partir des matériaux gratuits du milieu naturel.
D’ailleurs, on ne s’est jamais autant réclamé fièrement Mā’ohi que depuis qu’on ne sait plus ni gouverner ni vivre comme tel. Enfant, j’ai vu des fare disparaître par le feu ou l’eau et être reconstruits dans la semaine par les hommes et femmes du quartier sans que nul ne débourse un franc ou n’aille mendier quoique ce soit à quiconque. Ils étaient tous sveltes, agiles et efficaces. La seule obèse du coin était une dame affligée d’un déséquilibre hormonal. Tonique cependant, avec d’autres femmes, elle préparait à manger non pas du poulet congelé d’ailleurs inexistant, mais les poules et coqs sauvages du coin. Ils étaient capturés par les gamins, occis, plumés, flambés, vidés puis, ces dames les préparaient de moult manières, abats compris… éventuellement agrémentés de petits pois suprême luxe. Pendant qu’un petit groupe montait l’ossature, un autre tressait les cloisons et la toiture.
J’avoue avoir du mal avec la victimisation infantilisation systématique à la mode. Ni ma grand-mère, ni ma mère, l’une et l’autre, veuves à 40 ans, matériellement démunies avec leurs quatre enfants dont un en bas âge ne se serait sortie de leurs difficultés avec une telle mentalité geignarde. Défier le sort et mobiliser son imagination et son corps pour entrer dans le système d’échange de dons et contre-dons puis du négoce est grisant. Ça développe une belle estime de soi, empêche les sécrétions amères de l’envie, et ouvre la porte à tous les possibles. Ça aide à garder la tête haute et le regard fier. Les expressions genre : "E e, ça fait pitié pa’i" leur étaient des insultes, des agressions agissant comme des coups de fouets pour que les autres nous regardent autrement.
Mais il est vrai que si nous sommes trop nombreux à être ainsi nos politiciens formatés à jouer les papas Noël ne sauraient pas à quoi ils pourraient bien servir.
Devant des décombres, un agent recenseur de l’OPH signale à la télé : "C’était une ruine de toute façon." L’inondation devient alors une aubaine inespérée pour se voir doter aux frais de la collectivité, d’un logis neuf de 2 à 4 millions de Fcfp en matériaux importés… les seuls que connaissent les déracinés sur place que sont nos techniciens et politiciens locaux. En 1983, harcelés par les dirigeants qui voulaient pavaner sur un désastre aux chiffres faramineux, j’ai vu des Pa’umotu finir par déclarer des cahutes et bateaux abandonnés depuis des lustres et s’étonner que leurs dossiers aient été pris en compte. Mais, au lieu de construire des maisons modèle exotique (1), ils ont reconstruit local et utilisé leur argent pour développer le collectage de naissains de nacre, vendre leurs productions aux grosses fermes. Certains se sont ainsi bâti de jolies fortunes et se sont lancés dans la greffe perlière, la petite hôtellerie. Ils ont financé les études de leurs enfants en métropole et à l’étranger, ont voyagé...
Que feront nos actuels sinistrés ?

b[1 - Exotique = qui vient d’un pays étranger. Ici ce ne sont pas les ananas et opuhi qui sont exotiques, mais les pommes et les roses.]b

Samedi 25 Février 2017 - écrit par Simone Grand


Continuez la lecture
< >

Vendredi 6 Octobre 2017 - 22:22 Faaite de douloureuse mémoire


Simone Grand

Dossiers | L'Actu | Culture | Edito | Abonnement | Numéros | Archives | Pacifique | Grandes plumes | La chronique d'Alex Du Prel




De l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace

Ces mots prononcés par Danton devant l’assemblée législative de 1792 pour inciter le peuple français à se mobiliser contre l’envahisseur sont restés célèbres, au point d’être souvent repris par les orateurs quand ils veulent réveiller les consciences. Le haut-commissaire, René Bidal, dans son discours du 14 juillet dernier, ne manqua pas de les prononcer, non sans en avoir cité l’auteur. Le message du représentant de l’État ne souffrait d’aucune ambiguïté alors que le Pays se doit de prendre des décisions importantes à une période ou l’attentisme, la gestion des affaires courantes, reste la meilleure option politique, de peur d’une bévue qui serait rédhibitoire à quelques mois des élections territoriales. L’audace, les Polynésiens l’attendent pour qu’enfin le redressement économique amorcé se traduise par des embauches. L’économie se porte mieux, les entreprises aussi, mais le peuple est encore trop souvent confronté à la misère. Le développement passera par le tourisme et le secteur primaire. Alors que la pêche tenait le haut de l’actualité avec le débat sur la nécessité de créer une flottille de pêche aux Marquises pour doubler le tonnage de prises, voilà que l’agriculture se sent agressée par un grand distributeur local qui annonce de manière maladroite le lancement de sa propre production pour certains légumes. Et notre ministre concerné Tearii Alpha s’étonne de cette annonce lors du journal télévisé ! Trois hectares de serres à Taravao, dont 700 m2 pour l’élevage de poissons et personne n’était au courant ? Depuis des années, les gouvernements nous rabâchent les oreilles avec des annonces lénifiantes sur la priorité des actions qui doivent être menées en faveur des agriculteurs. Pour quel résultat ? Aujourd’hui, c’est une initiative privée qui montre la voie. Il serait peut-être bien que le gouvernement
s’en inspire et éduque un encore trop grand nombre d’agriculteurs qui usent et abusent de pesticides, qui profitent de la foire agricole et de l’amour des Polynésiens pour les produits du fenua pour les vendre à des prix exorbitants.
De l’audace, on en attend de notre président Édouard Fritch, parti à New York contrecarrer les revendications indépendantistes de Temaru et consorts pour un festival d’entretiens à l’ONU, qui ne sera jamais aussi coloré que celui proposé par Ono’u ces jours-ci à Papeete. Il l’a promis, il va bientôt faire son annonce sur la réforme de la Protection sociale généralisée et notamment celle des retraites. L’audace aura-t-elle les limites de la force d’opposition que prévoient plusieurs syndicats si certaines lignes sont franchies ?

Bonne lecture et merci de votre fidélité.

Luc Ollivier